La flor – Bouquet cinématographique (4/4)

Après treize heures de visionnement, dont nous vous relations la seconde partie dans notre précédent article, voilà qu’apparaît à l’écran le générique qui clôt La flor, geste cinématographique singulier et prodigieux de Mariano Llinás. Ainsi se referme un immense récit agrégeant le 7ème art sous toutes ses formes connues. Ainsi s’achève une longue expérience partagée entre les protagonistes à l’écran et leurs spectateurs. Ainsi s’évanouit ce sentiment de familiarité patiemment instauré entre les deux parties. Ce n’est pas une fin inéluctable. Ce n’est pas un adieu mais l’intime conviction d’un simple au revoir. « Continuará ».

Après la réalisation de la dernière prise, Mariano Llinás laisse la caméra filmer alors que l’équipe technique démonte la « chambre d’impression ». En lieu et place de l’écran noir estampillé « continuará » qui avait clos les trois premières parties apparaît le générique de fin chapitré par épisode. La caméra toujours tournée à 180° filme désormais à ciel ouvert. Positionnée sur son trépied, elle observe de lents mouvements circulaires marquant des rotations à 360°. Dans le champ de la caméra entrent et sortent ainsi les membres de l’équipe se congratulant, s’étreignant, démontant et rangeant le matériel, reprenant leurs habits civils puis s’éloignant en véhicules. Ce générique marque donc tout autant la fin du film que la fin de son tournage. Il durera… trente-quatre minutes soit le temps nécessaire pour, entre autres, remettre la caméra à sa position nominale et entendre jouée à la guitare et chantée en français et en espagnol Ma môme (1961) de Jean Ferrat.

Ainsi prennent fin les plus de huit cents minutes de visionnement d’un film hors norme, d’une intrigue à tiroirs qui semble embrasser tout ce que le cinéma a été, est et sera. La flor est un hommage au 7ème art, une revisite magistrale de celui-ci par ses quatre actrices – Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes et Valeria Correa – et leur metteur en scène. Un projet cinématographique d’avant-garde audacieux qui transpire à chaque instant de l’aventure collective qui l’a fait naître.

Alors que nombre des cinéastes actuels font feu de récits étriqués et souvent indigents, Llinás a la qualité très rare de savoir faire récit de tout. Il y a dans La flor, à l’image de la littérature sud-américaine, une propension aux histoires au long cours emplies de mystères. Chez le cinéaste argentin, les récits d’histoires se font boulimiques et prodigieux. Au-delà de cette profusion source de multiples ramifications narratives, matière première fictionnelle du film, La flor ne cesse de s’ouvrir à d’autres perspectives ce qui rend parfaitement imprévisible la progression de son fil narratif ou, plus précisément, de ses fils narratifs étonnement puissants.

Au regard de la modestie des moyens à disposition, l’ambition mise dans ce film fleuve paraît démesurée, infiniment trop grande. Les six histoires racontées sont autant de films dans le film et de mises en abîme du média cinématographique. La réalisation sans prétention du film bat en brèche la politique des auteurs. Dans sa conception audacieuse, La flor relève d’une aventure humaine collective où l’artistique et la technique forment un tout au service d’une expérience de cinéma formel extraordinaire.

En définitive, cette réalisation de Llinás est d’ores et déjà un classique d’un nouveau genre qui, s’il appartient au 7ème art, n’en explore pas moins les potentialités des autres formes d’art. Cinéma donc, littérature bien sûr, arts de la scène évidemment, arts visuels aussi, musique également, La flor forme le creuset de l’expression artistique dans sa forme la plus large et la plus noble. Une œuvre-monstre en forme de bouquet, que nous espérons non final, cinématographique… et artistique !

Fine (fin)

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