Dark waters – Eaux troubles et dormantes

Sorti fin février, Dark waters a connu un beau succès en salle mais stoppé net par la mise en œuvre du confinement pour enrayer la crise sanitaire liée au covid-19. Post confinement, ce film de Todd Haynes réapparaît à l’affiche de nombreux cinéma. L’occasion nous est donc offerte de vous livrer notre chronique restée confinée sur ce long métrage relatant un autre scandale sanitaire mondial. Les eaux profondes du titre figurent la noirceur acquise d’une société dérégulée qui nous est ici racontée sur plus de deux décennies.

Robert Bilott est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie…

Mark Ruffalo dont on connaît l’engagement politique et écologique est à l’origine de Dark waters. Il y apparaît en tant que producteur mais aussi en tant qu’acteur. L’idée de faire réaliser ce film lui est venue à la lecture de l’article The lawyer who became DuPont’s worst nightmare de Nathaniel Rich dans le New York Times daté du 6 janvier 2016. Cette chronique détaillée sur plus de deux décennies relate le combat mené par l’avocat d’affaire Robert Bilott. Celui-ci travaillait à prouver la culpabilité du géant de l’industrie chimique DuPont dans l’empoisonnement, finalement méconnu, de la population mondiale au PFOA, un composant chimique utilisé dans le revêtement des poêles en téflon.

A l’écran Ruffalo incarne cet avocat d’affaire. Bilott contacté par l’acteur a participé à l’adaptation au grand écran de ce combat d’une vie. Dark waters bénéficie de cet apport d’expertise qui vient surligner la précision des faits. L’enquête menée se révèle très tôt titanesque et complexe. La reconstitution fictionnelle, fidèle synthèse d’événements authentiques, est très documentée. Les informations d’ordre scientifique, médical, économique ou juridique constituent un impressionnant corpus. Pour autant, le film ne verse jamais dans une rebutante technicité. Mieux encore, Dark waters coule de source et jouit d’une belle limpidité grâce à une fluidité conjuguée du montage et de la narration qui procèdent par glissements successifs.

Ruffalo a confié la réalisation du film à Todd Haynes. De prime abord, faire appel à l’auteur de Carol (2015, Maniérisme copiste), mélodrame saphique dans l’Amérique puritaine des années 50, pour assurer la mise en scène d’un film-dossier peut paraître surprenant. En effet, la réputation du cinéaste américain s’est construite autour d’un formalisme rétro où un délicat équilibre est recherché (et souvent trouvé) entre une esthétique élégante et une dramaturgie progressiste toujours plus marquante qu’une possible première lecture anodine.

Dans Dark waters, le cinéaste américain s’empare des codes du cinéma de dénonciation à la façon de Alan Pakula ou Sidney Lumet. L’effet de bord est une moindre stylisation et élégance. Celles-ci tendent à s’effacer derrière le sujet de société et politique relaté. La tension dramaturgique prime sur le style. Le fond prend indéniablement le dessus sur la forme, plus anodine. Ce n’est pas là un reproche que nous faisons au film. C’est au contraire un choix de réalisation pertinent à l’adresse d’un film-dossier, portrait d’un lanceur d’alerte. Par contre, c’est plus une mise en garde à destination des spectateurs « amoureux » du style Haynes. Sur ce plan, Dark waters pourrait les décevoir.

Les environs de Cincinnati en Virginie-Occidentale, région originelle du drame, prêtent leurs décors naturels pour cadres au film. Une nouvelle fois Haynes confie la photographie de sa réalisation à Edward Lachman. Les images produites baignent dans une palette chromatique faite de teintes hivernales entre grise vert et marron. Il émane dès lors de ces compositions une atmosphère plombée et sans issue à l’image des eaux profondes évoquées par le titre du film. La photographie de Dark waters vient ainsi en contrepoint d’une narration limpide.

Dans le rôle principal de l’avocat d’affaire Bilott, Ruffalo se fond dans cet environnement. L’acteur arbore une mine taciturne et traîne sa silhouette engoncée et courbée. L’air absent, cet antihéros ordinaire apparaît déjà las, comme impuissant. Les apparences sont trompeuses. On voit l’acteur très investi dans l’incarnation d’un personnage pugnace dans la lourde et longue enquête d’investigation menée. Un combat quasi en solitaire qui menace par des vecteurs médiatiques et/ou politiques le protagoniste tant dans sa vie personnelle que professionnelle. Haynes filme son acteur principal toujours à bonne distance. Si l’intimité du protagoniste est ainsi préservée, Dark waters n’a pas pour autant les reflets d’un documentaire distancié.

Ruffalo livre une nouvelle fois, et comme souvent, une prestation d’acteur remarquable. Son incarnation de l’avocat d’affaire se situe entre celle du catcheur-manager de Foxcatcher (2014) de Bennett Miller et celle du journaliste-investigateur de Spotlight (2016, En( )quête (de) vérité) de Tom McCarthy soit deux rôles qui valurent au comédien américain autant de nominations en tant que meilleur second rôle aux Oscars. Les seconds rôles ne sont pas en restent confiés qu’ils sont à Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Pullman ou encore Bill Camp.

Finalement, au-delà du film-enquête, Dark waters est, en seconde lecture, un excellent film politique. Haynes parvient en effet à un subtil équilibre par la mise en scène de personnages nullement idéologues mais simplement témoins et victimes d’une situation. En face d’eux, la partie coupable est traitée sans stigmatisation. Dès lors, le spectateur peut sereinement, car aucuns discours ou certitudes ne lui seront infligés, se sentir concerné par le combat relaté.

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