Cœurs cicatrisés – Affections béantes

Radu Jude ne figure pas parmi les plus connus des réalisateurs de la Nouvelle Vague du cinéma roumain. La couverture médiatique offerte aux réalisations de ses compatriotes Cristian Mungiu, Cristi Puiu ou encore Corneliu Poromboiu est bien plus large. Pourtant ce quadragénaire passé à la réalisation de longs-métrages depuis une dizaine d’années bâtit une œuvre cinématographique dont chaque élément paraît essentiel après visionnement. Cœurs cicatrisés réalisé en 2016 ne déroge pas à ce constat. Pourtant ce film n’a jamais été distribué en France par quelque moyen que ce soit (salles, DVD, Blu-ray, VOD) malgré l’obtention du Prix du jury lors de l’édition 2016 du festival de Locarno !

Roumanie. 1937. Alors que l’Europe est en pleine confusion, Emanuel, 21 ans, atteint de tuberculose osseuse, n’a d’autre choix que résider dans un sanatorium. Amoureux de Solange, il raconte ses tentatives et celles de ses compagnons pour vivre pleinement leur vie et ne pas se laisser couper du monde.

Toutes les réalisations de Radu Jude véhiculent une singularité salutaire pour mieux raconter l’histoire de son pays, la Roumanie. Documentaire – The dead nation (2017, Dire et montrer) – ou empruntant plus ou moins à la fiction – Aferim ! (Ours d’argent à la Berlinale 2015), « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » (2018, Reconstituer et ne pas refaire), chaque film réalisé brille par l’âpreté des sujets abordés et la radicalité du traitement mis en œuvre. La filmographie de Jude n’a pas vocation à embrasser un large public et sa distribution reste confidentielle et même inexistante en France pour Cœurs cicatrisés qui nous intéresse dans cet article.

Pour l’écriture du scénario du film, Jude s’est librement inspiré du roman éponyme et autobiographique de Max Blecher. Cet écrivain roumain avant-gardiste et proche des surréalistes français mourut à l’âge de 28 ans à la veille de la seconde Guerre Mondiale au terme de dix ans passés essentiellement alité à cause de sa tuberculose osseuse. A l’écran, Max est prénommé Emanuel et apparaît sous les traits de Lucian Teodor Rus, jeune acteur roumain.

Cœurs cicatrisés se ferme comme il s’est ouvert à savoir sur des dessins et des photographies dont certaines donnent à voir la tombe de Blecher dans un cimetière juif. Entre ces deux séquences, l’alitement contraint d’Emanuel le place en position non pas de témoin mais d’observateur éclairé des changements sociétaux. Car en cette année 1937, les turpitudes du monde parviennent par la radio ou par le personnel infirmier jusqu’aux oreilles d’Emanuel. Même au bord de la Mer Noire, le sanatorium dans lequel il séjourne fait bel et bien partie d’un monde dont la destinée proche est à l’image de celle d’Emanuel, certaine et funeste.

Comme attendu d’une adaptation au cinéma d’un roman, Cœurs cicatrisés se révèle très littéraire. Les discussions, les introspections et les méditations vont bon train au chevet d’Emanuel. Elles couvrent l’histoire du début du XXème siècle jusqu’au temps présent (1937) soit, peu ou prou, la période durant Blecher aura éphémèrement vécu. La même étendue de spectre est observée sur les thèmes abordés : la religion, la philosophie, la poésie, la montée concomitante du fascisme et de l’antisémitisme, etc. Mais, plus le film avance, plus ces dialogues se font rares pour aboutir à un épilogue mutique, épuré à l’extrême, terrassant. La part littéraire du film tient aussi à l’insertion de cartons porteurs de citations de l’écrivain roumain éclairant ses sentiments et sa crise existentielle.

Face à cette évolution sur le fond se dessine aussi une évolution sur la forme. Outre d’être entrecoupées par ces cartons au noir, les séquences filmées de Cœurs cicatrisés font se succéder dans un format carré aux coins arrondis des photogrammes à la colorimétrie travaillée. Durant toute la durée du film (140 minutes), Marius Panduru, également directeur de la photographie de Mehmet Can Mertoglu pour Album de famille (2016, Galerie de portraits), maintient un nuancier de couleurs dans lequel les teintes bleues et surtout jaunes dominent. Mais, là encore, au fur et à mesure de l’avancée du récit ces couleurs deviennent de plus en plus froides et tristes. Ces effets sont prémonitoires à une fin glaçante.

Si Cœurs cicatrisés peut être rapproché d’un film tel que La mort de Dante Lazarescu (2005, Cristi Puiu) dont l’assistant metteur en scène n’était autre que Jude, la démarche formelle (plans fixes, beauté austère) de ce dernier évoque un autre auteur illustre, Manoel de Oliveira. A l’image d’Aferim !, son prédécesseur, Cœurs cicatrisés se décline en un voyage dans l’histoire de la Roumanie dont le parcours, encore une fois, se révèle vivace en mémoire. Un évident parallèle peut être tiré entre le corps malade et bientôt en fin de vie d’Emanuel et un continent européen progressivement gangrené par le fascisme et l’antisémitisme.

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