The Irishman – De-aging bulls

The Irishman de Martin Scorsese ne bénéficie d’aucune distribution en salles en France car son auteur a trouvé à financer sa réalisation uniquement chez Netflix. Au pays de l’exception culturelle à la française, le réseau 2.0 de distribution d’œuvres cinématographiques est, jusqu’à nouvel ordre, considéré « incompatible » avec la version 1.0 estampillée « chronologie des médias » devenue anachronique. Nous avons donc visionné The Irishman depuis notre salon sans attendre la livraison d’un patch correctif qui tarde à arriver. En sortie de « projection », une question reste insondable. Comment un tel cinéaste réunissant un casting prestigieux pour animer un excellent scénario de Steven Zaillian, oscarisé en 1994 pour La liste de Schindler (1993, Steven Spielberg), n’a-t-il pu trouver un financement dans le réseau 1.0 des producteurs ?

Cette saga sur le crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du 20e siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l’un des mystères insondables de l’histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa. Il offre également une plongée monumentale dans les arcanes de la mafia en révélant ses rouages, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique.

The Irishman brille de mille attraits. Il y a d’abord le casting réuni par Martin Scorsese qui reforme le duo Robert de NiroJoe Pesci. Deux acteurs très « scorsesiens » puisque le cinéaste italo-américain les avait déjà sollicités pour Raging bull (1980), Les affranchis (1990) et Casino (1995). Près d’un quart de siècle après Casino, The Irishman vient illuminer une seconde partie de carrière peu enthousiasmante pour de Niro. Remarquons au passage que, toujours en comparaison avec Casino, les rôles des deux acteurs sont inversés. Ici, Pesci (Russell Bufalino, chef d’une grande famille mafieuse) est le boss de de Niro (Frank Sheeran dit « l’Irlandais », homme de main de la mafia).

Nous nous surprenons à constater que Scorsese invite pour la première fois à son casting Al Pacino ! Cet immense acteur incarne Jimmy Hoffa, président du syndicat des camionneurs (Teamsters) et fervent opposant à Robert Kennedy, avant son assassinat en 1975. En mettant devant la caméra de Niro et Pacino, le cinéaste reforme le duo des Corleone père et fils du Parrain II, film qu’il cite d’ailleurs à plusieurs reprises dans The Irishman. Mais en 1974, Francis Ford Coppola n’avait offert aucune scène commune aux deux comédiens. Dès lors, la rencontre de Niro / Pacino orchestrée dans The Irishman renvoie plus naturellement à celle composée en 1995 par Michael Mann dans Heat. Le parallèle paraît d’autant plus pertinent – et visible – que ces deux monstres sacrés ainsi que Pesci, tous septuagénaires, bénéficient du « de-aging », un procédé de rajeunissement digital qui leur permet de retrouver un visage rajeuni d’une trentaine d’années donc contemporain à nombre des films cités plus haut.

Finalement le seul acteur majeur convoqué non rajeuni est aussi le plus âgé, Harvey Keitel. Scorsese renoue avec l’acteur octogénaire après leur dernière collaboration qui remonte aussi à une trentaine d’années, en l’occurrence La dernière tentation du Christ en 1988. Il n’y a donc pas de « de-aging » pour son personnage Angelo Bruno non visité dans son passé. Le trop petit rôle confié à Keitel est l’unique réelle déception procurée par le visionnement de The Irishman.

Scorsese renoue aussi avec Steven Zaillian, scénariste de Gangs of New York (2002), dont les travaux d’écriture visent ici à adapter le livre J’ai tué Jimmy Hoffa publié en 2004 par Charles Brandt. Au crépuscule de sa vie, Frank Sheeran (1920-2003) relata à Brandt sa vie d’ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale, de syndicaliste puis d’homme de main de la mafia pendant trente ans. Il confessa aussi être l’auteur de l’assassinat du leader des Teamsters, meurtre resté irrésolu depuis 1975 : la dépouille de Hoffa n’a jamais été retrouvée et son assassin n’a jamais été identifié. Cet aveu a depuis été sérieusement remis en cause.

Le titre original du livre, I heard you paint houses traduit en Il paraît que tu peins des maisons, est repris à plusieurs reprises dans le film à l’adresse de Sheeran. Cette expression est caractéristique de l’argot mafieux. La « peinture » utilisée est faite du sang versé par les victimes du porte-flingue Sheeran. C’est la trame même du récit funèbre porté par The Irishman : mensonges, trahisons et crimes. Ainsi, à la première apparition à l’écran d’une future victime, Scorsese procède à un arrêt sur image et inscrit en surimpression la date et les causes (rarement naturelles) du décès de celle-ci. En procédant ainsi le metteur en scène liquide d’entrée toute notion de suspense.

Zaillian parvient à tirer des écrits de Brandt un scénario qui ne confère nullement à la biographie du protagoniste central. Le récit, ample et ambitieux, convoque de nombreux personnages secondaires sans que jamais n’apparaisse le sentiment d’assister à une succession de crimes tous prémédités et organisés. Ceux-ci servent de préambule et de contexte à une quête essentielle : faire la lumière sur la disparition du leader des Teamsters. La voix off et blanche de Sheeran introduit ses réminiscences et rythme le film. Elle nous fait adopter le point de vue de l’homme de main de la mafia. La narration relève d’un dispositif complexe, parfois labyrinthique, qui mélange plusieurs temporalités et enferme des flash-backs dans les flash-backs.

Scorsese réalise un film de mafia épuré et désenchanté résonnant d’un ton inattendu. La désinvolture mafieuse a disparu et avec elle les frasques et les trains de vie ostentatoires. En définitive, The Irishman est moins un film de mafia qu’un film de gangsters. C’est un regard rétrospectif, par essence mélancolique, sur un parcours qui interroge l’amitié et la loyauté. Il n’est pas ici question de rédemption car celle-ci n’est ni possible ni envisageable. En complément, derrière les souvenirs racontés par Sheeran se profilent quelques secrets du crime organisé et quelques pans de l’histoire des États-Unis de la deuxième moitié du XXe siècle et notamment l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy notamment. Les réminiscences de Sheeran servent de carburant à un véritable examen de conscience. En cela, The Irishman est voisin de Raging bull. Ainsi, près de quarante ans après, les De-aging bulls succèdent au Raging bull.

Ce procédé de rajeunissement nommé « de-aging » permet aux trois stars septuagénaires, de Niro, Pesci et Pacino, de remonter le temps d’une trentaine d’années. Le rajeunissement numérique prend appui sur des scènes prises en motion capture. L’effet « spécial » n’est pratiqué que sur le visage des trois acteurs ce qui introduit un certain décalage entre un visage rajeuni et les mouvements produits par un corps âgé. Les résultats obtenus sont pour le moins confondants. Il faut certes un petit temps d’adaptation aux spectateurs mais l’aspect un peu froid des visages rajeunis colle bien aux rôles interprétés par les trois acteurs.

Finalement, Scorsese décline sur un faux rythme et sur trois heures et demie une fresque ambitieuse portant sur des sujets déjà visités par le cinéaste dans Les affranchisCasino, Gangs of New York ou encore Les infiltrés (2006). Mais sur fond de scènes de corruption, d’intimidation et d’exécution, le récit funeste se fait volontiers testamentaire tant bien sûr pour le personnage central mais aussi pour les acteurs et le cinéaste. Le procédé « de-aging » de rajeunissement numérique confère aussi au film des aspects intemporels. Enfin et surtout, The Irishman est très probablement le dernier film qui aura réuni cinq monstres sacrés du 7ème art américain : Scorsese, de Niro, Keitel, Pacino et Pesci.

4 réflexions sur “The Irishman – De-aging bulls

  1. Bravo pour ce vibrant éloge adressé aux qualités certaines du nouveau Scorsese. Même si je suis rétrospectivement moins emballé par la fresque, j’en retiens tout de même cette part émotionnelle forte qui lie ces hommes entre eux, et dont Sheeran/de Niro est le pivot. S’ajoute la très poignante et problématique relation à sa fille qui, en quelques regards, dit tout de l’immoralité de ces « héros ».
    On ne pourra que se lamenter de n’avoir pu profiter de ce film en salle, comme ce fut aussi le cas de Roma, autre œuvre splendide qui méritait tant les honneurs du grand écran.

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    • J’ai fait une chronique au masculin. Il y a effectivement une (petite) part féminine dans The Irishman à travers le personnage de la fille de Sheeran. Il y a aussi les épouses, mais c’est plus anecdotique. Tu fais bien de le souligner.
      Je crains qu’en regard du cinéma d’auteur américain nous allons de plus en plus avoir à le voir sur Netflix et ses concurrents. Les studios américains ne raisonnent plus qu’en termes financiers et ne veulent plus que produire des sagas sans fin et des films d’animation. Le cinéma d’auteur n’a plus droit de citer dans ce système.
      On ne peut qu’accompagner le mouvement et s’équiper à domicile d’un bon système de projection. Au prix d’un smartphone d’une marque très connue, il y a d’excellents écrans de grande taille. A chacun de faire ses choix.

      Aimé par 1 personne

  2. Pingback: Des regrets et des balles (The Irishman, Martin Scorsese) – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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