Le livre d’image – Montage, son éternel souci

Récompensé du Prix du jury lors du festival de Cannes en 2014 pour Adieu au langage, Jean-Luc Godard revient avec un nouvel objet filmique, Le livre d’image. En 2018, ce n’est pas moins qu’une Palme d’or spéciale qui vint saluer ce film mais aussi et probablement toute l’œuvre cinématographique de l’auteur d’A bout de souffle (1960). Le livre d’image résonne comme un adieu au cinéma après l’Adieu au langage formulé quatre ans plus tôt. Ainsi vont les Histoire(s) du cinéma (1989-1999) auxquelles l’ultime opus en date du chef de file de la Nouvelle Vague paraît intimement lié.

Te souviens-tu encore comment nous entrainions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve…
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
Image et parole
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là…

En décembre 1956, Jean-Luc Godard fit paraître dans les Cahiers du cinéma un texte sur deux pages titré « Montage, mon beau souci ». Le critique de cinéma, pas encore cinéaste si ce n’est sous le pseudonyme de Hans Lucas pour son court-métrage Une femme coquette (1955) alors invisible, y fit éloge du montage, « le fin mot de la mise en scène. » « Si mettre en scène est un regard, monter est un battement de cœur. » Là où la gestion de l’espace géographique relève de la mise en scène, celle de l’espace-temps est le pré carré du montage. « L’un et l’autre sont interdépendants », mais si « un film génialement mis en scène donne l’impression d’un simple bout à bout, […] un film génialement monté donne l’impression d’avoir supprimé toute mise en scène. »

Cet éloge de l’art du montage technique s’affichait comme une réponse directe aux deux articles qui l’encadraient : « Montage interdit » d’André Bazin et plus encore « Dégradation d’un art : le montage » d’Henri Colpi. Ces trois papiers formaient le dossier « A propos du montage » du n°65 du célèbre mensuel français dédié au 7ème art, pépinière de la Nouvelle Vague à venir du cinéma français.

Depuis désormais plus de soixante ans, Godard n’a cessé de faire du montage de ses films son principal générateur de propositions cinématographiques. L’exercice est délicat, consommateur de temps et d’énergie mais absolument essentiel. Le livre d’image s’inscrit pleinement dans cette veine au point d’y voir plus l’œuvre d’un monteur que celle d’un cinéaste au sens premier du terme. Plus que jamais « Le sens de [ses] films vient toujours au montage, quoi qu’il arrive. »

Le titre ne ment pas. Il n’y a dans ce Livre d’image, fort logiquement, aucun plan filmé. Il n’y a pas non plus de « synopsis » mais une lettre d’intention comme une préface. Il y a six parties symbolisées par les cinq doigts, alors que la main qui les unit clos la narration car « la condition de l’homme, c’est de penser avec ses mains ». Les cinq doigts (les remakes, la guerre, le voyage, l’esprit des lois, la région centrale) comme autant de parties du monde ou de sens forment une longue introduction encadrée par l’image de Bécassine dont « les maîtres du monde devraient se méfier […] parce qu’elle se tait ».

Le livre d’image n’accueille aucun personnage et aucune histoire, exception faite de l’ultime chapitre titré « L’Arabie heureuse », seule partie narrative du film. Dans les faits, Godard compose un vaste montage de séquences associant extraits de films, vidéos, photographies, tableaux, textes, dessins. L’agencement expérimental, intuitif, suggestif proposé forme une symphonie de photogrammes qui parfois se superposent. De ce collage cinématographique patiemment réalisé, pur essai filmique, naît une œuvre nouvelle ne faisant pas mystère de la crudité de certaines de ses séquences.

Le caractère novateur du film émane aussi des multiples retraitements effectués sur les images : recadrages, grain grossi, flux ralenti, bande son modifiée, etc. Le livre d’image se fait même œuvre de plasticien dans la gestion de la colorimétrie. De nombreuses séquences affichent des aplats de couleurs retravaillées, surexposées, saturées ou au contraire dé-saturées. Ainsi « Peuvent surgir […] des couleurs d’une telle intensité ».

Ce travail de montage invite à revoir la série Histoire(s) du cinéma réalisée par Godard dans les années 1990. Le cinéaste y puise certaines séquences du Livre d’image mais l’exercice mené ici est plus radical encore car vierge de toute présence figurative. « Image et parole » sont les seuls vecteurs de communication utilisés. Les mots prononcés « d’une voix douce et faible » se joignent à un déluge d’images. Cette voix caverneuse, fragile, parfois à peine audible et secondée par d’autres voix, est celle du cinéaste. Il invente ici un nouveau langage, celui du dialogue entre image et parole mais où il est essentiel de distinguer et distancier l’image de la parole. Image… et… parole.

Chaque spectateur jugera à la lumière de son intime conviction cette voix « Disant de grandes choses. D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses ». Il nous semble cependant que Le livre d’image relève plus du film-constat sur l’état du monde que d’un film-réflexion sur la situation géopolitique actuelle. Ainsi, Godard fait du Moyen-Orient sa « région centrale », son « Arabie heureuse » car il est le berceau de nos civilisations mais aussi parce que « Sous les yeux de l’Occident. Les paradis perdus. La guerre est là… » et l’obscurantisme aussi.

Le livre d’image peut aussi être perçu comme un voyage à travers les images et les sons. Le voyage est d’ailleurs la thématique qui anime à travers la poésie le troisième chapitre du film. Les nombreux plans de chemins de fer et de trains sont autant d’invitations à embarquer avec R.M. Rilke pour voir « Ces fleurs entre les rails, dans le vent confus des voyages » et faire sien cet « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, […] nous fait voir notre image » de C. Baudelaire.

Enfin, avec ce Livre d’image composite, Godard pourrait avoir clos le troisième chapitre débuté avec Histoire(s) du cinéma de son œuvre cinématographique. Celle-ci, depuis A bout de souffle, n’a cessé de repousser les limites de la narration et de l’esthétisme dans le 7ème art. Un vaste chantier que le chef de file de la Nouvelle Vague a mené en trois phases successives d’une durée respective, peu ou prou, d’une, deux et trois décennies. Godard a définitivement élevé le montage, son beau souci, au rang d’art majeur.

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