Roma – Cinéma-système (1/2)

Dix-sept ans après Y tu mamá también, Alfonso Cuarón est revenu dans son Mexique natal pour réaliser Roma. Un retour gagnant au regard de la sélection du film dans de multiples festivals, le Lion d’or obtenu à la Mostra de Venise et autres Golden globes en attendant la remise des Oscars. Dans son film le plus personnel, le cinéaste restitue l’année 1971, celle de ses dix ans, vécue dans le quartier-titre, microcosme clos de la petite bourgeoisie locale. Cuarón évite l’entre soi en teintant sa chronique familiale de pans social et politique.

Ce film fait la chronique d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970.

La première scène des films d’auteur est généralement porteuse des ambitions du cinéaste. Elle doit être riche en informations, susciter l’intérêt et l’attention des spectateurs et suggérer le regard qui devra être porté sur le film jusqu’à son terme. Que contient la première séquence de Roma ?

Le film débute par un plan fixe de trois minutes. Alfonso Cuarón filme en plongée un sol dallé, probablement celui d’une cour ou d’une coursive. Le cadre immobile formé est vide de toute présence humaine. Le noir et blanc drapant Roma laisse deviner un sol recouvert d’un dallage usé et non uniforme. Un sol en cours de nettoyage mais là encore le balai brosse restera hors champ. Plus tard dans le film, les spectateurs pourront se rendre compte que ce sol est la terre d’élection de déjections canines, écrasées ou pas. Ces superbes captations frontales plein cadre d’une domesticité consommée et rendue nous sont offertes par un geste cinématographique rêvé, gracieux et inoubliable…

De façon intermittente, de l’eau est jetée en plus ou moins grande quantité sur le dallage. Si le champ de la caméra reste invariablement vide et immobile, on imagine aisément le hors champ de cette « séquence » : un œil sur le moniteur de contrôle, l’autre sur son opérateur, d’un geste Cuarón donne l’ordre de déverser sur le sol le prochain seau d’eau savonneuse. Nous ne verrons que les flux et reflux de ces vaguelettes savamment orchestrées. Magie du cinéma es-tu là ? Oui ! Soudain, l’ombre d’un avion apparaît en transparence dans la flaque d’eau formée. Destination inconnue pour ce vol probablement régulier au départ de Mexico que le cinéaste aura su repérer au cours des cent-dix (110 !) jours de tournage. En dehors du « lieu » filmé, cette introduction orchestrée est sans attache au récit qui sera déroulé par la suite : aucun protagoniste, aucune action, aucun dialogue, aucun commentaire. Rien ou si peu n’a contraint la réalisation de cette scène liminaire, finalement périphérique au film. Sans signification, elle ne dit rien des ambitions du réalisateur. Sa vacuité serait-elle annonciatrice de celle du film à venir ?

Roma est animé d’une narration linéaire faite de petits riens aboutissant à pas grand-chose. Au fil d’un scénario à l’écriture paresseuse, Cuarón raconte si peu, si mal. Il nous plonge dans le Mexico de l’année 1971 pour un film qu’il juge à 90 % autobiographique. Le petit Alfonso est alors âgé de dix ans et ses parents sont en instance de divorce. Le rôle de la mère de famille tenu par Marina de Tavira aurait mérité d’être central tant pour l’intérêt du personnage que pour la qualité d’interprétation de l’actrice au sein d’un casting formé de comédiens pour la plupart non professionnels.

Le rôle principal échoit à Cleo (Yalitza Aparicio), nounou et femme de ménage employée par le couple précité. Pour un film dit autobiographique, ce choix peut paraître arbitraire. Regard fuyant et peu disserte, Cleo raconte peu. Son personnage est la caution « auteur » et sociale de Roma. Cleo appartient en effet à une classe indigène défavorisée et parle le mixtèque, dialecte propre à l’état de Oaxaca dont elle est originaire. Cette part ethnique du film permet à celui-ci d’échapper à l’entre soi d’une famille de la petite bourgeoisie mexicaine.

L’effacement de Cleo est partagé par d’autres personnages peu profonds et insuffisamment caractérisés. Ainsi, dans Roma, le passé des protagonistes affleure peu et les évènements présents sont plus « subits » que ressentis. Il est dès lors difficile pour les spectateurs de se sentir concernés par un message finalement très binaire. D’abord épouses ou concubines, les femmes deviennent mères de famille et finissent seules, contraintes à assumer l’éducation de leur progéniture. A l’opposé, les rares présences masculines adultes servent à décrire un sexe fort mu uniquement par sa lâcheté. Là encore, le laconisme vaut pour mécanisme de narration.

A défaut d’être suffisamment écrits, les propos véhiculés par Roma paraissent calculés et fabriqués ce qui nuit au caractère personnel attendu de tout film autobiographique. Cuarón échoue aussi à rendre crédible le pan politique de Roma. La reconstitution de la manifestation étudiante du 10 juin 1971 dont la violente répression paramilitaire aboutira au massacre des Corpus Christi ne convainc pas. Malgré un travail remarquable sur les sons d’ambiance, sur toute la durée du film, cette séquence mal introduite (contexte politique ?) et trop brève n’a pas la force cinématographique des séquences voisines qui émaillaient Les fils de l’homme (2006). Décevant et élusif dans son récit, Roma avance cependant d’autres arguments… formels…

Suite et fin de cette chronique : Roma – Cinéma-système (2/2)

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6 réflexions sur “Roma – Cinéma-système (1/2)

  1. Entièrement d’accord avec cette très belle critique ! Je trouve également qu’il y a un problème de contexte politique, de vacuité scénaristique, d’absence psychologique des personnages… Un peu comme pour Leto, Roma se noie dans sa beauté esthétique et ne raconte finalement pas grand-chose. Hâte de lire la suite !

    Aimé par 2 personnes

    • Merci Émilie. Sur le construction du film, je rapproche Roma plus de Cold war que de Leto. J’ai l’impression que Roma et Cold war partageaient le même cahier des charges : satisfaire à tous les critères attendus par les festivals. Roma est plus un film pour festivals que pour le cinéma.
      La seconde partie de l’article sera publiée la semaine prochaine.

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  2. Je l’ai vu hier soir et pour ce qui est de l’image de l’avion, j’ai trouvé un point de vue intéressant sur un excellent site, cinéclubdecaen: « Ce bouclage sur un avion surplombant le travail domestique dit assez précisément la position de Cuaron. Il a recueilli les témoignages de serviteurs qui furent semblables à celle qui servait sa famille en 1971. Mais il ne peut avoir qu’une position surplombante vis à vis de personnes dont il n’avait pas, enfant, perçu le dévouement. » Il se met à la place de l’enfant qu’il était et ne tire de ce récit du passé que des impressions, des sons, des images. On dirait que cette suite d’images et de plans luxueux a constitué la matrice de son cinéma: grandes artères de Mexico, côte sauvage, désert, campagne. On est dans un somptueux catalogue de paysages.

    J’ai donc trouvé l’image et plans souvent très beaux, ainsi que le travail sur le son, très intéressant. Ce qui m’a empêché d’être réellement ému comme toi je pense est le côté très stéréotypé du récit familial (l’homme qui part, Cleo qui attend un enfant non désiré…), le peu de contexte politico-historique et le fait que le personnage de Cleo ait une personnalité si effacée. Physiquement, de loin on la confond avec les autres bonnes. On a l’impression bizarre qu’elles sont toutes pareilles (gentilles, soumises).
    Le film échappe à l’ennui parce que Cuaron traite de manière très spectaculaire certains épisodes (le feu, la quasi-noyade, l’accouchement). On est donc pas si loin de ce qu’il faisait sur Gravity: du spectaculaire, de grandes perspectives servant un récit très symbolique sur l’amour maternel…

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    • Bonjour François
      Oui, chez Cuaron la forme prime amplement sur le fond qui, malheureusement, est réduit à pas grand-chose. Roma s’inscrit donc pleinement dans la lignée de Gravity et ne détonne pas dans la filmographie de Cuaron.
      La connotation donnée à la première scène est effectivement intéressante mais je ne la fais pas mienne. Elle intellectualise un film qui ne s’y prête pas. Cuaron est un excellent réalisateur mais, et ça n’engage que moi, pas un auteur.
      Sur les trois scènes que tu cites, j’avoue n’avoir ressenti quelque chose que sur la scène de noyage (notamment par le biais des bruitages). J’ai trouvé la scène de l’accouchement plutôt démonstrative et je suis passé à côté de la scène de l’incendie, n’est pas Tarkovski qui veut 😉

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