Douleur et gloire – Douleurs présentes et gloire passée

Douleur et gloire figurait en bonne position parmi les films les plus cités pour l’obtention de la Palme d’or 2019. De nombreux critiques avisés avaient ainsi fait du dernier opus de Pedro Almodóvar leur « Palme du cœur ». Ce film, le septième du cinéaste présenté en compétition au Festival de Cannes depuis Tout sur ma mère (1999), n’a pas remporté le graal du 7ème art. Faut-il crier à l’injustice ? Non, car la Palme d’or n’a pas vocation à corriger d’éventuels manquements de palmarès passés. Elle vient honorer le meilleur film d’une sélection, rang auquel Douleur et gloire ne peut prétendre. Mais nul doute que si le cinéaste espagnol ne parvient pas à obtenir cette récompense avec l’une de ses prochaines réalisations, son honneur sera défroissé tôt ou tard par l’obtention d’une Palme d’Or… d’Honneur.

Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Dans les interviews données, Pedro Almodóvar ne tranche pas les questions portant sur le caractère autobiographique de Douleur et gloire. Pourtant l’affiche de son vingt-et-unième film le faisant figurer en ombre portée et démesurée d’Antonio Banderas paraît explicite. Sous les traits vieillis de son acteur fétiche, barbe et cheveux grisonnants, c’est bel et bien le chef de file de la Movida qu’il faut reconnaître en Salvador Mallo, réalisateur espagnol en manque d’inspiration. Salvador et Almodóvar forment d’ailleurs presque une anagramme.

Pour autant, Douleur et gloire est moins un biopic de son auteur qu’un film faussement autobiographique. Nombre d’évènements racontés relèvent de l’auto-fiction. Enfant, Pedro n’a jamais vécu dans une maison grotte de la région de Valence. Le souhait, certes porté par sa mère, d’embrasser des études théologiques paraît peu crédible car à l’âge de passer un baccalauréat pré-requis aux dites études, le futur cinéaste avait abandonné ses études et était parti à Madrid. Enfant, Pedro était-il le professeur d’espagnol d’un jeune maçon analphabète ? Peut-être. Mais la véracité de ce fait reste douteuse au regard du récit qui nous est fait de sa survenance. Que ce jeune maçon ait été la source du premier émoi homosexuel d’Almodóvar, pourquoi pas, mais probablement pas tel qu’il est mis en scène dans Douleur et gloire.

Ces constats jettent une ombre sur les ambitions narratives du cinéaste et ne permettent pas de délimiter clairement la part autobiographique, possiblement minime, du film. Le récit porte alternativement sur trois temporalités imprécises – années 1960, 1980 et 2000 – sans que celles-ci soient formellement marquées. Sans relief, les flashbacks ou souvenirs reconstitués paraissent artificiels. Inutilement alambiqué, le récit ne passionne pas et relève d’un procédé visant à détourner l’attention des spectateurs d’un scénario finalement paresseux.

A travers le personnage de Salvador, Almodóvar fait part de ses inquiétudes, ses angoisses, ses « addictions ». Si la gloire évoquée par le titre est passée, la douleur est bel et bien présente. Une douleur plurielle chez ce personnage hypocondriaque. Il y a les douleurs physiques (maux de dos, acouphènes, migraines, etc.) couchées sur des planches anatomiques. Et aux cicatrices du corps répondent celles de l’âme et du cœur. Ces cicatrices sont héritées de temps passés, révolus, ceux de l’enfance et de la Movida. C’était aussi le temps du « primer deseo » qui nous revoie à « El Deseo », nom de la société de production des frères Almodóvar.

Depuis Parle avec elle (2002, Tout sur mon amoureuse) et exception faite de quelques passages intéressants dans La piel que habito (2011), les dernières réalisations d’Almodóvar répondent plus volontiers à des critères de producteurs qu’à ceux d’un cinéaste. Le temps de la Movida est désormais lointain, définitivement révolu. La subversion n’a plus cours. La narration formatée et sans audace de Douleur et gloire fait invariablement et sans surprise se succéder rencontres et tentatives de réconciliation. Pire, en fin de métrage, le récit se saborde quand la mère de Salvador/Pedro alors au crépuscule de sa vie (Julieta Serrano) lui indique ne pas vouloir figurer dans ses films qu’elle trouve trop auto-fictionnels…

L’air du temps des années 60 et 80 n’est guère ressenti durant les flashbacks et souvenirs. La faute en revient à une mise en scène plate, sans imagination dont n’émerge aucune proposition cinématographique. Paradoxalement, ce film tourné vers le passé échappe à celui-ci. Plus inquiétant encore, il échappe au chef de file de la Movida qui évoque là une époque qu’il ne parvient pas à restituer. En définitive, Almodóvar emprunte aux telenovelas un titre pompeux (Dolor y gloria), un propos sans saveur, sans âme et une réalisation sans éclat, sans inspiration.

Une telenovala donc mais animée par un casting compatible avec les festivités de Cannes. L’incontournable figure maternelle, devenue au fil des réalisations l’écueil du cinéma du maître ès Movida, est incarnée jeune par Penélope Cruz et âgée par Julieta Serrano. Dans un jeu d’acteur très et trop voisin de celui proposé un an plus tôt dans Everybody knows (Asghar Farhadi, En terrains connus de tous), Cruz interprète une mère idéalisée, icône aimante et sexy proche de la caricature. Dans le rôle principal, Antonio Banderas est à créditer d’une belle prestation qui lui vaut d’obtenir le Prix d’interprétation masculine attribué par le jury du festival de Cannes 2019. Nous aurions plus volontiers décerné ce prix à Pierfrancesco Favino pour son rôle de Tommaso Buscetta dans Le traître de Marco Bellocchio. Un rôle plus compliqué, moins monolithique que celui de Salvador Mallo. Nous reviendrons sur ce film absent du palmarès cannois à l’approche de sa sortie en salles (cf. Honneur et trahison).

Il est par contre moins certain que nous revenions vers les futures réalisations d’Almodóvar. A travers le rendez-vous manqué par Salvador à la cinémathèque diffusant son film Sabor en version restaurée, c’est le cinéaste espagnol qui rate son rendez-vous avec son public de la première heure. Tout aussi sciemment que Salvador, nous devrions « rater » nos prochains rendez-vous avec Almodóvar.

4 réflexions sur “Douleur et gloire – Douleurs présentes et gloire passée

  1. Je trouve le jugement sévère sur ce film et sur l’œuvre récente. La movida est bien loin et non représentée dans les flashbacks. L’héroïne, drogue antalgique, ressuscite l’âge d’or de l’enfance mais pas celui de la jeunesse et des années 80. Pour cela, Salvador aurait peut-être dû prendre de la cocaïne. En attendant, le film est cotonneux, dépassionné, à la mesure de la fatigue du réalisateur. J’ai l’impression qu’Almodovar s’est mis à distance de son œuvre et de la gloire du titre (oui un titre de telenovela dont je ressens l’ironie). Il ne va pas à la cinémathèque et donne son texte à Alberto, comme si la renommée n’avait plus grand intérêt pour lui. Seul compte le travail et l’énergie qu’il peut tirer de son corps douloureux. Le film est sobre, modeste. Almodovar n’est pas mon réalisateur favori mais j’ai eu beaucoup de plaisir à certains de ses films récents: Julieta, étreintes brisées, la mala educacion

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    • Bonjour Rall

      Étrange, votre commentaire était classé « indésirable » par WordPress. Je viens donc de l’approuver. Il n’y a pas de raison de le censurer.
      Œuvre dépassionnée, assurément. Cinéaste s’étant mis à distance, probablement. Problème : en tant que spectateur, je suis à mon tour dépassionné et tenu à distance.
      Au-delà d’une mise en scène sans imagination, c’est le propos même du film que je n’arrive pas à situer. Quelle était l’ambition narrative d’Almodovar pour ce film ? Mystère. Pourtant la B.A. cite le cinéaste : « Douleur et Gloire est-il un film basé sur ma vie ? Non, et oui, absolument. » Quelle est la part autobiographique de Douleur et gloire ? Probablement minime ce qui mine encore un peu plus l’intérêt à mes yeux de ce long-métrage. Je ne pense pas qu’il se désintéresse de sa renommée, bien au contraire. Son cinéma n’est plus subversif, plus consensuel et n’est plus source de propositions cinématographiques. Au regard de mes critères d’appréciation, Almodovar me semble être dans une impasse.
      Merci pour avoir partagé votre avis qui vient utilement contredire le mien.

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      • au risque de paraitre trivial, je prends le film comme un bilan de santé raconté sous l’angle de l’autofiction intime, excluant de fait tout romanesque. Un peu comme s’il partageait un journal intime. Cette forme minimale, on la voit beaucoup dans la littérature contemporaine. Il se retrouve comme un écrivain racontant sur 200 pages son impossibilité d’écrire. Je ne suis pas convaincu qu’il puisse rester dans cette « impasse » mais je trouve le jalon intéressant. Après la phase subversive, celle où il est devenu un « maître », une sorte de Sirk espagnol, quelle sera la suite?

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      • Il n’y a rien de trivial dans cette perception du film. J’avoue avoir du mal à adhérer à un long-métrage qui se veut intime d’un côté et use par ailleurs de beaucoup d’autofiction. Comme dit auparavant cela me questionne sur la volonté/ambition narrative du cinéaste. Le rapprochement avec le cinéma de Douglas Sirk a du sens aussi. Mais là encore, si je reconnais du talent à Sirk, son cinéma ne m’a jamais fait vibrer. Le mélodrame n’est pas mon genre de prédilection d’où mon détachement, depuis une 15aine d’années, vis à vis des réalisations du chef de fil de la Movida.

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