Le jeune Ahmed – Ahmed terroriste, Dardenne auteurs-réalisateurs

Le phénomène de radicalisation islamiste parmi la jeune génération fait se succéder les films à l’affiche de nos cinémas. Sorti en salle le 24 avril dernier, L’adieu à la nuit d’André Téchiné se voit progressivement éclipsé par Le jeune Ahmed. Dans la foulée de sa présentation en sélection officielle du festival de Cannes, le film de Jean-Pierre et Luc Dardenne aborde ce sujet difficile sous un angle tout autre que celui adopté par Téchiné. Le résultat obtenu est pourtant le même : deux films inadaptés de bout-en-bout à leur sujet.

En Belgique, aujourd’hui, le destin du Jeune Ahmed, 13 ans, pris entre les idéaux de pureté de son imam et les appels de la vie.

Pour L’adieu à la nuit, André Téchiné avait déclaré vouloir éviter à tout prix le sociologisme mais s’était fourvoyé dans la psychologie de son personnage principal interprété par Kacey Mottet Klein. Si Jean-Pierre et Luc Dardenne parviennent à éviter cet écueil, l’absence de déterminisme d’ordre social, économique ou familial donne lieu à un film en définitive sans fond et qui semble toujours viser à côté de sa cible. Plus grave encore, le message délivré – lutter contre l’islam plutôt que contre les causes socio-économiques de la radicalisation – n’est pas dénué d’une certaine forme de stigmatisation. La quasi absence de contrepoints (une seule scène entre pratiquants animée de débats contradictoires) ne laisse que peu de doute sur les intentions narratives des deux scénaristes-cinéastes.

Outre cette opinion dont nous laissons l’entière paternité aux frères Dardenne, Le jeune Ahmed est aussi discrédité par son personnage-titre, trop jeune. L’apparence physique de l’acteur amateur Idir Ben Addi et sa maladresse n’aident pas à faire ressentir la radicalisation de son personnage. Pourquoi avoir opté pour un pré-adolescent de treize ans pour incarner la radicalisation islamiste ? Ce choix paraît très peu opportun car, s’il existe bel et bien des mineurs radicalisés, ils ne forment pas, loin de là, le recrutement premier des djihadistes. La radicalisation isolée et inexpliquée du principal protagoniste ne plaide pas non plus à en faire un soldat du terrorisme.

Si donc le trop jeune Ahmed ne répond pas aux « canons » de la lutte djihadiste, peut-être trouverons nous plus de crédibilité parmi les personnages qui l’entourent. Mais là encore, les cinéastes belges n’atteignent pas la cible visée. En effet, au-delà du jeune Ahmed radicalisé qu’on verra longuement faire ses ablutions et prier, peu d’espace est laissé aux autres protagonistes. L’imam (père de substitution), l’institutrice, la mère (alcoolique !) d’Ahmed n’ont que peu souvent droit à la parole malgré leur commune bienveillance envers Ahmed.

D’évidence, Le jeune Ahmed souffre d’un énorme manque d’écriture et de documentation sur un sujet dont le traitement ne devrait souffrir d’aucune approximation. Le sujet est suffisamment grave pour ne pas être « traité » avec autant de désinvoltures. Sur le fond, les quatre-vingt-quatre minutes du métrage sont atteintes péniblement par les frères Dardenne… et par les spectateurs. Elles aboutissent à un « renversement » final pathétique dont on ne sait s’il faut en rire ou en pleurer. Le contenu du Jeune Ahmed n’est rien d’autre que celui d’un mauvais court-métrage. Le duo de cinéastes n’a retenu de l’endoctrinement islamiste que l’opportunité d’une thématique d’actualité. L’absence de récit, de réalisme, de travail de documentation, d’engagement et de réflexion sur le sujet sont autant d’éléments qui prouvent le désintérêt porté à un sujet prétendument traité.

Si le contenu du film ne nous satisfait nullement, la mise en scène saluée par le prix ad-hoc lors du dernier festival de Cannes constituait une voie de salut possible. Las, rien de nouveau et de notable sur ce plan-là. Le jeune Ahmed suit les traces désormais anciennes de Rosetta. Comme dans ce dernier qui valut aux frères Dardenne leur première Palme d’or en 1999, les plans-séquences suivent de près le personnage principal souvent filmé de dos. Nous ne détectons rien dans la mise en scène adoptée qui puisse différencier cet opus 2019 de ses prédécesseurs réalisés durant les trois dernières décennies. Ce Prix de la mise ne scène paraît dès lors bien tardif. Plus assurément, les organisateurs du festival de Cannes confirment que ce prix (entre autres) n’a plus aucune signification tant il semble réservé à des cinéastes « abonnés » venus présentés un film ne pouvant briguer d’autres prix que celui de la complaisance.

Chez les frères Dardenne, le mouvement de chute a toujours revêtu une importance particulière. Nous cherchons encore une explication à celle du Jeune Ahmed. En vain. Si chute il y a, c’est celle de procédés narratifs et cinématographiques éculés. Ainsi, l’absence de compassion d’Ahmed envers les « impurs » rejaillit sur le cinéma devenu impur des frères Dardenne. « L’appel à la vie » défendu par le synopsis du film nous a paru guère audible mais peut-être n’avons-nous pas su l’entendre. La portée sociale du Jeune Ahmed nous paraît douteuse et sujet à de multiples questions. Nous lui préférons amplement un autre film de la sélection officielle du festival de Cannes : Sorry we missed you. Sur un sujet certes moins complexe à traiter, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty nous livrent une œuvre infiniment plus documentée, travaillée et pertinente. Nous y reviendrons en temps utile.

2 réflexions sur “Le jeune Ahmed – Ahmed terroriste, Dardenne auteurs-réalisateurs

  1. Bonjour, je n’ai pas vu le jeune Ahmed mais un certain nombre de films des Dardenne (Rosetta, le fils, la promesse, L’enfant). Rosetta m’avait bouleversé à sa sortie mais je suis moins enthousiaste maintenant. Depuis une dizaine d’années, j’ai une hésitation à aller voir leurs films. Plans-séquences, caméra au corps, refus du psychologique, naturalisme ultra-sec. Je ne retire pas beaucoup de plaisir de leur cinéma et j’ai l’impression que c’est une sorte de devoir de cinéphile

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Rall,
      J’avoue que le cinéma des frères Dardenne ne m’a jamais réellement bouleversé. C’est un cinéma dont je vois les ficelles et, à mes yeux, bien inférieur à celui du duo Ken Loach / Paul Laverty : sujets moins écrits et moins documentés, traitement moins sincère, bref, un cinéma au caractère social « emprunté ». De « Plans-séquences, caméra au corps, refus du psychologique, naturalisme ultra-sec », il est entièrement question dans Le jeune Ahmed qui, en matière de mise en scène, n’est ni plus ni moins qu’un Rosetta bis.

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