Wildlife – Délicat délitement

Présenté en ouverture de la Semaine de la Critique du festival de Cannes 2018, Wildlife de l’acteur désormais réalisateur Paul Dano distille une belle chronique familiale dans la classe moyenne américaine des années 1960. Le récit doux-amer coécrit par le réalisateur et Zoe Kazan se pare de mille délicatesses. Derrière ce subtil portrait d’une famille se décline celui, superbe, d’une femme libre dans l’Amérique conservatrice d’alors.

Dans les années 60, Joe, un adolescent de 14 ans regarde, impuissant, ses parents s’éloigner l’un de l’autre. Leur séparation marquera la fin de son enfance.

Pour son premier passage derrière la caméra, Paul Dano réalise un film fidèle à son image d’acteur subtil dont les meilleures interprétations ont éclairé notamment Little miss Sunshine, There will be blood, La dernière piste, For Ellen, Prisoners, 12 years a slave, Love & mercy. Wildlife marque aussi les débuts du désormais acteur-réalisateur au poste de scénariste. En l’occurrence de coscénariste avec Zoe Kazan, sa compagne dans la vie et désormais d’écriture que nous avons récemment vu dans La ballade de Buster Scruggs (2018, Et de six qui font un ou presque) des frères Coen. Ecrit à quatre mains, le scénario de Wildlife est adapté du roman éponyme publié en 1990 par Richard Ford. Le titre français de ce roman – Une saison ardente – vient compléter celui du film dans sa version francophone.

Un titre trompeur car Wildlife ne peut nullement être rangé dans la même catégorie que, par exemple, le récent et remarquable Leave no trace (2018, La différence pour indifférence) de Debra Granik. Ici, il est question d’un couple (Carey Mulligan et Jake Gyllenhaal) qui se délite sous le regard de leur fils (Ed Oxenbould). Dans l’Amérique des sixties et plus encore dans le Montana, terre d’accueil de l’action du film, le père de famille pourvoit aux besoins familiaux. Il est la figure exemplaire et modèle de sa progéniture. Pour sa part, l’épouse est cantonnée au rôle de mère au foyer, espace familial inaliénable. Les premiers instants du film reflètent pleinement ces positionnements sociaux jusqu’au départ du père qui, chômeur, part combattre pour quelques deniers un autre incendie, forestier celui-ci.

Cette absence du père dans le foyer familial rompt le bel équilibre de traitement trouvé durant l’entame du film entre les trois membres de la famille Brinson. Gyllenhaal, moins investi que ses partenaires, réapparaîtra dans le dernier quart du film. Dans sa « robe du désespoir » de couleur… verte, l’épouse est consciente qu’elle « doit se réveiller » mais sans savoir de quoi. Elle prend ses destinées sentimentales et professionnelles en main et renverse au passage quelques conventions sociales de l’époque. Le personnage interprété par Mulligan plie donc mais ne rompt pas. L’actrice, sensible et touchante, livre l’une de ses meilleures performances.

Elle tient le haut de l’affiche au côté d’Oxenbould qui incarne ici son fils. Véritable révélation du film, le jeune acteur n’est pas limité à un rôle de simple spectateur. Il est témoin actif et peut-être otage du délitement du duo formé par ses parents. Difficile de ne pas voir chez ce jeune comédien quelques ressemblances dans le jeu avec celui de Paul Dano alias Dwayne dans Little miss Sunshine. Il est probable que le néo-réalisateur ait perçu en Oxenbould un possible héritier. Nous pouvons percevoir que dans ce personnage il y a aussi quelques reflets biographiques du néo-scénariste.

En comparaison avec d’autres premiers films, Wildlife garde une honnêteté de propos et, caractéristique beaucoup plus rare, une sobriété tant formelle que narrative. Toute en retenue, la mise en scène de Dano s’avère très élégante et subtile. Elle émane d’une caméra discrète allant jusqu’à l’effacement et d’un montage économe en effets. Les cadres soignés captent une belle reconstitution de l’époque. Les teintes automnales déclinantes résonnent comme autant de possibles épitaphes d’un rêve américain.

La modestie de ce premier film est à la mesure de la délicatesse et de l’élégance de son traitement. Wildlife ne supporte ainsi le poids d’aucun pathos et jugement moral de ses protagonistes. Le récit intime resserré sur une poignée de personnages bien composés et caractérisés s’ouvre étonnamment sur un traitement alliant ampleur et sobriété. Il découle de Wildlife une vraie justesse empreinte d’une humanité, simple et touchante.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.