La favorite – Luttes des castes

En comparaison avec les précédents films réalisés par Yórgos Lánthimos, La favorite a, par sa moindre cruauté, vocation à trouver l’adhésion d’un public plus large. Cette tragi-comédie nihiliste, troisième film en langue anglaise du cinéaste grec, dresse un portrait satirique de la cour d’Angleterre du début du XVIIIème siècle. Le cinéaste filme au grand angle cette cour et les jeux de pouvoir qui l’animent notamment à travers un trio amoureux incarné par les comédiennes Olivia Colman, Rachel Weisz et Emma Stone.

Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin.

La favorite a démarré son parcours festivalier l’année dernière lors de la Mostra de Venise et y remporta le grand prix du jury et celui de la meilleure actrice (Olivia Colman). Depuis, ce film a été récompensé de nombreux autres prix dont pas moins de sept BAFTA et dix British Independent Film Awards. Dix, c’est aussi le nombre de nominations que cumule le film aux Oscars 2019 qui trouveront leurs récipiendaires le week-end prochain. Ce constat est assez inattendu pour un cinéaste que les précédentes réalisations – Canine (2009), The lobster (2015, Une singularité de regard…), Mise à mort du cerf sacré (2017) – semblaient vouer à un succès cantonné à un public cinéphile restreint.

Pour la première fois, Yórgos Lánthimos met en scène des personnages réels et historiques au fil d’un récit étonnamment factuel dont il n’est pas l’auteur. Par contre, il confirme son appétence à filmer la comédie humaine sous l’angle du cynisme et de la cruauté pour mieux en surligner l’absurdité et les dérélictions. Moins dérangeant et moins cérébral que ses aînés, La favorite se double d’une farce qui vient bousculer les codes des films en costumes.

Le réalisateur maintient aussi sa propension à filmer en vase clos son petit théâtre. Ainsi, s’il est question de la guerre que se livrent Anglais et Français ou d’un peuple paupérisé par l’impôt, ces protagonistes sont maintenus hors champ. Lánthimos concentre son filmage sur Anne Stuart (Olivia Colman), reine d’Angleterre (1702-1714) sans descendance, acariâtre, caractérielle et souffrante de crises de goutte. Sa cour fait aussi l’objet de toutes les attentions du réalisateur. Elle est composée d’hommes au maquillage outrancier (ministres, parlementaires et autres précieux ridicules) et de dames de compagnie. Parmi ces dernières, il y a lady Sarah (Rachel Weisz) et sa cousine Abigail Hill (Emma Stone) qui vont se livrer une lutte pour rester ou devenir la favorite d’une reine lesbienne et s’arroger les droits associés à ce statut.

Cette cour dans son ridicule nu, son entre soi arbitraire et ses mesquineries vaniteuses est celle d’un système sclérosé où l’individualisme et les luttes fussent-elles cruelles priment. Le récit classique, possiblement programmatique, rend compte des rapports conflictuels de pouvoir sur fond de relations amoureuses implicites à la sincérité incertaine. Plus surprenant, La favorite échappe au côté empesé qui caractérise nombre de films en costumes. Alors que Lánthimos est souvent taxé d’un formalisme froid, il opte ici pour une mise en scène baroque qui n’est pas sans nous rappeler celle de Peter Greenaway dans Meurtre dans un jardin anglais (1982).

Les intérieurs somptueux du palais royal des Stuart sont très bien captés par de longs plans-séquences composés par une caméra toujours en mouvement. Ces vastes pièces et couloirs sont mis en perspective par l’utilisation d’objectifs grand angle. Le procédé renforce l’aspect « vase clos » mentionné plus haut et illustre l’isolement des personnages qui occupent les lieux. Il en va de même des quelques panoramiques rapides tracés par la caméra entre deux protagonistes. Les plans décentrés et ceux composés avec des focales en œil de poisson participent à la même ambition : rendre compte du chaos des relations entre les sujets de sa majesté. Cependant quelques compositions peu conventionnelles – superpositions, longs fondus enchaînés, focales en œil de poisson faussant grandement les perspectives, travellings circulaires – pourraient être considérées comme du maniérisme par les plus puristes des spectateurs.

Enfin, notons que ce film tourné en 35 mm et en lumière naturelle demeure somptueux dans ses clairs obscurs. Ainsi, durant les scènes nocturnes, le palais royal prend, à la lueur de quelques chandelles, les allures d’un mystérieux manoir hanté par quelques êtres pas forcément bienveillants. Et, si La favorite n’est pas notre film favori dans la filmographie de Lánthimos, ses qualités formelles n’en demeurent pas moins remarquables et dignes d’intérêt.

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2 réflexions sur “La favorite – Luttes des castes

  1. Je n’ai vu que Lobster de Lanthimos (que j’avais plutôt détesté). Je ne sais pas ce que vaut La mise à mort du cerf sacré. Je trouve effectivement que le filmage, la tonalité des dialogues, le jeu des acteurs donne une énergie très particulière au film. Ce n’est pas un film à costumes figé, solennel, comme on en voit beaucoup. J’ai donc bien apprécié ce moment de cinéma même si le film prend beaucoup de libertés avec l’Histoire

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  2. Le mort du cerf sacré est dans la même veine que The lobster : film cynique et cruel à la Haneke mais en moins froid.
    Avec La favorite, Lanthimos s’oriente vers un cinéma visant un plus large public. Ce film présente l’intérêt de quelque peu dépoussiérer le genre comme Peter Greenaway l’avait fait auparavant mais effectivement il ne faut pas trop appesantir sur sa part historique.

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