La dernière séance – Fin d’époque et innocence perdue

Nommé huit fois aux Oscars en 1972, La dernière séance de Peter Bogdanovich y remporta ceux des meilleurs actrice et acteur dans un second rôle. Deux Oscars décernés respectivement à Cloris Leachman et à Ben Johnson qui remporta aussi le même prix aux Golden Globes de 1972. Ces nominations et ces récompenses parmi tant d’autres venaient saluer un titre emblématique du Nouvel Hollywood. Aux États-Unis, elles firent de Bogdanovich un scénariste-réalisateur reconnu dès ce troisième film de fiction. En terres américaines, il devint le chef de file des réalisateurs qui tournaient des films à l’européenne. En France, alors que La dernière séance s’inscrivait dans la veine de la Nouvelle Vague dont son auteur s’inspirait pleinement, l’accueil fut moins chaleureux. Étrangement, Bogdanovich n’a jamais bénéficié sous nos latitudes d’une presse favorable.

1951. Sonny et Duane, deux adolescents texans, passent leur temps entre le café et le cinéma, seules distractions possibles dans leur petite ville perdue aux confins du désert. Mais lorsqu’une fille provoque une dispute entre eux, Sonny décide de s’engager pour la Corée. Avant de partir, ils se rendent au cinéma une dernière fois…

Toute l’ambiance du film est pleinement installée dès la première séquence composée comme dans un western. Dans un large et lent travelling déployé de droite à gauche, la caméra balaye le Royal, le cinéma local, puis la rue principale d’une bourgade texane elle-même balayée par un vent violent. Derrière la poussière soulevée apparaît un paysage de désolation sans aucune présence humaine. Aucun dialogue entendu, aucun bruit si ce n’est le souffle du vent. Le film se refermera par cette même séquence dans un mouvement de balayage inverse. Filmé plein cadre, le Royal a projeté sa Dernière séance. Il n’y en aura pas d’autres, le générique de fin apparaît à l’écran.

Entre ces deux séquences miroir, le vent aura eu tout loisir de tout balayer sauf l’ennui, la nostalgie. « Rien à faire ici, on s’y ennuie à mourir et on ne rencontre personne. » Ce même vent n’aura pas non plus bousculé un temps qui n’aura jamais paru aussi suspendu, entre adolescence et âge adulte, pour les protagonistes principaux. La dernière séance est l’adaptation au cinéma du livre éponyme de Larry McMurtry. Le futur lauréat du prix Pulitzer 1986 (Lonesome Dove) contribua à l’écriture du scénario là où Peter Bogdanovich tenait le roman pour inadaptable après l’avoir lu.

Le cinéaste dresse le portrait désenchanté et pessimiste d’une Amérique rurale blanche et déclassée, nostalgique d’un temps révolu, celui des pionniers et du rêve américain. La reconstitution de cette Amérique du début des années 1950 qui s’apprête à s’engager dans le conflit coréen se révèle aussi précise que magnifique. Le metteur en scène est un brillant faiseur d’ambiance. Les relations mornes entre les personnages, leur destin, leur mal-être, leur ennui, tout est délicatement et subtilement décrit. Le film est aussi somptueusement servi et par des chansons de l’époque interprétées par, entre autres, Tony Bennett et Hank Williams. Elles sont indifféremment diffusées par un autoradio ou le jukebox du café-billard appartenant au vieux Sam (Ben Johnson). C’est là le seul lieu de distraction avec le Royal, unique salle de cinéma également propriété de Sam.

La dernière séance résonne à la fois comme un poème d’une infinie mélancolie et comme un vibrant hommage cinéphile. Si Le père de la mariée (1950) de Vincente Minnelli est projeté au Royal, la dernière séance titre de cette salle de cinéma sera consacrée à La rivière rouge (1948) de Howard Hawks soit la vision hollywoodienne du Texas des pionniers. Une époque glorieuse révolue à laquelle a succédé une autre époque qui vit inéluctablement ses derniers jours. Le Royal ferme définitivement ses portes car « Plus personne ne veut venir au cinéma, entre le baseball et la télévision, c’est vrai que ce n’est plus rentable… »

Plus tôt dans le film, un voyage au Mexique délicatement posé dans une ellipse aura servi de première rupture dans le récit. Il y avait un avant, il y aura un après fait d’une recherche désespérée du bonheur ou du moins d’une lueur de joie de vivre. Chaque protagoniste suivra sa propre trajectoire, chaque fin sera déchirante. Le frêle édifice monté avec peine autour de Sonny (Timothy Bottoms) ne résistera pas au vent. Le coup de balai de l’histoire sera meurtrier dans l’âme comme dans les corps.

Au-delà de l’intensité dramatique du récit, ce sont quelques scènes de nudité et de sexe qui feront débat lors de la sortie du film aux États-Unis. Ces séquences bien qu’empathiques n’en demeuraient pas moins inédites dans le cinéma américain grand public de l’époque. La dernière séance se distingue aussi par sa photographie en noir et blanc. Elle est l’œuvre sublime de Robert Surtees, grand directeur de la photographie triplement oscarisé pour Les mines du roi Salomon (1950, Compton Bennett et Andrew Marton), Les ensorcelés (1952, Vincente Minnelli) puis Ben-Hur (1959, William Wyler). Cette superbe photographie monochrome parfaitement calibrée participe à l’instauration d’une atmosphère baignée de mélancolie. Elle rend justice à la beauté des cadres dont la composition fait l’objet d’un soin constant et d’une recherche de tous les instants.

Enfin, il faut souligner la qualité de la direction d’acteurs de Bogdanovich. Il s’entoure d’un casting sans star composé d’acteurs plus ou moins confirmés. Parmi les moins aguerris, La dernière séance réunit rien moins que Timothy Bottoms qui venait d’assurer le rôle principal dans Johnny s’en va-t-en guerre (1971, Dalton Trumbo), Jeff Bridges, Cybill Shepherd et Ellen Burstyn ! Tous signent ici leur premier rôle ou l’un de leurs premiers rôles pour le grand écran.

Le récit proposé, celui initiatique d’une jeunesse traînant son désœuvrement, mêle âpreté et mélancolie. Bogdanovich filme le crépuscule d’un monde où la jeune génération américaine se rend compte que la vie d’adulte qui les attend n’a rien d’un scénario hollywoodien. Le cinéaste qui a récemment contribué à distribuer le film inédit de son ami Orson Welles, De l’autre côté du vent (Orson Welles, réalisateur-monteur), réalise l’un de ses plus beaux films. La dernière séance est un long-métrage majeur du Nouvel Hollywood mais bien trop méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous ne pouvons que vivement inviter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir cette pépite du 7ème art.

2 réflexions sur “La dernière séance – Fin d’époque et innocence perdue

  1. Très belle chronique de votre part. Ce film le mérite. Cette chronique de l’ennui dans une petite ville me fait penser aux Vitelloni de Fellini. Bogdanovich était le cinéphile de cette génération américaine, féru de cinéma classique. Il a sans doute pâti de sa filmographie très en dent de scie. Il faut voir Papermoon aussi, un très beau film de 1973

    Aimé par 1 personne

    • Merci Rall. Rapprochement avec I vitelloni, pourquoi pas. Et puis, Fellini + Sordi, c’est du duo très haut de gamme.
      Je place La barbe à papa (Paper moon) derrière La dernière séance à cause d’une narration plus « anecdotique ». Par contre, sur la forme, Paper moon est un ravissement de tous les instants. La suite de la filmographie de Bogdanovich est beaucoup plus inégale, ce qui me fait préférer ses écrits à ses réalisations.

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