Deburau – En vers, en verve

Auteur de la pièce de théâtre Deburau, Sacha Guitry en tint le rôle-titre au théâtre du Vaudeville en 1918 puis reprit sur les planches cette même pièce au théâtre du Gymnase au mitan du siècle dernier. C’est lors de cette reprise que vint à l’homme de théâtre devenu aussi metteur en scène au cinéma d’adapter sa propre pièce au grand écran. La formule à double succès du théâtre est reprise pour le 7ème art, Guitry y endosse ainsi à nouveau le rôle-titre, celui de Jean-Gaspard Deburau (1796-1846), mime… ici très loquace.

Deburau est un mime reconnu et rencontrant un immense succès. Une de ses admiratrices, du nom de Marie, le fait succomber à son charme mais celle-ci n’est pas femme d’un seul homme… Le cœur brisé, il va consacrer sa vie à enseigner tout son art à son fils qui souhaite devenir son successeur au théâtre.

Deburau sortit en salle en 1951 soit cinq ans après Les enfants du paradis (Œuvre-maitresse, cinéma de patrimoine), sublime film de Marcel Carné, cinéaste injustement éreinté par une Nouvelle Vague mauvaise conseillère. Nous traçons un lien entre ces deux longs-métrages car ils sont chacun hantés par un même personnage principal : le mime Jean-Gaspard Deburau. Mais, force est de constater que le parallèle s’arrête là. En effet, s’il y a de la justesse historique chez Carné qui confia le rôle à Jean-Louis Barrault. Sacha Guitry, sous sa plume et sous ses traits, anime, tant physiquement que… oralement, un mime hybride empruntant amplement à l’homme de théâtre qu’était Guitry. La composition est troublante. Il en émerge une forme d’autoportrait de l’homme de théâtre sous les traits d’un mime extrêmement loquace ! Cela eut été un sacrilège doublé d’une véritable gageure que de réduire l’immense homme de théâtre qu’était Guitry au rôle de simple mime. Ici, le Pierrot lunaire a le verbe haut, tout en vers, tout en verve.

L’adaptation faite de la pièce de théâtre au grand écran va à l’encontre des codes du cinéma. Ainsi, la quasi-totalité du texte original écrit en vers est conservée. Les échanges entre les différents personnages sont de véritables joutes verbales de haut vol. Voilà qui constitue une matière première magnifique dans son écriture mais si peu cinématographique.

Je sais enfin pourquoi, mon amour, je suis né

Je suis né pour aimer – pour t’aimer, c’est certain

Du matin jusqu’au soir et du soir au matin !

L’adaptation est réalisée sans fioritures. Ostensiblement, Guitry se joue des codes du 7ème art. Il conserve en l’état l’articulation de son récit déroulé en un prologue et quatre actes. Plus encore, Deburau ne comporte pas de générique de début. En effet, avant le premier carton annonçant le prologue et le premier acte, dans le préambule du film, une voix off féminine nous présente Guitry. Puis, toujours en voix off, celui-ci nous présente ses compagnons de scène. Au-delà des acteurs qui seront à ses côtés durant le film, le metteur en scène nous présente aussi bon nombre des membres de l’équipe technique. Ces présentations servent de générique de début à Deburau.

En matière de mise en scène et en homme de théâtre qu’il était, Guitry s’attache avant tout au placement des acteurs dans les cadres proposés par une caméra très sage. La mise en scène de Deburau est donc extrêmement classique. D’un point de vue formel, nous parcourons des sentiers voisins de ceux d’une pièce de théâtre filmée. La seule incartade notée dans la mise en scène est réservée à la séquence de présentation de Marie Duplessis incarnée par Lana Marconi. En guise de portrait figuratif, Guitry compose un plan qui fait apparaître à l’écran la forme d’un médaillon derrière laquelle le personnage de Marie Duplessis est filmé à hauteur de buste.

C’est là la seule imagerie « cinéma » qui émaillera Deburau : un portrait figuratif dans un médaillon extrait du gousset du maître-mime. L’intérêt incommensurable du film se loge ailleurs : dans les dialogues souvent vachards parfaitement ciselés par le maître ès théâtre.

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