Le jardin des Finzi-Contini – Mourir une première fois

Du beau et mortifère roman autobiographique Le jardin des Finzi-Contini (1962) de Giorgio Bassani, auteur et narrateur, Vittorio de Sica tire un film quasi éponyme. En effet, étrangement, le titre du film dans sa version originale (Il giardino dei Finzi Contini) perd le trait d’union porté par le patronyme composé de la famille visitée. Est-ce là une simple erreur de typographie ou une volonté de scinder la famille-titre pourtant unie en deux entités distinctes ? Est-ce prémonitoire à la chronique d’une mort annoncée ? Mystère. Des interrogations futiles peut-être face à un film réalisé en 1970 et qui remporta l’Ours d’or à Berlin en 1971 puis l’Oscar du meilleur film étranger en 1972.

Italie, 1938… Alors que l’idéologie fasciste imprègne insidieusement les mœurs italiennes, les mesures anti-juives se multiplient et les clubs sportifs sont interdits aux membres non aryens. Les Finzi-Contini, pilier de l’aristocratie de Ferrare, accueillent des jeunes gens de la petite bourgeoisie sur les courts de tennis dans l’immense parc qui entoure le palazzo familial. C’est ainsi que Giorgio a l’occasion de revoir son amie d’enfance, Micol, son premier et éternel amour.

En 1970, Vittorio de Sica réalise Le jardin des Finzi-Contini pour traiter du fascisme dans l’Italie à l’aube de la seconde Guerre Mondiale. La famille Finzi-Contini est riche, puissante et juive. En cette année 1938, elle vit dans une grande maison bourgeoise avec terrain de tennis privé dans un immense parc entouré d’une haute enceinte. Cette propriété cossue ressemble à une forteresse imprenable. Ces lieux et ses occupants semblent protégés et isolés du monde extérieur, d’une Italie mussolinienne qui vient de mettre en œuvre les premières lois raciales.

Ce sont ces impressions d’isolement et de protection qui ressortent du début du film. Le contraste sera fort quand ce commencement sera comparé aux dernières séquences du Jardin des Finzi-Contini. L’enceinte paraissait pourtant bel et bien inviolable. Mais, entre le prologue et l’épilogue, les opinions auront changé parfois de façon radicale. Nombre de désaccords auront disparu au même titre que certaines illusions. L’isolement consenti envers le monde extérieur aura pour sa part été rompu. Le temps est passé malgré sa pesanteur cumulée à celle des méditations.

La mise en scène adoptée par de Sica produit quelques images ou scènes datées. Il en va ainsi des gros plans et des zooms avant, surligneurs respectifs des sentiments et des symboles. Il faut peut-être y voir un procédé, possiblement discutable, visant à marquer la progression du fascisme et de l’antisémitisme durant l’avant-guerre transalpin. De même, la préciosité des Finzi-Contini et de leurs amis trouve un écrin idéal dans les éclairages mis en œuvre sous la photographie, éthérée et usant de flous, d’Ennio Guarnieri. Enfin, les ralentis composant tout l’épilogue parachèvent ce choix, précieux, de mise en scène. Il ressort finalement des images produites plus de mélancolie que de nostalgie. Malgré tout, l’auteur du Miracle à Milan (1951, Le néo-réalisme traduit en fable réaliste) livre ici un film notable, quelque peu troublant, sans nul doute le plus intéressant d’une fin de carrière plutôt décevante.

5 réflexions sur “Le jardin des Finzi-Contini – Mourir une première fois

  1. C’est un film magnifique et extrêmement émouvant – cette fin sublime… Le livre de Bassani est un des chefs-d’oeuvre de la littérature italienne du XXe siècle. Tu n’évoques pas le sujet du film qui est celui de l’impossibilité pour Giorgio d’aimer Micol comme elle l’espérait. Sa sensibilité d’intellectuel fait qu’il l’aime d’abord dans le souvenir, par la pensée. J’avais également chroniqué le film.

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    • Salut Strum
      Tu mets là le doigt sur un de mes biais. Dans les films, quels qu’ils soient, la part mélo(dramatique) me captive rarement. Je n’ai pas d’accroche avec ce « genre » mais j’en suis conscient 😉 Si à côté, l’Histoire locale est traitée, tu peux être sûr que mon attention se portera « naturellement » sur le pan historique du film. C’est ce qui s’est passé pour ce film de V. de Sica.
      Je renvoies donc mes lecteurs vers ta critique (que je n’ai pas encore lue) pour la part occultée ici. J’imagine donc que nos deux chroniques sont complémentaires.

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      • Hello InCine. Oui, j’avais déjà remarqué ton approche plus structurelle des films, notamment quand tu t’es révélé imperméable au sentimentalisme fordien. 🙂 S’agissant du Jardin des Finzi-contini, cependant, Bassani n’évoque le cadre historique que pour ressusciter Micol, son amour perdu, par le souvenir. Il se sert du livre pour en faire le tombeau de Micol dont le corps a disparu à jamais. De Sica a bien compris cela : il ressuscite à son tour Micol, mais cette fois par l’image et c’est ce qui rend le film si beau et émouvant. C’est pourquoi il me paraît dommage de parler du film sans évoquer les sentiments du narrateur pour Micol, sans compter la finesse du livre et du film quand ils évoquent la difficulté d’un intellectuel mélancolique comme Bassani vis-à-vis de l’amour physique. Pour ma part, comme tu le sais, j’aime bien parler de sentiments dans mes critiques. Si cela t’intéresse, voici le lien vers ma chronique du film : https://newstrum.wordpress.com/2020/02/12/le-jardin-des-finzi-contini-de-vittorio-de-sica-tombeaux/

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      • Oui, je préfère Godard (par exemple) à Ford 😉 Je ne m’en cache pas.
        J’ai lu ta critique du Jardin des Finzi-Conti. C’est un autre angle d’analyse du film, pas moins intéressant. Comme pressenti, très différentes, nos chroniques respectives se révèlent très complémentaires. La richesse naît de la diversité. Cultivons nos différences.

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  2. Certes et on peut compter sur elles pour qu’elles se cultivent d’elles-mêmes ! En l’occurrence, je pense que mon angle d’analyse est ici surtout plus littéraire puisque j’ai tâché de comparer le film au livre.

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