Once upon a time… in Hollywood – 1969, année filmique

Bien que présenté en sélection officielle à Cannes et malgré ses indéniables et nombreuses qualités, Once upon a time… in Hollywood de Quentin Tarantino n’a obtenu aucun prix, exception faite de l’anecdotique Palm dog. Toujours réalisateur et scénariste, mais, fait nouveau, également coproducteur, l’auteur de Reservoir dogs (1992) nous livre un film dont chaque souffle respire le cinéma. Puisque les deux volumes de Kill Bill ne comptent que pour un, ce neuvième et donc avant-dernier film ouvre une attente forte : celle d’une version « uncut » qui pourrait être diffusée sous la forme d’une mini-série.

En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.

Dans notre récit de la master class que Quentin Tarantino donna lors du festival Lumière 2016 (Quentin Tarantino, 1970, 7 ans, l’âge de raison), nous indiquions qu’il s’était « énormément documenté en lisant notamment les critiques de l’époque [1970] du Los Angeles Times et du New York Times et en regardant un très grand nombre de films. Aujourd’hui [octobre 2016], ce projet arrive à son terme. Il pourrait faire sous peu l’objet d’un livre, d’un film ou d’une série TV. » Trois ans plus tard, point de livre mais un film – Once upon a time… in Hollywood – qui s’inscrit pleinement comme une suite attendue et espérée de cette master class.

Une mini-série suivra peut-être puisque Tarantino avoue avoir beaucoup filmé. La matière à disposition pourrait satisfaire à la composition de quatre épisodes cumulant près de quatre heures de métrage. Il ne ferait ainsi que reproduire l’expérience observée sur Les huit salopards (2015, Petits meurtres entre ennemis) dont la version cinéma (2h48) vient d’être déclinée sur Netflix en une mini-série composée de quatre segments (3h33) restés à ce jour inédits en France.

Dans sa version cinéma, Once upon a time… in Hollywood démarre par une belle séquence, images au format carré et en noir et blanc. Elle appartient à Bounty law, une fausse série western dont le héros est Rick Dalton (Leonardo DiCaprio). Cette courte introduction est astucieuse car elle permet une immédiate mise en relief des séquences suivantes filmées en couleur et en 70 mm. Un format extra large dont le film ne se départira que très rarement car Tarantino en fait l’écrin parfait d’une reconstitution maniaque et fétichiste du Hollywood de la fin des années 1960. Sans le moindre effet numérique mais avec mille détails (mobiliers, gestuels, vestimentaires, urbains, etc.), c’est tout Los Angeles dans tout son relief qui défile à l’écran au rythme de plans séquences très travaillés. La caméra, volontiers aérienne, observe de longs et parfois complexes mouvements. La justesse des cadrages sert une mise en scène remarquable des décors (les boulevards et les villas huppées de L.A., les enseignes lumineuses, les Cadillac rutilantes, un drive-in trop brièvement entraperçu) magnifiés par la beauté de la photographie composée par Robert Richardson, directeur de la photographie quasi permanent des films de Tarantino depuis les deux volumes de Kill Bill réalisés en 2003 et 2004.

Délibérément moins littéraire et moins outrancier que certains de ses prédécesseurs, Once upon a time… in Hollywood hérite d’une atmosphère nostalgique voisine de celle observée dans Jackie Brown (1997). Le titre du film ne ment pas. « Once upon a time… » renvoie à une fable dont la narration tient plus de la chronique que d’un récit savamment construit. Le scénario écrit par Tarantino bénéficie d’une structure réduite et chronologique articulée sur trois journées de 1969, les 8 et 9 février et le 9 août, date de l’assassinat de la comédienne Sharon Tate par Charles Manson. L’ellipse de six mois scinde le film en deux parties. Elle est « comblée » par une voix off un peu trop présente à l’amorce de la seconde partie du film.

Comme à son habitude, Tarantino s’empare de faits réels mais sans l’intention de les restituer dans leur stricte réalité. Le film s’insère parfaitement dans une filmographie qui n’a pas et n’a jamais eu de visée documentaire. Le cinéaste s’inspire de faits réels, d’une mémoire collective qu’il s’échine à revisiter. Ici, son propos est sans portée politique contrairement à son précédent opus, Les huit salopards. En intégrant de la fiction dans des faits historiques, Tarantino brouille la réalité comme dans Inglourious Basterds (2009) par exemple. C’est là l’essence même de toute uchronie. Le paradoxe temporel produit tient bien plus de la parodie pop que d’un « révisionnisme » dénoncé par certains critiques à court d’arguments négatifs.

« Once upon a time… » renvoie aussi explicitement à Sergio Leone. L’auteur de Once upon a time in the west (1968) et de Once upon a time in America (1984) est l’un des cinéastes source d’influences de Tarantino au même titre que son compatriote Sergio Corbucci cité explicitement <Spoiler ON> (mais inconnu de Rick Dalton) <Spoiler OFF>. Au milieu de quelques auto-citations, les références foisonnent dans Once upon a time… in Hollywood. En effet, le titre du film ne ment toujours pas. Son suffixe « in Hollywood » renvoie à l’industrie cinématographique américaine et, au-delà des éléments précités, tout dans ce film transpire le 7ème art.

Ainsi, s’il ne peut être qualifié de film de genre par sa narration, il l’est pleinement par les genres cinématographiques visités et parfois pastichés : westerns, films de guerre, d’espionnage, d’épouvante, de kung-fu ou publicitaire. Tarantino use peu d’extraits de vrais films. Il compose de véritables séquences de faux longs-métrages, filmographie fictive de Rick Dalton. Il pousse son travail jusqu’à la création de nombreuses affiches vintage de films n’ayant jamais existé dont la composition ferait pâlir de jalousie nombre d’affichistes contemporains. Ces films dans le film sont produits à la manière de l’industrie cinématographique des années 1960. L’ensemble maîtrisé de bout en bout est habilement inséré grâce au découpage et montage très précis de Fred Raskin, déjà chef monteur pour les deux volumes de Kill Bill, Django unchained (2012) et Les huit salopards.

Ce suffixe « in Hollywood » invite aussi les spectateurs à une visite des coulisses du cinéma américain. Tarantino donne à voir, sans masquer sa part artisanale, l’envers de l’usine à images. Il y a ainsi des acteurs plus ou moins occupés (Rick Dalton / Leonardo DiCaprio, Sharon Tate / Margot Robbie, Bruce Lee / Mike Moh, Steve McQueen / Damian Lewis), des cascadeurs et doublures (Cliff Booth / Brad Pitt), des producteurs en prospection (Marvin Schwarz / Al Pacino), des techniciens affairés et des réalisateurs qui le sont moins (Roman Polanski / Rafal Zawierucha), etc. La liste dressée ici est loin d’être exhaustive. Le casting réunit par Tarantino est, à la mesure de l’ambition du film, XXL. La galerie de portraits mis à l’écran est des plus vastes. Elle mélange des personnages ayant réellement existé et des personnages fictionnels.

Notons ici que le fil narratif dédié à l’innocente actrice Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, est guère développé. La version « uncut » de Once upon a time… in Hollywood permettra peut-être d’apporter plus de présence et plus de dialogues à son interprète à l’écran, Margot Robbie. Ce rendez-vous manqué est cependant largement compensé par un habillage musical foisonnant, éclectique et sur lequel vient se caler le montage de Raskin. La bande-son participe beaucoup à l’ambiance du film au même titre que le fond sonore habité par des extraits d’émissions radiophoniques (jingles, chroniques et flashs d’information, bulletins météo, etc.).

En ce 9 août 1969, l’épilogue de Once upon a time… in Hollywood résonne comme la fin d’une époque à plus d’un titre. <Spoiler ON> Pour Rick Dalton à la carrière chancelante, acteur de série B pour la télévision peinant à assurer ses répliques jusqu’à leur terme, l’heure des concessions est déjà avancée (western spaghetti, travestissement en hippie). La fin des illusions est aussi consommée pour son cascadeur attitré Cliff Booth qui, faute de contrat, semble définitivement relégué au rang d’homme à tout faire. <Spoiler OFF> Deux acteurs sur le point de passer la main dans une petite mort. En reflet, cette mort est aussi celle de ce qu’on appellera plus tard l’Ancien Hollywood. N’est-ce pas en 1970 que le Nouvel Hollywood pris définitivement le pas sur son aîné selon Tarantino ? Ce futur Ancien Hollywood poussé aux oubliettes par la concurrence et la montée en puissance de la télévision et de ses séries fauchées est aux origines de la cinéphilie de l’auteur de Pulp fiction (1994). En grand amateur du Nouvel Hollywood qu’il est, il ne faut voir dans cet épilogue que la nostalgie d’un regard innocent qui appartenait à un gamin futur cinéphile.

Once upon a time… in Hollywood s’inscrit parfaitement dans la lignée des précédents films de Tarantino (depuis Django unchained en 2012) à savoir des films à vocation historique mais traités comme autant d’uchronies. Cet opus 2019 marque peut-être la fin d’une sorte de trilogie dont le volet central serait Les huit salopards. Une chose demeure certaine. Ce film dépeint la fin de l’Ancien Hollywood, époque révolue appartenant définitivement au passé. Plus intéressant encore, dans ce film très référentiel et sous influences multiples et assumées, Tarantino s’impose comme un cinéaste-créateur. Ses films réalisés dans le film lui permettent de jouer avec aisance sur les formats, le grain et la colorimétrie de photogrammes parfaitement cadrés et de séquences savamment composées. La maîtrise technique est confondante et l’œuvre qui en découle forcément majeure.

5 réflexions sur “Once upon a time… in Hollywood – 1969, année filmique

  1. L’utilisation des sons et musiques, le filmage et la photo sont souvent extraordinaires. C’est comme un tableau vivant d’Hollywood en 1969, avec une profusion de détails sidérante. J’ai beaucoup aimé malgré quelques longueurs, parce que Tarantino croit au pouvoir du cinéma, au pouvoir de l’image, qu’il ne parle dans ce film que de 7ème art. Je ne suis pas sensible à toutes ses références (série TV, westerns italiens hors Leone) mais son film a un côté drôle, cool, nostalgique, fétichiste qui m’a vraiment accroché, grâce aussi aux acteurs. Ça a l’air de ne rien raconter de précis mais ça embrasse tout un monde (une ville, une fin d’époque…) un peu comme la Dolce Vita ou Nashville mais sans le regard acerbe

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    • Oui, on peut faire un certain rapprochement de ce film avec Nashville. Ici, Tarantino est dans le constat et la reconstitution. Ce n’est effectivement pas un film au ton acerbe. C’est peut-être LE reproche que je ferai au film : un film neutre sans point de vue politique. Mais comme je l’explique dans mon article, faire une critique de 1969 ce serait faire aussi, indirectement, une critique de ce qui vient après, à savoir le Nouvel Hollywood, période qu’il apprécie peut-être encore plus que le Hollywood « classique ».
      Chez moi les 2h40 sont passées comme une lettre à la poste et le film mûrit bien dans ma tête. Toutes les séquences regorgent de cinéma. J’ai eu un véritable plaisir cinéphile à visionner le film. Certes il n’y a pas d’intrigue mais cela ne m’a pas dérangé car j’ai rapidement perçu que Tarantino s’engageait dans une simple chronique. Le contenu narratif du film peut donc paraître faible mais Tarantino n’a jamais été mon cinéaste-narrateur de prédilection. Comme expliqué chez moi, sa filmographie est l’alignement d’uchronies. C’est son parti pris, il me va.
      Sur ton blog, tu ne fais pas la même lecture que moi du choix de l’année 1969. Mais nos lectures respectives ne sont pas incompatibles. Mieux, elles se complètent.

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      • « un film neutre, sans point de vue politique », ce n’est pourtant pas de l’avis de ses détracteurs qui, au contraire, fustigent son parti-pris sur les hippies, sa relecture de l’histoire, sa vision idéalisée d’une époque. « Once upon a time… » est sans doute moins politique que « Hateful Eight » mais il n’en affiche pas moins quelques couleurs que chacun interprétera à sa manière. Ce qui en fait quoiqu’il en soit un film d’une très grande richesse, en plus d’être formellement remarquable.

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      • Je ne me range donc pas du côté des détracteurs. Tarantino n’a rien contre les hippies. C’est un mouvement auquel il n’a pas participé (car trop jeune) et dont il se fout un peu. Il n’y a pas de relecture de l’histoire mais une simple uchronie parfaitement annoncée par le titre et dans le lignée de ces deux précédents films. Il a un trop grand amour du cinéma américain des années 70 (ses références sont majoritairement post 1970) pour être l’auteur d’une vision idéalisée de la fin de l’ancien Hollywood. Je ne vois pas pour ma part de parti-pris politique derrière Once upon a time… in Hollywood. On tient à Tarantino beaucoup de procès d’intention et tous me semblent infondés. J’attends avec impatience la version mini-série pour me replonger dans cet Hollywood 69 en espérant qu’elle soit visible chez nous.

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      • Nous sommes bien d’accord, je crois qu’il paie aussi beaucoup sa proximité avec Weinstein et son silence assourdissant. Il est de bon ton aujourd’hui dans certains milieux de dénigrer autant le personnage que son œuvre. En d’autres temps, Elia Kazan fut lui aussi victime de foudres critiques. Le temps aidera sans doute à parfaire sa reconnaissance.

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