Une affaire de famille – Affaire courante

Exception faite de son désormais avant-dernier film, The third murder (2017, Metteur en scène au parloir), depuis Nobody knows (2004), Hirokazu Kore-eda n’a cessé de creuser une veine familiale devenue très familière au fil des années. Des variations thématiques ou, plus exactement, des déclinaisons, souvent prévisibles, à la qualité déclinante depuis le chef d’œuvre qu’est Nobody knows. Dès lors, avant visionnement, il est tentant de suffixer Une affaire de famille par « de plus » tant le film s’annonce comme une énième affaire courante pour le cinéaste japonais. Mais celle-ci s’est vue gratifiée du prix le plus prisé du 7ème art : la Palme d’or du festival de Cannes, heureux présage ?

Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

Hirokazu Kore-eda fait cohabiter sous un même toit trois générations. Une famille non pas recomposée mais composée de six personnes ne partageant aucun lien de parenté. En l’absence de liens de sang, l’élément déterministe résidera dans l’identité et le vécu de chacun. Cette famille non biologique renvoie à Tel père, tel fils (2013).

Atypique dans son ADN et sa lignée, la cellule familiale paraît pourtant bien ordinaire durant les trois premiers quarts du métrage. Plus douce qu’amère, la chronique proposée avance lentement sans réelle progression de la narration. Plus gênant encore, les rapines avancées par le synopsis ne font office que de motifs répétitifs et accessoires : les biens volés ne sont ni vitaux ni revendus. Ces larçins n’influent en rien sur un quotidien de travailleurs précaires dont la situation s’aggravera pourtant.

Dans sa première partie, cette chronique familiale se pare même d’angélisme ce qui aide à masquer la gravité d’un kidnapping et la latence des évènements à suivre. En définitive, le côté subversif de Une affaire de famille est plus là que dans le cadre familial marginal, simple décorum alourdi d’une description binaire trop souvent dictée par le genre féminin ou masculin. Dommage, Kore-eda disposait d’une belle matière s’attaquant à la cellule familiale, valeur sacrée au Japon.

Sur fond d’iniquités sociales et économiques, le cinéaste japonais donne pourtant à voir un Japon déclassé peu représenté au cinéma. Loin d’un Japon codifié et aseptisé, Une affaire de famille rend visible les invisibles. Traité avec plus de profondeur, ce contexte social de travailleurs pauvres aurait permis à Une affaire de famille d’approcher la dramaturgie modèle qui animait Nobody knows. La dernière demi-heure du film bénéficie certes d’un peu plus de relief narratif. Mais l’épilogue paraît à la fois abrupt et explicite tant sur le fond que sur la forme : en examen face caméra, les protagonistes théorisent leurs actes commis lors de la première partie du film.

Sur le plan formel, Kore-eda opte pour un dispositif simple et sans virtuosité. Le parti pris passe par la captation d’un quotidien en caméra fixe dans des lieux de cohabitation exigus sources, par essence, à des sur-cadrages. N’en déplaise à feu Yasujirô Ozu, cinéaste-référence pour Kore-eda, c’est l’absence totale de sur-cadrages qui aurait été notable et non l’inverse. Le metteur en scène renforce l’étroitesse des décors par l’emploi de longues focales qui floutent, de façon peu réaliste et inappropriée, le premier et l’arrière-plan. Si les intérieurs étroits et surpeuplés sont montrés dans Une affaire de famille, ils ne sont pas ressentis par exemple comme dans Sieranevada (2016, À table !) de Cristi Puiu.

Par contre, Kore-eda reste un grand directeur d’acteurs. Sans exception, tous les comédiens convainquent par l’authenticité de leur interprétation malgré le caractère très singulier et la psychologie effacée des personnages incarnés. Chaque personnage fait l’objet des mêmes délicatesse, considération et égalité de traitement. Les relations entre les deux enfants, parfaits reflets de l’enfance de leurs parents « adoptifs », rappellent Nobody knows.

A nos yeux, la Palme d’or obtenue lors de l’édition 2018 du festival de Cannes vient récompenser plus l’œuvre de Kore-eda dans sa globalité que Une affaire de famille, film pourtant plus abouti que ses dernières chroniques familiales. Tous les cinéastes lauréats d’une Palme d’or ont témoigné que celle-ci a changé leur vie. Kore-eda ne devrait donc pas échappera à cette destinée. Puisse-t-elle aussi changer son cinéma traçant peu ou prou le même sillon depuis une quinzaine d’années.

Publicités

12 réflexions sur “Une affaire de famille – Affaire courante

  1. Kore-eda trace certes le même sillon, mais il le fait ici avec beaucoup de talent et d’humanité je trouve. C’est la force du film je crois de synthétiser plusieurs pans de son cinéma reconnaissables individuellement tout en les fondant dans un ensemble cohérent qui dépasse ses parties. Un ensemble à mon avis moins angélique ou binaire que ce que tu laisses entendre, le film ne proposant pas de solutions simples ni n’idéalisant personne. Ce qui fait que la fin est extrêmement émouvante (ce papa chuchoté…) même si je continue de préférer Nobody knows. Kore-eda aborde d’ailleurs d’autres questions que celle de la nature du lien familial et de l’impact de la crise sur les japonais. Les larcins ont par exemple beaucoup d’importance, pas seulement parce que dans une situation de précarité, le moindre bien compte, mais parce qu’ils posent la question du modèle et de la transmission. La famille se dissout quand le jeune garçon prend conscience qu’il ne veut pas transmettre à sa soeur de coeur l’idée du vol comme mode de vie et se fait arrêter volontairement. Quant aux surcadrages, ils disparaissent l’été, Kore-eda tenant compte alors de l’apport de la lumière et du jardin. Pour terminer, la progression de la narration (réelle) s’organise autour de l’idée de parenté : le film se finit quand le jeune garçon reconnait enfin l’homme comme son père véritable, quand la femme se reconnait comme une mère véritable. La boucle est alors bouclée. Hélas, il est alors trop tard.

    Aimé par 1 personne

    • J’entends tes arguments et je suis en phase avec toi sur la délicatesse du traitement. Mais à mes yeux, le film est déséquilibré. Pendant une heure et demi, on a droit à un certain angélisme qui couvre un acte grave aux conséquences longtemps tenues en latence. Le film perd ici en crédibilité. Reste ensuite la dernière demi-heure où tout se dénoue de façon expéditive au rythme d’une mise en scène pour le moins sommaire : les examens face caméra sont, comment dire…
      Cela étant, Une affaire de famille reste le meilleur film (grâce notamment à l’absence de mièvrerie) de Kore-eda depuis Still walking donc depuis 10 ans. Je mets The third murder à part car non directement comparable aux chroniques familiales du cinéaste.

      J'aime

      • Je n’ai pas vu l’angélisme dont tu parles. Sinon, sur le papier, le dénouement est en effet structurellement étrange, et même formellement, avec ces face-à-face à la Ozu, mais cela marche très bien à mon avis, car tous les enjeux précédents se cristallisent alors d’un coup. J’ai été très ému devant ces scènes et je pense que Kore-eda a bien fait de les débarrasser de toute la machinerie judiciaire qu’il avait décrite dans The Third Murder et qui les aurait alourdies (malgré tout, le lien avec Third Murder est ici pour moi visible et on ne peut donc à mon avis mettre ce dernier à part par rapport à celui-ci). Cela permet à Kore-eda de se concentrer exclusivement sur l’humain, bien aidé par des acteurs formidables.

        Aimé par 1 personne

  2. L’angélisme (le terme n’est peut-être pas le plus approprié) est double dans Une affaire de famille.
    1°) On a affaire au kidnapping d’une gamine qui va rester longtemps sans conséquence. Il faut attendre le dernier quart du métrage pour que tout ce petit monde soit rattrapé par la patrouille.
    2°) Travailleurs pauvres, nos trois adultes perdent leur emploi sans que cela n’ait de grandes conséquences sur le quotidien de cette « famille » ! Les vols à l’étalage par exemple ne sont pas plus nombreux et continuent de porter sur des produits ni vitaux, ni revendus. C’est pour cette raison que je qualifie ces vols d’accessoires (ils ne servent pas le récit).
    En fait, dans cette chronique douce-amère, la douceur l’emporte amplement sur l’amertume. Au regard du récit porté (kidnapping, précarité sociale, passés lourds des protagonistes, etc.), cela me paraît trop déséquilibré et altère finalement la vraisemblance de l’ensemble. Et, à trop musarder, Kore-eda nous gratifie d’un épilogue expéditif et quelque peu explicatif (théorisation). Je suis un peu déçu du traitement fait par le cinéaste d’un matériau dramatique fort dont il y avait mieux à faire à mon sens.
    Après, côté direction d’acteurs, Kore-eda fait partie des meilleurs. Chez lui, les gamins sont toujours parfaits (et les adultes aussi) alors qu’ils sont souvent imbuvables chez d’autres réalisateurs.
    Oui, on peut tracer un lien entre l’épilogue de Une affaire de famille et The third murder (avec quelques plans en commun notamment). Mais, sur le fond comme sur la forme, je fais globalement de The third murder un film à part dans la filmo de Kore-eda. Son prochain film s’annonce également à part, du moins sur le fond, on verra pour la forme.

    J'aime

    • Il me semble qu’un des objets du film est justement de nous faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un vrai kidnapping mais d’une chance pour la petite fille. Kidnapping, c’est le point de vue juridique, le contrechamp de la société, contre lequel Kore-eda s’oppose. Bref. Son prochain film à Paris ne m’intéresse pas beaucoup. Je me méfie des films où un cinéaste se trouve déraciné. Tout le monde n’est pas capable de faire un Dersou Ouzala.

      J'aime

      • Cette « chance » vient alors décrédibiliser un peu plus la vraisemblance du récit. On ne connaît pas assez le passé de la gamine pour envisager que ce kidnapping est une chance pour elle. L’épilogue, bien qu’insuffisant, rattrape le coup. Par essence, le point de vue juridique s’est celui qui fait loi pour la société nippone ou autres, il n’y a pas de contrechamp kidnapping/société.
        Je reste curieux du prochain Kore-eda car il va visiter un autre sujet et diriger des acteurs n’appartenant pas à sa « troupe ». Oui, il y a un risque de déception, car peu de cinéastes réussissent à exporter leur cinéma. Exemple récent : Asghar Farhadi…

        J'aime

      • La gamine se faisait torturer par ses parents biologique, on connait très bien son passé. Le film est une fable, je ne crois pas que le cinéaste cherche la vraisemblance ici. L’idée du champ (la famille choisi)/contrechamp (la société qui ne protège plus les siens mais les condamne) m’est apparu assez clairement dans les scènes de face à face du dernier tiers.

        J'aime

      • Désolé Strum, je n’ai pas la même lecture du film que toi. On sait peu de chose de la fillette (on apprend son vrai prénom en fin de film) et on ne sait rien de ses parents si ce n’est qu’ils se disputent et qu’à priori ils ne voulaient pas d’elle (pourquoi ?, comment ?). Il y a des marques de coups sur la peau mais rien ne prouve qu’elles sont liées à des « tortures ». Comme écrit dans l’article, à mes yeux, Une affaire de famille est une chronique « familiale » plus douce qu’amère. Je suis passé à côté de son éventuel aspect fable. La société est dans son rôle, plein champ : le kidnapping d’un enfant même fait sans violence, même si ça peut-être une « chance », c’est direct traîné devant les tribunaux.

        J'aime

      • C’est un film déchirant (j’en ai pleuré à la fin), très, très amer, sur une famille qui s’est faite par la volonté et est éparpillée par des institutions aveugles. Ton interprétation concernant la petite est pour moi extrêmement étrange. Plusieurs scènes révèlent que la petite est à l’évidence maltraitée, battue, voire torturée et c’est l’intention manifeste de Kore-eda de nous le faire comprendre : (i) Elle est punie par ses parents biologiques en étant laissée dehors dans le froid, cela arrive plusieurs fois : au début (un dialogue fait d’ailleurs état de cela de manière récurrente) et dans la scène finale (où elle est punie sur le balcon fenêtre fermée ; elle grimpe alors sur un tabouret : la question est alors de savoir si elle va ou non se jeter par la fenêtre…). Etre laissée dehors dans le froid est un cas de maltraitance typique que les tribunaux connaissent bien. (ii) Elle est battue : la scène où ils disent tous « oh » en regardant son corps strié de coups : quel est le but de cette scène sinon nous faire comprendre qu’elle est battue… ? (iii) Quand les parents adoptifs veulent la rendre à ses véritables parents un soir un soir, ils entendent au-dehors des hurlements de femme battue et un « arrête » ! glaçant de la mère battue, ce qui donne une bonne idée de l’ambiance et de la violence du foyer ; ils renoncent alors à la rendre à ses bourreaux… battre une femme ce n’est pas disputer avec elle… c’es un acte criminel (iv) Les brûlures sur son corps, ce qui est légalement un acte de torture sur enfant. (v) Les deux scènes déchirantes de la robe : scène 1 : la scène dans le magasin où la mère adoptive veut lui acheter une robe et où la fille a alors un regard de peur terrible ; elle refuse la robe pour une raison mystérieuse. Scène 2 : Quand sa mère biologique à laquelle elle a été rendue lui dit de venir la voir à la fin, elle lui dit que si elle vient, elle aura une robe, contrechamp sur le regard terrorisé de la petite et l’on comprend alors que dans sa mémoire, robe et actes de maltraitance sont liés… scène absolument terrible car on devine les coups qui vont venir. (vi) Dans cette même scène, la mère biologique porte la marque d’un coup sur la joue… pourquoi à ton avis sinon nous faire comprendre qu’elle est battue et bat en retour l’enfant ? (vii) Les parents biologiques sont sous le coup d’une enquête en cours (pré-enlèvement) par les services sociaux concernant l’enfant… c’est d’ailleurs une des incohérences du film qu’ils la lui rendent, mais cela sert la fable de Kore-eda. (vii) Dans cetteEtc. Peut-être qu’en revoyant plus tard le film, tu en auras une autre lecture…

        J'aime

      • Oui, mais tu oublies d’indiquer :
        – qu’il se passe un temps énorme entre l’enlèvement l’enclenchement des investigations
        – pendant tout ce temps, nos trois travailleurs précaires perdent leur emploi sans que ça n’influe sur leurs conditions de vie
        – que les vols perpétrés ne servent à rien
        – que Kore-eda se sort de tout ça par la découverte opportune d’une liasse de billets
        – que le dénouement de l’histoire est très maladroit et particulièrement scolaire dans sa réalisation
        – etc.
        Tout ceci contribue à un ensemble invraisemblable par bien des points. Je comprends très bien que le film puisse être touchant mais pour moi, les erreurs et incohérences d’écriture ont eu raison de cette Affaire de famille. J’en suis le premier déçu.
        Donc, je n’en démords pas, le casting est bon et le matériau dramatique excellent mais Kore-eda exploite tout ceci fort mal. Dommage.

        J'aime

      • On parlait d’un autre sujet, celui de l’enfant battue. Je ne venais donc d’évoquer que les éléments permettant au spectateur de comprendre qu’elle était battue. Les points que tu viens d’énumérer se rapportent à un sujet séparé, à la question de la vraisemblance de l’histoire. Effectivement, sur ce second sujet, c’est un film où l’on trouve quelques invraisemblances, donc je comprends certaines de tes réserves. Cependant, Kore-eda y entremêle avec habileté, finesse et humanité, tellement de thèmes différents et intéressants (la définition de la famille, la défaillance de la société japonaise dans son ensemble pour répondre aux questions sociales, la question du non-dit entre les générations, la question de la morale dans l’éducation, la question de la transmission, la misère sexuelle, la maltraitance de l’enfant, l’efficacité de la justice japonaise, etc.) qui rendent le film très riche et très émouvant, qui en font une synthèse très maitrisée de son cinéma, que cette question de la vraisemblance de l’histoire m’est apparue secondaire. Mais comme tu dis, tant pis ! 🙂

        J'aime

      • Vu comme ça, c’est un film très riche. Je ne pense pas que Kore-eda ait voulu embarqué autant de thèmes dans un film dont, toujours à mon humble avis, la narration est défaillante et déséquilibrée. Et si effectivement là était son dessein, alors Kore-eda vise trop haut au regard de ses aptitudes de narrateur, certes bonnes mais pas très bonnes.

        J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.