Sorry we missed you – Poste restant(e)

Sorry we missed you concourait en sélection officielle du festival de Cannes 2019. Il s’inscrivait ainsi sur les traces du précédent film réalisé par Ken Loach, Moi, Daniel Blake. Dans la continuité de ce dernier et bénéficiant des mêmes qualités, Sorry we missed you forme un diptyque avec la Palme d’or 2016 mais sans avoir obtenu le moindre prix en mai dernier.

Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

Faire une croix sur une photographie représentant un membre de sa famille, c’est renier ce parent, chercher à l’effacer de sa mémoire. Il est aussi question dans Sorry we missed you d’un tel effacement pour les travailleurs lambda derrière l’économie 2.0, celle de l’uberisation. La vie professionnelle vaut pour sacerdoce parfois consenti mais plus souvent contraint au regard de la vie personnelle.

Ken Loach et son quasi indéfectible scénariste depuis 1996, Paul Laverty, dénoncent l’uberisation de la société, à savoir la sous-traitance de services à des autoentrepreneurs pensant devenir leur propre patron. L’indépendance professionnelle perçue est illusoire. Les six longues journées de travail par semaine ne sont ponctuées par aucun salaire fixe mais des honoraires. La nuance terminologique peut paraître fine, presque futile. Elle est pourtant primordiale car les risques de surendettement encourus sont eux bien réels. Pour y échapper, la parade consiste en une fuite en avant : rallongement des horaires de travail, absence de vacances. L’auto-entrepreneuriat dérive alors en asservissement moderne. Là où un supplément de sécurité était espéré émerge finalement plus d’insécurité. En effet, sans protection sociale adéquate, le moindre élément contraire (accident, maladie, etc.) menace l’édifice précaire mis en œuvre.

Sorry we missed you livre un état des lieux d’un marché du travail libéralisé où la productivité et la rentabilité priment sur l’homme, ressource interchangeable. La narration limpide et à l’âpreté sans cesse grandissante s’articule autour de la famille Turner. Le père, Ricky (Kris Hitchen), est chauffeur-livreur franchisé. Le titre du film emprunte d’ailleurs la formule de politesse laissée par les livreurs en cas d’absence du destinataire d’un colis. La mère, Abby (Debbie Honeywood), est aide à domicile auprès de personnages âgées. Deux postes précaires où les jours se succèdent, toujours identiques, toujours harassants. Insidieusement, leur activité professionnelle empiète sur leur vie familiale.

Loach part ainsi d’une situation réaliste pour chroniquer les répercussions observées sur une famille au bord de l’explosion. La mise en scène précise et épurée ne vient jamais interférer l’objet premier du film : porter à l’écran une réalité dans toute son âpreté. Sorry we missed you est le récit, essentiel, d’une misère sociale qui semble ici sans issue, sans rémission possible. L’authenticité du film tient aussi à ses interprètes amateurs. Là encore, tout le savoir-faire de l’excellent directeur d’acteurs qu’est Loach porte sur un collectif bien plus que sur un protagoniste donné, fusse-t-il central.

Certains se plaindront que Sorry we missed you ne se démarque que trop peu de ses aînés. Ce film ne serait rien de plus qu’un opus supplémentaire dans une filmographie largement consacrée à dépeindre la situation sociale au Royaume-Uni et en Europe de l’ouest. Pourtant Loach traite son sujet sans misérabilisme, avec dignité et sincérité au fil d’un récit implacable et d’une grande justesse. Oui, Sorry we missed you vaut pour témoignage percutant et sincère aussi engagé qu’utile et essentiel.

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