Les raisins de la colère – Au bout de l’itinérance

Dans la filmographie de John Ford, Les raisins de la colère occupe une place singulière. C’est en effet l’unique film du cinéaste traitant d’un sujet social contemporain : l’exode contrainte par la Grande Dépression de milliers de familles américaines vers des contrées moins sinistrées et plus hospitalières. Le film récemment restauré bénéficie d’une ressortie en salle. L’occasion nous est donc offerte de ré-estimer les qualités de ce film, notamment la photographie composée par le chef opérateur Gregg Toland.

Un jeune homme rentre à la ferme familiale en Oklahoma, après avoir purgé une peine de quatre ans de prison pour homicide involontaire. La Grande Dépression sévit alors et comme beaucoup d’autres fermiers, sa famille est chassée de son exploitation. Ensemble, ils partent à travers le pays dans l’espoir de trouver, un jour, du travail en Californie. C’est le début d’un périple éprouvant, de camps de réfugiés en bidonvilles de fortunes, dans une Amérique en proie à la misère et à l’oppression…

Le film est bien entendu l’adaptation du roman éponyme publié en 1939 par le reporter et écrivain John Steinbeck. Dès 1940, cette publication est récompensée du Prix Pulitzer et les droits d’adaptation du livre sont acquis par Darryl F. Zanuck. L’adaptation et le scénario sont confiés à Nunnally Johnson alors que John Ford se voit chargé de la réalisation du film.

Début des années 1930, expulsée de sa ferme par la compagnie propriétaire des terres qu’elle exploitait, la famille Joad, menée par Tom (Henry Fonda), fuit la misère de son Oklahoma natal. Toute une vie de misère entassée dans un camion, l’itinérance forcée vaut pour abandon irrévocable de racines familiales vieilles de plusieurs générations. Plus à l’ouest, la Californie est la terre promise. Celle d’un possible avenir pour ces travailleurs terriens à l’extrême.

C’est à travers le dust bowl, sur les routes entre l’Oklahoma et la Californie que Les raisins de la colère se révèle finalement le moins convaincant. En relayant de façon trop elliptique et évasive ce trajet, Ford ne parvient pas en restituer ni la dureté, ni la durée. Certes certains voyageurs ne verront jamais la Californie, mais leur perte ne figure que trop peu les souffrances vécues par ces exilés. Nombre d’entre eux périront indifféremment de faim ou de fatigue. Ici, les écrits de Steinbeck restent incomparables.

Au terme de l’itinérance de ses héros, Ford trouve en Californie un terrain plus adapté aux caractéristiques de sa mise en scène. Les déplacements, par essence plus rares, ne cesseront dès lors d’accompagner un film gagnant en authenticité et justesse. Surtout, nous ne pouvons ne pas souligner le travail du chef opérateur Gregg Toland inspiré de celui de photographes tels que Walker Evans et Dorothea Lange. La photographie composée est l’un des vecteurs de mise en relief de la dramaturgie décrite par Steinbeck. Film parfaitement recommandable, Les raisins de la colère version cinéma n’atteint cependant pas le statut de chef-d’œuvre qu’on lui attribue hâtivement, peut-être à défaut d’avoir lu le livre, indiscutable œuvre-maîtresse.

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5 réflexions sur “Les raisins de la colère – Au bout de l’itinérance

  1. On peut certes être plus ou moins sensible à la poésie qui se dégage de la mise en scène de John Ford, mais on peut aussi imaginer que ce n’est pas « hâtivement » que des critiques ayant pour beaucoup lu en long en large le livre de Steinbeck qualifient ce film de chef-d’oeuvre depuis près de 80 ans.

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    • Salut Strum
      Je maintiens mot pour mot la dernière phrase de mon article et dans laquelle j’utilise le terme « peut-être ». Je ne fais aucune généralisation. Chacun place ensuite les films qu’il veut au rang de chef-d’œuvre.
      Ma définition d’un chef-œuvre : film bénéficiant de son début jusqu’à son terme d’une qualité élevée ET constante.
      Si Les raisins de la colère recèle de nombreuses qualités, la mise en scène du parcours entre l’Oklahoma et la Californie est faible par rapport à la partie californienne du film. Et si maintenant je compare ce parcours filmé avec les écrits de Steinbeck sur ce même parcours, je ne peux que, sur ce segment, constater que le film est très inférieur au livre. Donc, « film parfaitement recommandable » pour moi et éligible au rang de chef-d’œuvre pour d’autres ne s’étant notamment pas « hâter » à lire le livre.

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      • Hello InCine, je ne remets pas en cause ton droit à la critique bien sûr. Chacun a sa propre sensibilité. C’est ton usage du mot « hâtivement » qui m’a paru étrange pour parler d’un film reconnu (généralement) depuis 80 ans comme un chef-d’oeuvre. Rien de « hâtif » dans le consensus qui entoure le film donc. D’ailleurs, quand il s’agit de Ford, il faut se hâter lentement … la mélancolie qui imprègne son oeuvre fait qu’on peut l’aimer, et on l’aime souvent dans une vie, sur le tard. Sinon, je connais très bien le livre de Steinbeck et le film de Ford en est une intelligente adaptation, tout en étant un grand film fordien à part entière. Cela étant dit, chacun a aussi sa propre définition de ce que c’est qu’un chef-d’oeuvre (je ne crois pas que la « constance du début à la fin » soit le critère le plus fiable ; je ne connais pas de grand film qui soit parfait ou constant du début à la fin tant il est vrai qu’un film est d’abord un tout avant d’être une somme de détails).

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      • Pris isolément, je ne fais pas de ce film un chef-d’œuvre à cause de son manque d’unité dans ses qualités. La partie relative au trajet est clairement inférieure au reste du film. Si maintenant, je compare le film aux écrits de Steinbeck, alors qualifier le film de chef-d’œuvre ne m’effleure même pas. Steinbeck lui-même après avoir soutenu le film à sa sortie était moins positif quelques années plus tard.
        Mettre à l’écran un chef d’œuvre de la littérature c’est l’assurance d’obtenir un bon ou très bon film si le réalisateur recruté est bon. Les raisins de la colère est un très bon film. Mais ce n’est nullement l’assurance d’obtenir pour autant un chef-d’œuvre du 7ème art. Si l’art cinématographique est un art techniquement plus compliqué que la littérature, il n’en reste pas moins un art mineur face aux écrits des plus grands écrivains. Des quelques films que je place au rang des chefs-d’œuvre, aucun n’est l’adaptation de chefs-d’œuvre de la littérature et seulement quelques uns sont l’adaptation de livres n’ayant pas fait l’objet d’un gros tirage mondial.

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      • Sur le fond, je pense aussi qu’il est très difficile sinon impossible d’adapter fidèlement un grand livre. On adapte plus facilement les mauvais livres, comme le disait Hitchcock lui-même dans le Truffaut-Hitchcock. Le Guépard de Visconti est le seul exemple qui me vienne à l’esprit où l’on a à la fois un chef-d’oeuvre et une adaptation extrêmement fidèle (du livre de Lampedusa). Pris isolément, le film de Ford reste quant à lui un très grand film malgré les libertés prises avec le livre de Steinbeck (nécessaires vu sa taille), même si Ford qui était quelqu’un de très cultivé, connaissait très bien le livre de Steinbeck.

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