Georgia – L’Amérique ou les États désunis

Dans la filmographie d’Arthur Penn, Georgia fait à la fois figure d’ultime film intéressant et de chef-d’œuvre injustement oublié. Dès lors, ce long métrage acquiert les allures d’un film-testament tant pour son auteur que pour une certaine Amérique. Penn dépouille Georgia de tout idéalisme et porte un regard désabusé et désenchanté sur l’Amérique. Exception faite durant la séquence qui clôt le film, celle-ci ne sera jamais nommée États-Unis car l’Amérique unie a disparu avec le rêve américain.

Danilo Prozor est un jeune émigre yougoslave. Il forme avec Tom et David un groupe d’amis inséparables. Ils sont tous trois amoureux fous de Georgia, jeune fille romantique.

Arthur Penn fait appel à Steve Tesich, fraîchement oscarisé en 1980 pour La bande des quatre (Breaking away) de Peter Yates, autre film en partie autobiographique pour le scénariste américain né dans l’ex-Yougoslavie. Une femme, Georgia, figure parmi les quatre amis invoqués par le titre original du film (Four friends). Tous sont issus de la classe ouvrière. Le titre français est trompeur. Si le personnage incarné par Jodi Thelen concentre l’attention de David (Michael Huddleston), Tom (Jim Metzler) et Danilo (Craig Wasson), il n’est pas pour autant le protagoniste principal du film.

Wasson endosse le rôle central et ce dès le préambule de Georgia montrant Danilo à l’âge de dix ans avec ses parents immigrant en Amérique depuis leur Yougoslavie natale. Ce long parcours et celui à venir sont symbolisés par une malle de voyage qui viendra régulièrement hanter les souvenirs de Danilo. En fin de visionnement, cette introduction entrera en résonance forte avec l’épilogue du film qui refermera une immense boucle narrative.

Plus tard, Danilo se liera à un cinquième personnage, Louie incarné par Reed Birney. Il est issu d’une famille bourgeoise dont le père n’est pas sans rappeler dans ses attitudes les personnages les plus radicaux de La poursuite impitoyable (1966, Chasse à l’homme). Louie, condamné par son lourd handicap, bouleverse et symbolise à lui-seul le déclin de l’Amérique. Penn met en images l’entrelacs de cinq destins individuels auxquels vient s’adjoindre celui, collectif, du rêve américain.

Entre le prologue et l’épilogue du film, la fresque imaginée par Tesich et filmée par Penn aura visité l’intégralité des années 60 et ses marqueurs (la Guerre du Vietnam, l’assassinat de J.F. Kennedy, le scandale du Watergate, les premiers pas de l’homme sur la lune). De nombreux lieux de l’America auront aussi été visités pour former là encore une boucle dont le point d’ancrage est une petite ville dominée par l’industrie sidérurgique.

Un récit nécessairement troué par des ellipses remarquablement gérées jusqu’à la période hippie qui lie Georgia à Alice’s restaurant (1969, Repas léger puis dessert copieux), autre film réalisé par l’auteur de Bonnie et Clyde (1967, Parker, Barrow et le Nouvel Hollywood). L’arc narratif de Georgia adopte sans jamais s’en départir la trajectoire de Danilo pris entre deux cultures et se refusant d’en délaisser une au profit de l’autre. Danilo est animé d’une vraie volonté de s’intégrer. Cette ambition rentre en dualité avec les aspirations de Georgia, jeune femme bohème résolument anticonformiste souhaitant vivre sans attache.

Si Penn se montre particulièrement adroit dans sa gestion des ellipses, il se révèle virtuose dans sa maîtrise des ruptures de ton. Georgia vaut pour chef-d’œuvre en la matière. Le récit déroulé demeure parfaitement imprévisible de bout en bout. Aucune séquence, y compris les plus anecdotiques, n’est à l’abri d’inclure une telle rupture. Paradoxalement (?), c’est quand le film se fera enfin lumineux qu’interviendra la plus forte rupture de ton du film. Cette séquence dont nous tairons le contenu fera définitivement basculer Danilo dans l’âge « adulte ».

Au-delà des savantes ruptures de ton qu’il contient, Georgia « rompt » aussi une longue absence de plus de cinq ans du cinéaste américain. Elle est due en partie à l’exigence que Penn avait mise à obtenir le final cut du film. Georgia est ainsi parsemé d’images fortes et pour certaines rares dans les films originaires de l’Amérique puritaine et conservatrice. Il y a ce sein montré par inadvertance que Georgia laissera longtemps, sciemment, sous le regard de ses trois amis. Plus subversive encore sera cette séquence montrant plein cadre une bannière américaine incendiée !

Penn porte aussi une attention particulière à la photographie de son film. Comme pour Mickey One (1965), il la confie au chef opérateur français Ghislain Cloquet qui signe ici son dernier film après avoir collaboré de nombreuses fois avec Robert Bresson (Le trou, Au hasard Balthazar, Mouchette, Une femme douce) mais aussi avec Louis Malle pour Le feu follet (1963) et Jacques Demy pour Les demoiselles de Rochefort (1967). Quasiment toutes les scènes en extérieur ont été tournées de nuit. Ainsi dominé par des teintes brunes, Georgia semble dès son amorce porter un deuil. Le film affiche des couleurs délavées ou ternes, exception faite du rouge utilisé comme symbole du désir et/ou de l’amour. Ce rouge n’est pas la couleur d’un sang laissé hors cadre. Le rouge affiché lors d’un voyage vers le Mississippi demeurera cependant délavé semblant ainsi symboliser les luttes et revendications perdues d’avance.

En définitive, Georgia constitue une fresque juste et émouvante sur l’Amérique des sixties et sans réelle œuvre comparable dans le paysage du 7ème art. Ce film-fleuve relate la faillite d’une société « rêvée » ou du moins présentée comme telle. Le monde ayant horreur du vide, un autre système sociétal naît sous nos yeux des décombres laissées ici-bas, de nouvelles interrogations en surgissent également.

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