Roma – Cinéma-système (2/2)

Décevant sur le fond, Roma – premier film d’Alfonso Cuarón ayant pour unique scénariste le cinéaste lui-même – avance d’autres arguments sur le plan formel cette fois. Très travaillées, la mise en scène et la photographie pourraient inscrire le Lion d’Or 2018 dans la lignée du précédent film de CuarónGravity réalisé en 2013. A savoir, innovations graphiques en moins, l’enfermement d’un récit famélique par la mécanique rutilante d’un schéma formel très (trop ?) calculé.

Ce film fait la chronique d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970.

Il y a d’abord ce noir et blanc numérique en 65 mm quelque peu froid et esthétisant. Cette bichromie tend à neutraliser les émotions et maintient le spectateur à distance, simple observateur étranger aux évènements et actions affichés à l’écran. Ce noir et blanc est ici utilisé à dessein : figurer la nostalgie d’un temps passé. Il masque cependant mal le caractère reconstruit de cette visite ou plutôt revisite d’une année 1971 passée. Alfonso Cuarón échoue à restituer cette nostalgie. Le noir et blanc qu’il a choisi – Roma est son premier film dans lequel il agit aussi en tant qu’unique chef opérateur – place sous verre les émotions espérées. Celles-ci ne traversent que trop rarement l’écran.

Armé d’une caméra Arri Alexa 65 mm et de deux longueurs de focales (35 et 50 mm), le cinéaste mexicain a opté pour un procédé cinématographique spécifique. Il procède majoritairement par de lents travellings latéraux. L’alternance observée est limitée à la direction de ces mouvements à savoir de gauche à droite et de droite à gauche. La caméra pivote ainsi longuement et lentement sur un trépied. Elle va jusqu’à former un panoramique à 360° lors d’une séquence en intérieur.

Les mouvements observés sont donc rectilignes et sans complexité particulière. Ainsi, dans la maison bourgeoise à double niveau qu’occupe les protagonistes, l’escalier sera maintes fois emprunté, mais jamais la caméra ne suivra un personnage montant ou descendant ces escaliers. Le metteur en scène coupe ces séquences pour reprendre le plan en bas ou en haut de l’escalier et continuer à observer, plus qu’à suivre, son personnage dans ses actions et mouvements.

En extérieur, Cuarón nous gratifie de quelques travellings plus rapides suivant un personnage marchant ou courant sur un trottoir, façon Jim Jarmusch, contexte et poésie en moins. Globalement, ce procédé cinématographique cumulant une lenteur calculée et des plans longs et larges travaillés ne sert que trop rarement la narration. Déjà peu épaisse, cette dernière se voit écrasée par un dispositif qui ne fait pas sens.

Très patiemment fabriqué – cent-dix jours de tournage – Roma n’est pourtant diffusé que sur la plateforme Netflix et donc quasi invisible en salle. Ce mode de distribution ne faisait probablement pas partie des plans initiaux. Car, contrairement à ce qui peut être lu sur de nombreux médias, Netflix n’a pas financé la production du film. Au rang des producteurs apparaît Esperanto Filmoj, la société de production de Cuarón. Il est étrange de constater l’incapacité du réalisateur de Gravity à trouver un distributeur pour un film, certes moins grand public que son opus de 2013, mais dont il est le producteur, scénariste, réalisateur, chef opérateur et co-monteur…

Si le cinéaste mexicain tient un discours bienveillant vis-à-vis de la distribution des films en salle, ses décisions en coulisse pourraient obéir à des logiques plus financières que cinématographiques. Pourtant, Roma, à en croire son auteur, est un film réalisé pour le cinéma. Soit. Dans les faits, Roma ouvre surtout la voie à des films (dits) indépendants dont la politique de distribution paraît entièrement héritée de celle des studios hollywoodiens. Par charité chrétienne, nous ne ferons pas l’affront à Cuarón de comparer sa conception du cinéma indépendant à celle de Steven Soderbergh par exemple.

Et, si nous doutons énormément de sa valeur cinématographique, Roma est indubitablement un film à festival tant il satisfait aux critères du « genre ». Il y a d’abord eu l’obtention du Lion d’Or. Un prix remis par le président du jury de la XXXème édition de la Mostra qui n’était autre que son précédent récipiendaire à savoir Guillermo del Toro, accessoirement compatriote et ami de longue date de Cuarón. Depuis, médias et critiques crient au chef-d’œuvre à l’unisson et à qui voudront bien les écouter. L’emballement est quasi général pour un film dont les qualités cinématographiques sont bien trop sporadiques à nos yeux pour justifier un tel statut.

Au final, Roma répond assez fidèlement à sa scène liminaire dont la description introduisait la première partie de cet article. L’absence de personnages caractérisés, une narration lente et ténue insuffisamment écrite confinant à l’abstraction et une action minimale sont autant de caractéristiques très perceptibles sur tous les écrans, petits ou grands. Comme dans Gravity, tous les efforts portent sur la forme, certes élégante, et si peu sur le fond. Oui, Roma est un sommet… de formalisme vaniteux écrasant un sujet et des personnages déjà sans épaisseur ni profondeur.

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