La Llorona – « Pas de paix sans justice »

La sortie en salle de La Llorona de Jayro Bustamante précède de quelques semaines celle d’un autre film guatémaltèque : Nuestras madres de Cesar Diaz. Outre leur nationalité, ces deux longs métrages partagent un même sujet mais traité sur un angle de vue diamétralement opposé. Là où Bustamante adopte le point de vue d’un général de l’armée et de sa famille, Diaz opte pour une perception à travers l’autre belligérant, la population indigène des mayas.

La Llorona : seuls les coupables l’entendent pleurer. Selon la légende, la Llorona est une pleureuse, un fantôme qui cherche ses enfants. Aujourd’hui, elle pleure ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas. Le général, responsable du massacre mais acquitté, est hanté par une Llorona. Serait-ce Alma, la nouvelle domestique ? Est-elle venue punir celui que la justice n’a pas condamné ?

Le général guatémaltèque Monteverde mis en scène et interprété par Julio Diaz est fictionnel. Cependant, sa trajectoire est inspirée de façon patente de celle du général Efraín Ríos Montt, d’abord condamné en 2013 pour actes génocidaires perpétrés en 1982-1983 sous sa présidence avant que cette condamnation ne soit annulée peu de temps après. Jayro Bustamante prend le parti d’évoquer ce passé douloureux via la légende sud-américaine de la Llorona qui donne donc sa dénomination au titre au film.

Le cinéaste guatémaltèque réunit un casting en partie composé par des acteurs avec lesquels il avait déjà collaboré. On retrouve ainsi dans un rôle secondaire l’acteur Juan Pablo Olyslager qui incarnait le personnage principal de son précédent film – Tremblements (2019, Ecce homo). Mais par son thème, la place de la population indigène d’origine maya dans le Guatemala d’hier et d’aujourd’hui, La Llorona renvoie plus directement à Ixcanul (2015, Pour un ailleurs), son premier long métrage réalisé en 2015. Ces deux films ont aussi en commun d’offrir à l’actrice d’origine maya María Mercedes Coroy l’incarnation d’un personnage central au récit avancé.

En réalisant La Llorona, Bustamante confirme ses qualités de cinéaste. La Llorona commence sous les codes d’un film de procès dans lequel des femmes mayas sous leur mantille défilent à la barre pour raconter les exactions dont elles ont été témoins et/ou victimes au même titre que leurs proches disparus. Puis, progressivement, le film teinté de mystères se fait horrifique. Bustamante a ainsi réalisé un film hybride plutôt réussi, source d’une belle proposition de cinéma de genre.

En cela, le travail sonore effectué sur la bande son anxiogène de La Llorona joue un rôle de catalyseur. Dans le quasi huis clos filmé dans la résidence bourgeoise du général Monteverde où celui-ci habite barricadé avec sa famille, l’ambiance sonore du film est sans cesse hantée par les bruits entendus en sourdine et venant de l’extérieur où grondent les manifestants mais aussi par les pleurs de la Llorona. Une atmosphère en hors-champ et hallucinatoire propice à la réminiscence de souvenirs douloureux indélébiles mais déniés qui hantent le quotidien, jours et nuits, du protagoniste principal.

Une existence parasitée, « pas de paix sans justice », jusqu’à la folie vengeresse et meurtrière que Bustamante met brillamment en scène. Au fil de lents travellings, le metteur en scène use de longs plans et porte un soin particulier à exploiter les cadres offerts par les intérieurs des lieux filmés. Cette façon de faire contribue à mettre en relief l’enfermement physique et psychologique des principaux protagonistes filmés dans cette résidence ultra protégée devenue prison.

En prolongement de son premier long métrage – Ixcanul – Bustamante convainc encore par la réalisation, l’écriture et le montage de La Llorona. Et au-delà de la forme, l’axe de traitement épousant le point de vue d’un génocidaire et de sa famille confère au film une réelle valeur politique. L’audace de ce parti pris mérite d’être soulignée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.