Les choses de la vie – Fuite en arrière

Les choses de la vie, prix Louis Delluc en 1970, est probablement le film le plus emblématique de Claude Sautet. Le cinéaste se livre à un exercice de style tant formel que narratif qui interpelle au regard de ses autres réalisations. C’est à travers les souvenirs du personnage incarné par Michel Piccoli, indécis dans sa vie double entre son ex-épouse interprétée par Lea Massari et sa maîtresse sous les traits de Romy Schneider, que Les choses de la vie se matérialise, atemporel.

Au volant de sa voiture, Pierre, architecte d’une quarantaine d’années, est victime d’un accident de la route. Éjecté du véhicule, il gît inconscient sur l’herbe au bord de la route. Il se remémore son passé, sa vie avec Hélène, une jeune femme qu’il voulait quitter, sa femme Catherine et son fils…

Sans affabuler « avec deux f », Claude Sautet, secondé par la justesse des dialogues écrits par Jean-Loup Dabadie, égrène Les choses de la vie. Ces projets un temps évoqués puis reportés et qui finissent en autant de rendez-vous manqués. Les choix à faire restent en suspens. L’ennui devient lassitude. Au final, seule la pluie semble pouvoir nettoyer l’égoïsme de chacun et la solitude qui l’accompagne, tout comme elle fera fuir les curieux agglutinés après l’accident de voiture de Pierre (Michel Piccoli).

Si Sautet opte naturellement pour un défilement à vitesse normale des images, il fait usage aussi de ralentis, d’arrêts sur image et de scènes déroulées en accéléré et/ou en arrière. Ce remarquable travail de montage, soutenu par le thème musical composé par Philippe Sarde, trouve son apogée dans la scène de l’accident de voiture extrêmement composée et filmée sous de multiples angles. La restitution à l’écran de ces nombreuses prises de vue étire la durée réelle (quelques secondes) de l’accident et multiplie l’instant. Le momentané s’inscrit dans la durée.

Cette séquence montée par Jacqueline Thiédot, monteuse attitrée de tous les films du cinéaste depuis L’arme à gauche en 1965, est un modèle du genre. L’extrême fluidité que nous remarquons ici vaut pour l’ensemble du film pourtant bâti sur de nombreux flash-back (les souvenirs de Pierre) et de très subtiles ellipses.

Les choses de la vie et ses protagonistes semblent vouloir rattraper un passé révolu. Une fuite en arrière menée en solitaire et dont le chemin est balisé par les souvenirs, les sentiments, les impressions et les non-dits des différents personnages. A cette construction singulière s’ajoute un traitement spécifique du fil narratif. Les dialogues laissent ainsi progressivement la place aux dialogues de sourds puis aux monologues. Les introspections susurrées viennent ensuite précédant des dialogues non entendus (langage des regards et des corps).

Cette progression fait finalement se perdre la narration dans un rêve. Une scène magnifique de mariage où tous les protagonistes sont attablés. Un rêve muet où seuls les corps et les regards sont sources d’informations. La caméra balaye les convives. Pierre et Hélène (Romy Schneider) sont côte à côte alors qu’à leur gauche les invités du mariage, gais et souriants, ont pris place. En face, Catherine (Lea Massari) et son nouveau compagnon adoptent un comportement plus neutre. Enfin, à droite des nouveaux époux, les témoins de l’accident, la mine déconfite et les yeux hagards… Derrière eux, c’est l’Alfa-Roméo non accidentée qui apparaît plein cadre avant que le regard plein d’interrogations de Pierre ne soit accroché par l’objectif de la caméra. Sautet compose ici une séquence magistrale et sublime, véritable synthèse du film.

Devant son écran, le spectateur est aussi invité non pas à ce mariage fantasmé mais à ressentir l’intimité des principaux protagonistes. S’il ne reste pas au bord de la route, il sera aussi témoin des Choses de la vie de Pierre fussent-elles accidentelles et métaphoriques, comme s’il les avait lui-même vécues.

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2 réflexions sur “Les choses de la vie – Fuite en arrière

  1. « seule la pluie semble pouvoir nettoyer l’égoïsme de chacun et la solitude qui l’accompagne », Sautet parlait même d’une « précipitation pour précipiter le récit ». La pluie, la table, les coups de gueule, Piccoli, Romy, tout est là déjà pour entamer sa deuxième phase artistique.
    Et la musique, inoubliable. Ce film est une merveille.

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