Playtime – Jeu de (dé)construction

L’ambition mise par Jacques Tati dans la mise en scène et la production de Playtime est à la mesure de l’insuccès que rencontra le film auprès du public. Film ultra-graphique jusqu’à l’étrange et probablement trop en avance sur son temps, Playtime parachève en 1967 la forme cinématographique des aventures de Monsieur Hulot.

Des touristes américaines ont opté pour une formule de voyage grâce à laquelle elles visitent une capitale par jour. Mais arrivées à Orly, elles se rendent compte que l’aéroport est identique à tous ceux qu’elles ont déjà fréquentés. En se rendant à Paris, elles constatent également que le décor est le même que celui des autres capitales…

Quasiment une décennie sépare la distribution en salles de Playtime (le 16 décembre 1967) de celle du précédent film réalisé par Jacques Tati ! En effet, Mon oncle était sorti en salles le 10 mai 1958 au lendemain de sa présentation au festival de Cannes où le cinéaste obtint le Prix spécial du jury avant de connaitre la consécration en 1959 en obtenant l’Oscar du meilleur film étranger. Dix ans de purgatoire pour Monsieur Hulot car cet Oscar obtenu pour Mon oncle ne contrebalança pas l’insuccès du film lors de sa distribution en salles. Le réalisateur peina à boucler le financement de Playtime et alla jusqu’à s’endetter. Un budget de production probablement conséquent mais inconnu pour un film que son auteur voulait ambitieux à l’envi.

Les trois ans de production du film furent notamment marqués par un tournage très compliqué réalisé en 70 mm avec une bande son sur six pistes. Sans nul doute possible, Playtime est un film ambitieux au regard des moyens techniques et des décors monumentaux mis en œuvre. Le film baigne dans une grande uniformité de couleurs où dominent les nuances de gris et de bleu tant dans les décors que sur les costumes. Le rouge et le vert sont sporadiquement utilisés pour accentuer le nuancier d’un film qui s’ouvrira à plus de couleurs à l’approche de son épilogue. Et, à l’uniformité des couleurs répond une autre uniformité d’ordre architectural celle-ci.

Les décors, personnages à part entière de Playtime, sont ceux d’une ville ultra-moderne. L’architecture des lieux n’obéit qu’à une unique contrainte, celle de lignes de fuite invariablement rectilignes. Des lignes droites propices à l’ordonnancement notamment du plan de circulation des voitures dans ce milieu urbain. Qu’elles circulent ou soient parquées, elles appartiennent toujours à la même marque. Cette organisation d’une rigueur très visible est aussi celle observée dans le fonctionnement très codifié de l’aéroport, du hall d’exposition (où des silhouettes se mêlent aux figurants, critique à peine déguisée du système administratif) et même d’un restaurant jusqu’à une fin de soirée plus débridée.

Tati détourne la modernité et son uniformité de leur fonction ou signification initiale en assimilant par exemple un rond-point à un carrousel. Dans cette séquence, les images et la musique s’accordent à merveille car, au-delà de la leçon de mise en scène prodiguée par le réalisateur, Playtime est aussi une remarquable leçon de mise en son. La bande-son postsynchronisée du film et les rares « dialogues » marmonnés à peine audibles et laissant libre cours aux quiproquos véhiculent une ambiance singulière dont le fil narratif se nourrit. La dichotomie observée entre le son et l’image – une porte se fermant sans bruit, le son incongru émis par un fauteuil – vient en contrepoint d’un environnement artificiel moderne au fonctionnement très réglé où Monsieur Hulot semble être le seul élément perturbateur isolé dans les larges plans captés en 70 mm.

Comme dans Mon oncle, la puissance formelle de Playtime est ainsi celle du détail singulier. Et comme son prédécesseur, Playtime a été un échec commercial dont un début d’explication peut être trouvé dans la souhait de Tati de ne distribuer son film qu’en copies 70 mm excluant de fait de nombreuses salles équipées en 1968 d’un projecteur incompatible avec ce format. Malgré cet insuccès auprès du public, Playtime marque, avec un humour et une légèreté très reconnaissables, l’apogée cinématographique du créateur du personnage de Monsieur Hulot. Il sonna aussi le glas de la carrière d’auteur qu’était Tati qui ne disposera jamais par la suite de moyens à la mesure de ses ambitions.

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