La vérité – Pour ne rien cacher…

Dans la filmographie de Hirokazu Kore-eda, La vérité succède à Une affaire de famille (Affaire courante), Palme d’or 2018. Succession complexe pour l’opus 2019 du cinéaste japonais qui n’a pas eu les honneurs d’une sélection au festival de Cannes. Bien que retenu par la Mostra de Venise (film d’ouverture), La vérité n’a obtenu aucun prix. Ce film n’en constitue pas moins une rupture dans la filmographie de son auteur qui filme pour la première fois en France un casting non japonais.

Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver…

Depuis Nobody knows en 2004, Hirokazu Kore-eda n’a cessé d’explorer son thème fétiche de la famille à travers des drames familiaux. Les films livrés, mais peut-être devrions-nous parler de simples variations, allaient en qualité décroissante. Nous avions fait ce constat dès 2016 au sujet d’Après la tempête (Bis repetita), premier film du cinéaste que nous avons chroniqué dans ces colonnes. Nous avions maintenu ce constat au sujet de la Palme d’or 2018, Une affaire de famille (Affaire courante). Jusqu’au film qui nous intéresse aujourd’hui, seul The third murder en 2017 échappait aux drames familiaux dont le cinéaste japonais s’est fait une spécialité, plus encore une zone de confort.

Si cet opus 2017 avait été peu goûté par la critique, nous avions pour notre part souligné ses qualités et salué la prise de risque (Metteur en scène au parloir) qu’il représentait. L’annonce par Kore-eda d’un premier film tourné en France avec un casting non japonais avait légitimement aiguisé notre attente. La vérité sonnait comme la promesse d’une seconde proposition « autre » de la part d’un cinéaste qui, ne parlant ni français ni anglais, relevait ici le challenge de diriger des acteurs franco-anglophones.

Le film démarre par une interview à domicile de Fabienne, une actrice qui vient de publier ses mémoires sous le titre La vérité et dont certains passages fictifs prêtent à caution. A l’écran, Catherine Deneuve incarne cette comédienne. Dans quelle mesure La vérité est-il le portrait de l’actrice française ? La part autobiographique de ce rôle reste difficile à ment cerner. Les contours du film restent flous à l’image des réponses évasives fournies par l’interviewée. Avare en compliments, parfois mesquine et égoïste, Fabienne ne sait ainsi pas nommer sa successeuse ni même identifier quelle actrice aurait contribué à son ADN. Les réponses attendues seront entendues plus tard dans le film. Durant cet entretien, Fabienne ne sera affirmative que sur un seul point : le film Souvenirs de ma mère qu’elle tourne actuellement « ne sera pas un grand film » ! A travers cette seule réplique, le cinéaste-scénariste prête le flanc à la critique et semble vouloir déjà faire amende honorable.

L’interview liminaire puis La vérité dans son entièreté véhiculent une critique du statut d’acteur. La réflexion est portée sur ce qu’est devenu ce métier dans un cinéma contemporain sans poésie où il est de bon ton de s’extasier sur la jeune actrice prétendument talentueuse du moment. Le récit en quasi huis-clos, presque sans enfant, se veut sarcastique. Il l’est, probablement insuffisamment, et s’articule autour d’une relation mère-fille.

Dans le rôle de la mère, Fabienne se montre hautaine, égocentrique, mordante et plus volontiers aimante envers son métier qu’envers sa propre famille. C’est à travers ce personnage que Kore-eda mène d’une part son introspection du métier de comédien et d’autre part une analyse de la condition d’actrice. Au-delà, c’est le sentiment d’usurpation qui est interrogé derrière ce personnage à ambition démystificatrice. Juliette Binoche endosse le rôle de la fille. La dénonciation du caractère fictif des mémoires publiées par sa mère surnommée « la sorcière » lui sert de vecteur d’émancipation. Son rejet sans appel du métier d’actrice au profit de celui de scénariste officiant à New York symbolisait déjà une première prise de distance par rapport à sa mère.

Deneuve et Binoche livrent de bonnes interprétations grâce à leur talent et malgré une direction d’acteurs « libre ». Le constat est moins favorable à Ethan Hawke livré quelque peu à lui-même dans un rôle sans profondeur, finalement accessoire. En mode un Américain à Paris déjà vu sous la direction de Julie Delpy, son interprétation est conforme au rôle d’acteur TV de seconde zone qu’il endosse. De manière générale, le genre masculin est figurant et périphérique dans La vérité. Le film est éminemment féminin convoquant notamment, sans éclat, Ludivine Sagnier et Marion Clavel pour son premier rôle dans un long métrage. La concurrence mise en scène entre les personnages interprétés par cette dernière et Deneuve ne peut fonctionner au regard de la différence d’âge et d’expérience entre les deux actrices. Il ne peut être question de concurrence crédible entre elles même si dans Souvenirs de ma mère en cours de tournage leur relation mère-fille est inversée à dessein : la mère est interprétée par l’actrice jeune (Clavel) et la fille par l’actrice âgée (Deneuve).

La vérité soufre de cette fausseté et manque d’allant. Des réalisations récentes de Kore-eda nous critiquions le caractère transposable sous des latitudes autres que japonaises. Sans surprise, le cinéaste a su réaliser un film français, trop français probablement au point que, sans en connaître l’auteur, nous aurions pu l’attribuer à André Téchiné par exemple. A nos yeux, Kore-eda échoue ainsi là où d’autres ont également échoué. Pour ne reprendre que des exemples récents, citons Asghar Farhadi dont l’expérience espagnole d’Everybody knows (En terrains connus de tous) nous a laissé guère de souvenirs. Plus comparable encore, l’expérience française de Kiyoshi Kurosawa, autre cinéaste japonais, avait abouti à la réalisation du Secret de la chambre noire (L’impression laissée) passée assez inaperçu. C’est bel et bien le sort promis à La vérité, film mineur dans l’œuvre cinématographique d’un Kore-eda à la recherche d’un nouveau souffle inspirateur.

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