Devs – Deus ex machina

D’abord brillant scénariste notamment pour Danny Boyle (La plage, 28 jours plus tard, Sunshine), Alex Garland est passé derrière la caméra mais sans délaisser l’écriture scénaristique en 2014 avec Ex machina (Futur film culte). Cette première excellente réalisation peu remarquée fut suivie et confirmée par Annihilation (Le miroitement : faits, science, fiction) réalisé en 2018. « Trop intello, trop compliqué » selon David Ellison, l’un de ses producteurs, Annihilation avait alors été relégué à une diffusion via le réseau Netflix. Un chemin de traverse qui ne plaidait pas pour une reconnaissance plus large bien que pourtant méritée. En 2020, Garland, toujours scénariste (ici, « créateur »), élargit le champ des possibles… et son temps d’antenne en livrant Devs, une série TV dont il assure aussi la réalisation et la production. Verdict ? Tant scénariste que réalisateur, Garland demeure à nos yeux l’un des auteurs-cinéastes les plus fascinants d’un siècle naissant.

Lily enquête sur les agissements de la compagnie technologique qui l’emploie, qu’elle soupçonne d’être à l’origine du « suicide  » de son petit-ami.

Décors modernes et minimalistes dans un écrin de verdure naturelle. Dès les premiers moments de Devs, nous sommes en terrain connu, voisin d’Annihilation et plus encore d’Ex machina. La réalisation des premières séquences ne trompe pas non plus sur l’identité de son auteur. Les plans larges, voire panoramiques, volontiers aériens sont chaînés à des prises de vue plus serrées et minutieusement cadrées au rythme de mouvements de caméra légers et d’une extrême fluidité. Tout ici porte une signature cinématographique reconnaissable, celle d’Alex Garland.

L’intrigue prend place dans une société high-tech de la Silicon Valley, Amaya. Au sein de cette société, il y a le département Devs dirigé par Forest (Nick Offerman), personnage aussi énigmatique et secret que les visées des travaux menés par ses subalternes. Parmi ces derniers, Sergei (Karl Glusman) est retrouvé mort au pied de l’immense et ostentatoire logo totémique (une fillette prénommée Amaya) trônant sur le campus de l’entreprise (secte ?). Une vidéo atteste que Sergei s’est immolé par le feu. Une thèse à laquelle ne souscrit pas la petite amie de Sergei, Lily (Sonoya Mizuno déjà présente au casting d’Ex machina), également ingénieure recrutée par Amaya. La caractérisation du personnage de Forest, mi gourou et mi figure christique, la bande son hantée de sonorités « sectaires » parachèvent l’instauration d’une ambiance mystérieuse, énigmatique et troublante.

Comme dans Annihilation, le personnage principal féminin va mener l’enquête. Ici, le terrain d’investigation tient moins à la jungle d’Annihilation qu’aux décors modernes et épurés d’Ex machina. Un vaste labyrinthe de laboratoires high-tech sur les vitres desquels se reflètent quelques codes des thrillers. De nouveau, Garland opte pour un postulat initial science-fictionnel non vulgarisé au risque de paraître à nouveau « trop intello, trop compliqué ». Comme ses aînés, Devs est donc animé par un récit de science-fiction légèrement d’anticipation et aucunement fantaisiste n’opposant ainsi aucun barrage à l’identification des spectateurs aux personnages. A l’intelligence artificielle abordée dans Ex machina succède ici la physique quantique. L’humanité est-elle contrainte au déterminisme (causes/conséquences) sans libre arbitre possible ? Existe-t-il un moyen de prédire l’avenir ? Serions-nous en mesure d’interférer le passé ? Quel peut être l’apport de la haute technologie dans ce domaine ? Voilà autant de questions levées par Devs.

Ce décorum de science-fiction attendu froid ne l’est pas. En cinéaste-esthète qu’il est, Garland a imaginé tout un visuel spécifique inspiré un peu de 2001, l’odyssée de l’espace (1968, Stanley Kubrick) : le monolithe noir devient moins monumental, multiple, doré et réfléchissant. Dans Devs, le cube, figure primitive, se pare d’alvéoles dorées comme dans une ruche surdimensionnée aux parois vitrées façon open-space. Plus loin trône un ordinateur quantique brillant de reflets d’une beauté fascinante quasi hallucinatoire. Garland met à profit cet énorme travail sur les décors pour laisser libre cours à un travail expérimental sur l’image et sa restitution. En cela et par la progression des séquences visuelles mise en œuvre, Devs est le digne successeur d’Annihilation.

Dans ce style visuel marqué, le récit, original et bien écrit, remplit pleinement les huit épisodes composant la série. Dans ces huit segments, Garland ne cherche pas à atteindre la durée « canonique ». La narration file ainsi bon train durant les six heures et quarante-six minutes de métrage proposées (long générique de fin non narratif compris). Devs confirme les désormais indéniables prédispositions de Garland à mener avec brio un récit de science-fiction original, novateur et intelligent. D’ailleurs, plutôt que de prédispositions, il serait plus sage de parler de talents. De ces talents rares dévolus aux cinéastes majeurs d’un 7ème art si délicat à maîtriser.

2 réflexions sur “Devs – Deus ex machina

  1. Encore un projet « trop intello et trop compliqué » pour Alex Garland en effet, qui n’a pourtant de cesse de pousser la science-fiction dans ses retranchements… Dommage que son style et son talent ne touchent pas un plus large public, il le mériterait amplement. Continuons de notre côté (envers et contre tous ?) de nous délecter de ses créations, de cette fascination qu’il exerce si magnifiquement sur nous !

    Aimé par 1 personne

    • Oui et pour ne pas effrayer les autres lecteurs et les motiver à jeter un œil vers les réalisations d’Alex Garland, notons que, dans la catégorie « trop intello et trop compliqué », Devs reste très abordable me semble-t-il.

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