Ne vous retournez pas – Oublier… coûte que coûte ?

Nicolas Roeg réalise Ne vous retournez pas en 1973. Le cinéaste anglais alors quarantenaire n’en est qu’au début de sa carrière de metteur en scène alors qu’il fit ses armes dans le 7ème art durant la décennie précédente en tant que directeur de la photographie. Dans sa filmographie, Ne vous retournez pas s’intercale entre deux films emblématiques : Walkabout (1971) et Bad timing / Enquête sur une passion (1980). Ces trois films certes très distincts n’en partagent pas moins une filiation certaine.

Suite à la mort tragique de leur fille, les Baxter partent à Venise afin de changer d’air. John Baxter, architecte, est embauché par un mystérieux prêtre pour rénover une église. Un jour, alors que les amoureux se baladent, deux sœurs les accostent et l’une d’entre elles, voyante, leur apprend que leur enfant est toujours vivant. S’en suivent d’autres rencontres et visions étranges qui feront raviver de douloureux souvenirs du passé.

L’introduction de Ne vous retournez pas est filmée dans les décors naturels d’une campagne anonyme, possiblement anglaise. Les premières séquences donnent à voir le drame familial révélé par le synopsis. Elles aiguillent naturellement les spectateurs vers d’autres réalisations de Nicolas Roeg dont Walkabout et Enquête sur une passion. Nous pressentons en effet que les décors filmés seront un personnage à part entière de la narration. Le scénario écrit par Allan Scott et Chris Bryant est l’adaptation au cinéma de la nouvelle éponyme publiée un an plus tôt par Daphne du Maurier. Scott, ici coscénariste, signe sa première collaboration avec Roeg. D’autres suivront jusqu’à Two deaths réalisé en 1995.

De cette introduction, nous retiendrons aussi l’emploi spécifique de la couleur rouge. Cet exercice de style, réminiscence du passé de directeur de la photographie du cinéaste, ne sera pas démenti tout au long du film. Le rouge sera en effet utilisé de façon sporadique mais ostentatoire dans de nombreuses autres séquences. Ce qui sera cependant démenti par la suite est le caractère naturaliste de Ne vous retournez pressenti de prime abord. En effet, Roeg déplace l’action de sa production italo-britannique dans la cité vénitienne mais opte avant tout, sans en faire une exclusivité, pour des décors intérieurs au demeurant souvent grandioses et magnifiques.

Cette rupture dans le visuel du film était en fait annoncée par l’usage d’aplats de couleur unie (principalement rouge) venant « tacher » par intermittence les photogrammes composant la fin de l’introduction de Ne vous retournez pas. Ces « taches » viennent figurer le drame familial indélébile vécu alors par le couple formé à l’écran par Donald Sutherland et Julie Christie. De nouveau, Roeg met donc en scène un duo principal mixte autour duquel ne gravitent que quelques personnages secondaires. Ainsi à la fratrie de Walkabout composée par Jenny Agutter et Luc Roeg succède le couple de Ne vous retournez pas. Celui-ci, bien que à priori sans histoire, n’est pas sans annoncer le duo conflictuel de Bad timing qui voyait s’affronter Art Garfunkel et Theresa Russell.

Dans ces trois films de Roeg, au-delà de la part psychologique des récits, c’est bel et bien les faits et gestes du duo central que la caméra du cinéaste scrute sans relâche. Ainsi le titre Ne vous retournez pas semble s’adresser aux personnes responsables des prises de vue. Bien évidemment c’est une injonction au couple Sutherland / Christie (faire le deuil d’un drame passé) mais aussi au réalisateur qui en fait un élément de mise en scène. Les seuls retours arrières visibles seront ceux prodigués par le montage technique, invariablement libre et fragmenté, façon Roeg.

 

2 réflexions sur “Ne vous retournez pas – Oublier… coûte que coûte ?

  1. Nic Roeg était un inventeur de formes, un expérimentateur visuel, un artiste contemporain de la lumière. La dominance du rouge date même d’avant Walkabout je pense, on peut la faire remonter au « Masque de la Mort Rouge » de Corman pour lequel il a effectué un travail remarquable en tant que chef opérateur.
    « Don’t look now » est un film effrayant, fascinant, au point d’en faire oublier le roman qui en est l’origine, au point d’être aussi l’objet de citations (« bons baisers de Bruges »).
    Merci pour cette analyse qui entre dans le détail d’une œuvre majeure.

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    • Merci Princecranoir pour ton commentaire. Tu as très probablement raison relativement à la datation de l’utilisation du rouge chez Roeg. J’avoue ma méconnaissance de l’oeuvre cinématographique de Corman, exception faite, et elle est notable, de The intruder discuté ici-même il y a quelques mois.

      Aimé par 1 personne

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