Nuestras madres – Mémoire enfouie et anonyme

Initialement programmée au 8 avril dernier, la sortie en salle de Nuestras madres n’aura finalement pas lieu. Un confinement plus tard, le premier long métrage de fiction de Cesar Diaz est relégué à une primo distribution en VOD depuis quelques jours. Nuestras madres a pourtant été honoré en 2019 de la très convoitée Caméra d’or du festival de Cannes qui vient récompenser le meilleur premier film toutes compétitions confondues.

Guatemala, 2018. Le pays vit au rythme du procès des militaires à l’origine de la guerre civile. Les témoignages des victimes s’enchaînent. Ernesto, jeune anthropologue à la Fondation médico-légale, travaille à l’identification des disparus. Un jour, à travers le récit d’une vieille femme, il croit déceler une piste qui lui permettra de retrouver la trace de son père, guérillero disparu pendant la guerre. Contre l’avis de sa mère, il plonge à corps perdu dans le dossier, à la recherche de la vérité et de la résilience.

Dans Nuestras madres, Cesar Diaz interroge l’histoire encore récente du Guatemala, celle d’une guerre civile qui opposa du début des années 60 au milieu des années 90 la junte militaire aux guérillas marxistes. Ce thème, ce pays d’Amérique centrale, ne sont pas sans nous rappeler un autre film récent : La Llorona (2019, « Pas de paix sans justice ») de Jayro Bustamante. Les deux cinéastes guatémaltèques abordent un même fait historique mais adoptent un angle de vue différent. A l’âgé général Monteverde mis en scène par Bustamante répond un jeune anthropologue prénommé Ernesto incarné par l’acteur mexicain Armando Espitia, protagoniste principal du film de Diaz. Ces deux personnages principaux sont certes fictionnels mais très inspirés de protagonistes réels. Chacun d’eux est le vecteur principal d’un récit bel et bien réel.

Après la réalisation de deux documentaires, Diaz livre un premier film de fiction qui aurait pu emprunter amplement aux codes des documentaires. Mais, au fil d’un scénario dont il est aussi l’auteur, le cinéaste guatémaltèque opte pour une veine mêlant enquête et drame historique. Le récit porte sur la quête de victimes ou proches de disparus (restant à identifier pour ceux retrouvés) attendant réparation du génocide commis alors et dont la population indigène villageoise fut la principale victime.

Diaz use d’une mise en scène sobre et retenue adaptée à l’intensité dramatique d’un travail mémoriel vital. Sur un trauma collectif, la quête à portée nationale se décline in fine en recherche intime pour Ernesto, fils d’un desaparecido (personne victime de disparition forcée). La narration de Nuestras madres se pare possiblement d’un caractère autobiographique notamment en regard de la mère d’Ernesto incarnée à l’écran par l’actrice mexicaine Emma Dib. Le titre du film renvoie d’ailleurs à toutes les mères guatémaltèques amérindiennes, témoins des exactions d’alors et seules véritables gardiennes de la mémoire nationale. Les villageoises apparaissant dans le métrage ont vécu des situations similaires à celles reconstituées.

Enfin, signalons que Bustamante et Diaz se connaissent très bien puisque le deuxième nommé est crédité au montage des deux premiers longs métrages du premier nommé. Ces deux films, Ixcanul (2015, Pour un ailleurs) et Tremblements (2019, Ecce homo), ont précédé La Llorona cité plus haut. Diaz n’a donc pas pris part à la genèse de La Llorona mais aura développé un projet très voisin, plus personnel, décliné dans ce Nuestras madres dont le visionnement est bien moins redondant avec le film de Bustamante que complémentaire. Car, par le choix d’un protagoniste principal très distinct du général Monteverde, Nuestras madres se révèle à la fois plus intime et plus universel là où La Llorona joue sur des registres à la fois plus politiques et plus historiques.

En toile de fond de Nuestras madres apparaissent les procès militaires. Un quart de siècle après la fin de la dictature, ils sont toujours en cours dans un pays en reconstruction. Diaz métaphorise cet état des lieux en ouvrant et refermant son film par une scène de reconstitution d’un squelette, os par os. C’est le squelette d’une des nombreuses victimes ensevelies dans des fosses communes pour enfouir la souvenance d’un crime de masse. Un squelette porteur d’une identité à exhumer comme celle d’une filiation paternelle perdue. Le Guatemala doit se doter d’une identité nationale forte, liant indispensable à une population multiculturelle. Pour la jeune génération guatémaltèque, la reconstitution s’effectuera par la recherche d’origines assurément meurtries et parfois enfouies dans des ossuaires.

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