Le septième juré – Juré « presque innocent »

En 1962, Georges Lautner réalise Le septième juré. Alors que le cinéma français est agité par la Nouvelle Vague, ni le cinéaste ni ses films n’auront été invités à surfer sur cette vague. Pourtant, derrière une structure de narration classique héritée de « la qualité française », Le septième juré jouit de qualités tout à fait notables. Un large casting regroupant d’excellents acteurs parfaitement dirigés, une mise en scène soignée et variée font partie de celles-ci.

Dans un élan de folie inexpliqué, Grégoire Duval, un pharmacien sans histoire, étrangle une jeune femme. La justice accuse un innocent de ce meurtre et le véritable assassin se retrouve juré au procès de son propre crime.

Paisible et graphique, tels sont les deux qualificatifs que nous pouvons attribuer aux dix premières minutes du Septième juré.

Paisible car l’entame du film est accompagnée par une partition signée Antonio Vivaldi à peine temporairement interférée par quelques éclats de voix en hors champ de la caméra. Les premiers dialogues n’interviennent qu’au bout d’une dizaine de minutes de métrage. Ils seront intérieurs et amers car dès ces premiers « échanges », Duval (Bernard Blier), respectable pharmacien de Pontarlier, s’inscrit dans le déni de l’acte qu’il vient de commettre.

Graphique car l’action se tient en bordure d’un lac. Georges Lautner joue d’abord sur l’horizontalité du plan d’eau. L’épure domine ici la mise en scène du cinéaste. Les lents mouvements de la caméra accompagnent ceux d’une barque sur laquelle un pêcheur (Robert Dalban) a embarqué, possible témoin oculaire (?) du crime à venir. L’austère noir et blanc adopté met en valeur la légère brume présente sur les lieux. Il sied parfaitement à la psychologie du personnage incarné par Blier.

Aux perspectives horizontales du lac succèdent les lignes verticales imposées d’abord par la structure de la terrasse puis ensuite par la forêt de résineux voisine. La gestion soignée et précise de la profondeur de champ joue notamment sur la répartition des protagonistes entre le premier et l’arrière-plan de la scène filmée. Elle suit aussi les déplacements des protagonistes dans le cadre imposé par le champ de la caméra. Cela va de pair avec l’alternance et la multiplication des angles de prises de vue : gros plans, contre-plongées. Ce conséquent travail de mise en scène sera maintenu durant toute la durée du Septième juré.

Ainsi dans la salle d’audience, le placement du public et des parties prenantes obéit à une géométrie calculée. Les protagonistes sont soigneusement répartis sur plusieurs plans. Le travail sur la profondeur de champ est constant bien que la salle d’audience de ce tribunal de province (Pontarlier) n’offre pas de grands espaces. Aux plans fixes succèdent de lents mouvements de caméra aux cadres précis comme les échanges entendus durant le procès. Dans le champ de la caméra de Lautner, tout est motif visuel (une nappe à carreaux, une porte vitrée, une étagère, etc.) et vecteur d’un travail sur les lignes de perspective.

Autant d’éléments qui ne dénotent pas en 1962 en comparaison avec la Nouvelle Vague du cinéma français mais dont Lautner ne fera jamais partie des tenants. Le septième juré, digne représentant de la « qualité française » a mieux vieilli que certaines réalisations estampillées Nouvelle Vague. Au-delà de la mise en scène décrite plus haut, le cinéaste s’aventure à quelques notables expériences visuelles : tels ces reflets du narrateur et d’une danseuse anonyme dans un verre d’alcool ou cette caméra embarquée pour une patrouille urbaine et nocturne sur le toit d’un véhicule de police, gyrophare allumé.

Lautner a réuni un casting brillant et attribué le rôle principal à Blier. Les deux hommes en sont déjà ici à leur cinquième collaboration. Dans la filmographie du cinéaste, celle-ci précède celles nouées pour Les tontons flingueurs (1963) et pour Les barbouzes (1964). Autour du couple de pharmaciens formé à l’écran avec Danièle Delorme d’autres personnages gravitent. Ainsi, l’audience au procès permettra de voir s’affronter Jacques Monod en magistrat, Francis Blanche en procureur, Yves Barsacq en avocat de la défense, Camille Guérini en juge, etc. En dehors du tribunal, notons l’intéressant rôle du vétérinaire tenu par Maurice Biraud ou encore celui du commissaire de police endossé par Albert Rémy.

Le scénario du film est une adaptation du roman éponyme de Francis Didelot. Le récit impeccablement écrit par Jacques Robert et servi par les dialogues incisifs de Pierre Laroche décline plusieurs films en un. En effet, après l’épilogue concentré sur l’acte criminel, Le septième juré ne se limite pas au seul film de tribunal. Ainsi, Duval est assez tardivement nommé juré aux assises pour le procès de l’innocent Sautral (Jacques Riberolles), petit ami de la victime (Françoise Giret). Ce procès devrait être celui de Duval dès lors engagé dans un combat singulier : « Il me faut sauver Sautral ».

Les nombreux monologues formulés par ce « presque innocent » permettent de cerner le personnage incarné par Blier. Ce sont des monologues exutoires, confessionnels, intimes, introspectifs d’un homme accusateur et aigri par dix-huit ans d’une vie dans « un petit monde ». Sa récusation par la défense devrait en faire un allié tout désigné et espéré par le procureur alors que sa culpabilité non révélée l’intime à de placer du côté de la défense.

De même, le délibéré du procès de Sautral sera révélé trente minutes avant la fin d’un film au canevas narratif strictement chronologique. Non, Le septième juré n’est pas qu’un film de procès. C’est aussi le portrait de l’opinion publique échafaudée sur des préjugés et des rumeurs. Sans vergogne, l’accusation peut alors se porter sur un innocent là où les notables locaux, colistiers aux élections municipales, sont « naturellement » considérés au-dessus de tout soupçon. A Pontarlier comme ailleurs, la confession du véritable coupable trouvera peut-être des oreilles plus attentives hors juridiction. La vérité n’est pas toujours bonne à entendre et bonne conseillère. La délibération du tribunal peut être différente de celle des habitués du comptoir du bar voisin prompt à tenir un second procès « en civil » sur la place publique.

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