Vivre et chanter – L’art traditionnel se meurt

Vivre et chanter a été présenté en mai dernier dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Si ce film est une coproduction franco-chinoise, son contenu est par contre chinois tout comme son auteur, Johnny Ma. Dès ses premiers instants, les masques, maquillages et costumes montrés, les musiques et instruments traditionnels entendus ne laissent aucun doute sur leur origine. Elle nous est même confirmée dès la séquence suivante : nous sommes en compagnie d’une petite troupe d’opéra traditionnel du Sichuan.

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel Sichuan qui vit et joue ensemble dans la banlieue de Chengdu. Quand elle reçoit un avis de démolition pour son théâtre, Zhao Li le cache aux autres membres de la compagnie et décide de se battre pour trouver un nouveau lieu, où ils pourront tous continuer de vivre et chanter. S’engage alors une lutte pour la survie de leur art.

Au détour d’une scène tournée en extérieur, nous pensons d’abord être devant un film qui va nous raconter l’itinérance de ce groupe de comédiens. Plus tard, le hors champ de cette séquence nous sera montré : quelques badauds, smartphone en main, photographient nos protagonistes comme un carnaval pittoresque, curieux, un peu désuet.

Car c’est bel et bien la désuétude qui menace en premier lieu cette petite troupe de théâtre. Si les spectacles présentés respectent un folklore traditionnel, celui-ci paraît trop ancien. Le show brille certes de milles couleurs vives et éclatantes, mais il semble surtout hors du temps comme étouffé sous de lourds costumes et maquillages. D’autres spectacles (et leurs « divas » sur podium) animés de musiques au rythme plus moderne attirent un « nouveau » public, une autre génération de spectateurs. Nous mesurons ici l’écart possiblement conflictuel séparant deux arts du spectacle très différents.

Notre troupe anonyme, façon documentaire, a aussi son public mais il est vieillissant et de plus en plus clairsemé. Le spectacle fantomatique proposé ne fait que hanter le quartier d’une ville reculée, elle aussi anonyme, du Sichuan. La caméra immobile de Ma figure ce temps arrêté et s’applique à filmer les mouvements d’avant et d’après représentations. Le spectacle en lui-même ne sera perçu que par bribes. Dans ce petit théâtre, musiques et chants traditionnels (souvent non sous-titrés) font bon ménage et excluent tout dialogue entre les comédiens.

Dehors, trop à l’étroit, de hauts bâtiments d’habitation modernes menacent. Encore plus proches, d’autres habitations plus anciennes et sans étages sont détruites sous les coups assénés par une pelleteuse. Ces démolitions-explosions diffusées au ralenti deviennent rêvés ou cauchemars. Demain, cette démolition aura peut-être pour cible notre vieux et petit théâtre de quartier. La troupe d’artistes devra alors de nouveau déménager.

Il faut proposer quelque chose de nouveau quitte à s’afficher « spectacle gratuit, opéra moderne ». Le spectacle à mettre en scène doit être plus spectaculaire. La caméra du cinéaste chinois se fait alors soudainement plus mobile pour se frayer un chemin parmi les comédiens. Les couleurs, toujours vives, se font stroboscopiques et la musique s’anime d’un rythme plus moderne. Le pari serait-il gagné ? Est-ce un simple sursis accordé au théâtre d’une vie donnée corps et âme ? Un combat reste à mener mais peut-être n’est-il qu’hallucination. Ici, la chorégraphie sur une scène d’opéra emprunte aux combats guerriers à l’arme blanche. L’esthétique de Vivre et chanter prend à cet instant une texture visuelle très particulière.

L’esthétique du film fait l’objet d’un travail attentionné. Ma fait se succéder les ruptures visuelles et les changements d’atmosphère, voire de genres. Ce parti pris assumé passe notamment par un éclairage soigné. Ainsi, la mise en lumière de certains plans participe à leur mise en scène. Les couleurs éclatantes des maquillages et des costumes orchestrent la mise en scène des séquences de représentation (ou répétition) théâtrale. Souvent, en dehors de ces scènes, les éclairages de couleur permettent de teinter des zones prédéterminées sur les images produites. Tous ces éléments soigneusement étudiés servent à leur manière l’esthétique visuelle de Vivre et chanter.  En contraste, ils surlignent la mélancolie qui se dégage d’un film décrivant un art théâtral artisanal en voie d’extinction.

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