Heureux comme Lazzaro – Résurrections par la marge

Bien qu’articulé sur deux temporalités montrées successivement, Heureux comme Lazzaro est une fable intemporelle. Alice Rohrwacher met en images un conte moral jamais moraliste non dénué d’un propos politique contemporain. Dans le champ de la caméra, c’est tout un pan du cinéma traditionnel et humaniste italien qui semble ressusciter en même temps que Lazzaro.

Lazzaro, un jeune paysan d’une bonté exceptionnelle vit à l’Inviolata, un hameau resté à l’écart du monde sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna. La vie des paysans est inchangée depuis toujours, ils sont exploités, et à leur tour, ils abusent de la bonté de Lazzaro. Un été, il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise. Une amitié si précieuse qu’elle lui fera traverser le temps et mènera Lazzaro au monde moderne.

Dans Corpo celeste (2011), Alice Rohrwacher filmait une adolescente confrontée au catéchisme en Calabre. Dans Les merveilles (2014), une famille d’apiculteurs voyait son quotidien vécu en marge de la société violé par la sphère de la télé-réalité. Comme ses deux aînés, Heureux comme Lazzaro (2018) fait le récit d’un être marginal et pauvre contraint d’évoluer dans un milieu qui lui est étranger. A nouveau la marginalité est filmée comme un acte de résistance jamais idéalisé face à une modernité déshumanisante. Les trois films de cette réalisatrice italienne ont aussi en commun d’avoir tous été célébrés au festival de Cannes, respectivement Quinzaine des réalisateurs, Grand prix du jury et Prix du scénario.

La présence effacée d’Adriano Tardiolo confère à l’innocent Lazzaro, modèle de bonté et de serviabilité, des attributs de sainteté. Ainsi, malgré un corps trapu, solidement terrien, on remarque peu sa présence dans les premiers instants du film qui donnent à voir un monde paysan pauvre et désabusé (visite du régisseur, l’impossible exil pour la ville, intérieurs défraichis et exigus surpeuplés) mais heureux et fraternel (entraide, sérénade chantée sous la fenêtre d’une promise). La présence, l’existence même de Lazzaro resteront mystérieuses d’autant que notre héros est plus prompt à s’atteler aux tâches agricoles qu’à tenir de longs discours. Son grand regard pur porte, sans jugement, sur un monde violent et corrompu.

Dans la première partie du film, l’espace physique dans lequel Lazzaro évolue est celui de la communauté agricole Inviolata, propriété de la marquise de la Luna (Nicoletta Braschi). Inviolata figure par son nom son isolement spatiotemporel. La réalisatrice s’inspire ici d’un fait divers italien des années 1980 : une marquise avait maintenu sur ses terres les plus isolées ses exploitants agricoles dans l’illégalité d’une servitude féodale. Ce rapport de classes entre riches et pauvres, exploiteurs et exploités ne quittera pas le film. Car, même en écho dans de beaux paysages, homo homini lupus est.

La chronique paysanne filmée nous renvoie à L’arbre aux sabots (1978) d’Ermanno Olmi. La belle utilisation faite des souffles d’air, qu’ils soient naturels ou provoqués pour chasser le mal, contribue à insuffler au film des atours de conte à la fois ancien et semi-fantastique. Le tournage sur pellicules 16 mm donne à chaque image une vérité propre, une vibration particulière, quelque chose d’étrangement perceptible et de mystérieusement indescriptible.

Heureux comme Lazzaro amorce sa bascule vers sa seconde partie sur une chute. Ce film très proche de la terre devient alors soudainement plus aérien. Puis un saut dans le temps amène l’action au temps présent dans un film jusqu’ici coincé dans les années 1990. Plus de vingt ans ont passé, les personnages ont vieillis et la réalisatrice intronise un second casting emmené notamment par sa sœur aînée Alba Rohrwacher et Sergi Lopez. Mais pour le bien nommé Lazzaro rien n’a changé… La laideur grise de faubourgs urbains d’une seconde partie plus explicative agit en contrepoint de la beauté lumineuse des paysages ruraux du premier segment.

Plus qu’au siècle dernier, la candeur de Lazzaro va être mise à rude épreuve. Alors que le film emprunte davantage à l’allégorie politique sur fond de rapport de classes toujours aussi prégnants, Lazzaro n’a jamais paru aussi étranger à son environnement. A l’âpreté de l’existence des principaux protagonistes, Rohrwacher oppose de beaux moments d’un réalisme poétique : « vol » d’un cantique inaccessible, découverte de plantes comestibles, etc. Au fil d’une écriture scénaristique précise multipliant les renvois, la réalisatrice joue d’un réalisme magique pourvoyeur de mystères. Heureux comme Lazzaro apparaît alors comme une réminiscence du néo-réalisme spirituel façon Pier-Paolo Pasolini.

Si un pacte fictif liait pour le pire Lazzaro au fils de la marquise (Luca Chikovani), un autre pacte bien réel celui-ci unit Rohrwacher à un cinéma pur et authentique. Dans Heureux comme Lazzaro, pour le meilleur indubitablement, la réalisatrice redonne vie à un cinéma italien orienté sans condescendance vers les couches populaires et marginales. Là est la plus grande qualité du film : son humanisme patent laisse à penser que, par la marge, quelque chose reste à créer.

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