Bacurau – Futur antérieur

Après avoir réalisé deux films dont le centre de gravité géographique était la ville de Recife – Les bruits de Recife (2012) et Aquarius (2016, La mémoire au féminin), Kleber Mendonça Filho exporte pour la première fois son tournage et son récit hors de sa ville natale. Ici, le village d’accueil du récit est celui éponyme au titre du film. Comme dans ces deux précédentes réalisations, le motif développé réside dans la sauvegarde d’un territoire de vie par ses autochtones. Dans la cartographie dressée, Mendonça Filho et Juliano Dornelles manipulent et agencent de nombreux genres cinématographiques pour livrer une allégorie politique. Présenté à Cannes, Bacurau a obtenu le Prix du jury ex-æquo avec le beaucoup plus caricatural Les misérables de Ladj Ly, concurrent français à l’Oscar 2020 du meilleur film étranger…

Dans un futur proche…  Le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.

L’autre première pour Kleber Mendonça Filho est qu’il partage son rôle de réalisateur-scénariste avec Juliano Dornelles, son ancien directeur artistique. Un projet sur lequel les réflexions du duo ont démarré il y a dix ans. Les deux auteurs débutent leur récit par une inscription à l’écran « Dans quelques années… » Une mention trompeuse puisque Mendonça Filho soutient que sa fiction est historique et ne relate que des problématiques actuelles et chroniques du Brésil. Bacurau n’est donc aucunement un film visionnaire ou prémonitoire. Son contenu, certes fictionnel, questionne d’autant plus.

Bacurau est un film de genre. Si Mendonça Filho évoque les westerns, ses sources d’inspiration ne se limitent pas à cet unique genre cinématographique. Tour à tour, Bacurau emprunte aux films de guérilla, survivals, thrillers, films gore et de… science-fiction. L’influence du cinéma de John Boorman (Délivrance) est patente alors que John Carpenter est cité explicitement : l’école du village-titre s’appelle « Joao Carpenteria » et Night composé par le cinéaste hante la bande-originale. Par cette hybridation extrême, ce long-métrage gagne une étrangeté qui ne plaira pas à tous les publics et un abord plus complexe que Aquarius par exemple.

Bacurau peut aussi perturber les spectateurs par l’absence de justification de la violence. Cette dernière pourrait dès lors paraître gratuite si le spectateur ne cherche pas, après visionnement du film, à en estimer la portée. Dans une certaine mesure, ne faut-il pas voir dans la situation de Bacurau une allégorie de la situation politique brésilienne actuelle ? N’y-a-t-il pas dans ce Brésil une certaine américanisation notamment dans la dépénalisation de la détention d’armes à feu et le désamour envers les étrangers ?

Mendonça Filho élude ce rapprochement. Sans le concéder, il signe avec Dornelles une dystopie hautement politique et exigeante dont la signification de l’épilogue pourrait être tout autre que celle concédée par son auteur en public. A chaque spectateur de se faire sa propre opinion sur ce film dont les niveaux de lecture sont nombreux. Le scénario surprend au même titre que le filmage réalisé avec des objectifs anamorphiques des années 1970. L’esthétique et l’hybridation de Bacurau sont autant de caractéristiques atypiques qui rendent le film étrange et inclassable car extrêmement singulier.

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