Petra – Paternité des faits

Cinq des six longs-métrages réalisés par Jaime Rosales ont été présentés à Cannes, soit à Un certain regard – La soledad (2007) et La belle jeunesse (2014), soit à la Quinzaine des réalisateurs – Las horas del día (2003), Rêve et silence (2012) et donc Petra lors de l’édition 2018 du festival cannois. Comme les précédentes réalisations de ce cinéaste espagnol, Petra obéit à un schéma narratif singulier, intrigant accompagné d’un travail formel fort intéressant.

Petra, jeune artiste peintre, intègre une résidence d’artiste auprès de Jaume Navarro, un plasticien de renommée internationale. Très vite, Petra découvre un homme cruel et égocentrique qui fait régner parmi les siens rancoeur et manipulation. Malgré les mises en garde, la jeune femme persiste, bien décidée à se rapprocher de cette famille. Petra avouera-t-elle la véritable raison de sa présence ?

Jaime Rosales fait le récit d’un drame familial qui fait de Petra une sorte de télénovela haut de gamme dans son écriture et sa réalisation. Le personnage-titre interprété par Bárbara Lennie se lance dans la recherche de son père après le décès de sa mère. Des filiations et rapports complexes, des secrets de famille liant certains protagonistes, des meurtres symboliques ou pas servent de révélateurs à une narration dense. Et si par son titre Petra nous renvoie aux Larmes amères de Petra von Kant, les larmes pleines d’amertume versées par l’actrice espagnole ne sont pas à rapprocher de celles de son aînée allemande, Margit Carstensen, dans le beau film réalisé en 1972 par R.W. Fassbinder.

D’un chapitre à l’autre

Ce cinéaste espagnol ne cesse d’expérimenter de nouvelles formes narratives et déjouer les codes cinématographiques établis. Il s’attache cependant toujours à maintenir ses récits dans une narration accessible à tous. Petra satisfait à ces caractéristiques. Le film se déploie par fragments animés, d’une part, par de nombreux rebondissements, d’autre part, par les relations entretenues par ses personnages. Le récit des emprises psychologiques est ainsi découpé en blocs narratifs qui sont dans Petra autant de chapitres.

Ces derniers ne sont pas tout à fait restitués dans leur ordre chronologique par le réalisateur. Ainsi, le début de l’histoire n’est dévoilé qu’au mitan du film alors que le dénouement de l’intrigue n’est pas l’objet de l’ultime chapitre. La narration de Petra est donc aussi une affaire de montage et d’agencement de ces segments. Cette astucieuse mécanique pourrait paraître partiellement désamorcée par les titres de ces chapitres qui révèlent littéralement, pour certains d’entre eux, la finalité du segment concerné. En fait, ces têtes de chapitres assumées, annonciatrices des évènements et actions à venir, place le spectateur dans son rôle premier, celui de témoin ou… de voyeur.

D’un plan-séquence à l’autre

La mise en scène renvoie le spectateur à cette même position de témoin-voyeur. Rosales procède par de constants légers déplacements de la caméra avec sollicitation parfois des fonctions zoom avant et zoom arrière. Ces mouvements excluent tout champ-contrechamp et ne cherchent pas, coûte que coûte, à encadrer ou suivre les protagonistes. Les relations entre ces derniers ne sont ainsi jamais montrées et explicitées de front. Elles relèvent du perceptible par les situations mises en scènes et par cette façon de filmer.

La caméra du metteur en scène investit les espaces, glisse lentement vers un des protagonistes pour ensuite l’abandonner dans un hors-champ. L’action se voit ainsi reléguée sur la bande-son ce qui laisse libre cours à l’imagination du spectateur. Ces mouvements et leur inverse sont souvent réunis dans un même plan-séquence. La caméra « traverse » alors l’action. Les plans-séquences amples réalisés en caméra portée s’enchaînent ainsi les uns aux autres. L’objectif distancié de la caméra devient l’œil du spectateur à l’affut permanent d’un indice ou d’un détail significatif que des cadres composés avec précision pourraient contenir.

Cheminement narratif

Enfin, Petra regroupe un casting solide. Dans le rôle-titre, Bárbara Lennie joue de son charisme froid qui avait déjà fait merveille dans La niňa de fuego (2014, Conte ibérique) de Carlos Vermuth ou, plus récemment, dans El reino (2018, Thriller politique sans fard) de Rodrigo Sorogoyen. A ses côtés, citons notamment les interprétations de Joan Botey, dans son premier rôle au cinéma, et de Marisa Paredes, toujours impeccable.

Cette belle distribution s’inscrit dans un film au formalisme audacieux tant dans sa narration que dans sa mise en scène stylisée. Les segments narratifs de Petra et les mouvements observés dans ceux-ci forment ainsi un cheminement de reconstitution dont le reflet serait, ici, celui de la reconstitution d’une famille.

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