Une aussi longue absence – Quelques petites notes oubliées

En 1961, le jury du Festival de Cannes présidé par Jean Giono décerna une double palme d’or. L’une revint à Luis Buñuel pour Viridiana alors que l’autre fut remise à Henri Colpi pour la réalisation de Une aussi longue absence déjà récipiendaire l’année précédente du convoité prix Louis Delluc. Si le film de Buñuel est resté dans la mémoire de nombreux cinéphiles, pareil constat ne peut être appliqué à celui de Colpi et, de façon plus large, à l’ensemble de la filmographie de son auteur. L’égalité issue de la 14ème édition du Festival de Cannes fut donc celle d’un instant.

Depuis la disparition de son mari, déporté par les Allemands en 1944, Thérèse Langlois tient seule son café à Puteaux. Un clochard passe régulièrement devant le café et Thérèse, après quelques hésitations, reconnaît formellement son mari, déclaré mort depuis quinze ans…

Mais ce clochard est amnésique et, malgré les efforts de Thérèse, il ne la reconnaît pas plus qu’il ne reconnaît les membres supposés de sa famille qu’elle va faire venir à Puteaux. Il a perdu la mémoire de tout ce qui précède son réveil dans un champ allemand, après une évasion probable d’un camp de concentration. Il ne se souvient d’aucun élément de son passé d’avant ce réveil.

Il n’a qu’une mémoire, celle de la musique, de la musique italienne d’opéra, mais ignore d’où cette mémoire lui vient.

Henri Colpi démarra et termina sa carrière au poste de monteur notamment pour Alain Resnais (Hiroshima mon amour, L’année dernière à Marienbad) avec qui il avait assuré le montage technique du premier film d’Agnès Varda, La Pointe Courte, en 1955 avant d’assumer seul en 1958 celui de Du côté de la côte. Il produisit plusieurs longs-métrages pour le cinéma principalement dans les années 60 en pleine Nouvelle Vague du cinéma français à laquelle il n’a jamais appartenu. Assez injustement, ce cinéaste et son œuvre sont tombés dans l’oubli.

Pourtant, cette carrière de réalisateur commença de fort belle manière en 1961 avec Une aussi longue absence. Le succès acquis par ce premier long-métrage auprès d’une partie de la critique ne se déclina qu’en un succès d’estime auprès du public. Sur un scénario original coécrit avec Marguerite Duras, Colpi compose un film s’inscrivant en héritage du réalisme poétique et psychologique à la française.

Nous songeons notamment à Marcel Carné, réalisateur des Portes de la nuit (1946, Au seuil du réalisme poétique). Ainsi, l’incarnation d’un homme amnésique par Georges Wilson n’est pas sans rappeler, dans le sous jeu mis en œuvre, celle de Jean Vilar chez Carné. A quinze ans d’intervalle, ces deux acteurs incarnent un clochard, prophétique pour Vilar, amnésique pour Wilson et époux « absent » du personnage interprété par Alida Valli. De même, aux Feuilles mortes de Jacques Prévert font écho Trois petites notes de musique, chanson écrite par Colpi et mise en musique par Georges Delerue. Cette ritournelle restée en mémoire sert de bascule émotionnelle à plusieurs instants dans Une aussi longue absence.

Il y a aussi une filiation plus proche dans le temps. Elle lie le film de Colpi à Hiroshima mon amour réalisé deux ans plus tôt par Resnais. Elle est d’ordre narratif. La narration lente pèse de tout son poids, plus encore chez Colpi que chez Resnais. Dans l’économie narrative mise en œuvre, les dialogues suspendus, les silences signifiants et les jeux sur la durée vont de pair avec la rareté des plans de coupe. Un cinéma littéraire en somme dépourvu de grands effets visuels. Signalons que l’écrivaine Duras a collaboré à l’écriture du scénario et des dialogues des deux films. Chez Colpi, son écriture sensible sert à merveille une double tentative : réanimer une mémoire perdue et reconstruire une identité. Enfin, souvenons-nous qu’en 1961, le jury du Festival de Cannes comptait trois écrivains : Jean Giono (président du jury), Claude Mauriac et Jean Paulhan

Colpi apporte à cette veine cinématographique du réalisme poétique des années 40 et 50 une certaine modernité dans la composition des prises de vue animée par intermittence de lents et amples mouvements de caméra. Là encore, on retrouve dans cette façon de faire quelques biais que Resnais n’aurait probablement pas reniés. Enfin, Une aussi longue absence bénéficie de la photographie méticuleuse composée par Marcel Weiss. La ville de Puteaux y figure en noir et blanc dans une banlieue parisienne grisâtre commune au réalisme poétique du cinéma français de l’époque.

Soixante ans plus tard, cette première réalisation reste hors du temps notamment par son étrangeté. Elle jouit ainsi d’une singularité qui émanera aussi des autres films réalisés par Colpi. Cette singularité, peut-être retenue, se révéla cependant trop discrète pour inscrire son auteur parmi ceux de la Nouvelle Vague.

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