Du rififi chez les hommes – Sans mot dire

A la fin des années 1940 et de l’autre côté de l’Atlantique, Jules Dassin placé sur la « liste noire » par les promoteurs du maccarthysme sur dénonciation d’Edward Dmytryk fut poussé à l’exil. Le cinéaste américain partit s’installer à Londres et réalisa en 1950 un remarquable et remarqué film noir : Les forbans de la nuit (Cavale labyrinthique nocturne). Après cinq ans de silence, alors installé en France, il réalisa Du rififi chez les hommes. Ce film plus méconnu que son prédécesseur n’en partage pas moins de nombreuses qualités.

Après cinq ans au placard, Tony, un gangster usé, revient sur le devant de la scène. Avec ses fidèles complices, ils projettent ensemble le cambriolage d’une fameuse bijouterie parisienne. Le plan semble parfait et tout se déroule comme prévu jusqu’à ce qu’une bande rivale ne soit avertie du plan de Tony et décident de se joindre aux réjouissances…

Le titre du film interpelle par la présence du mot « rififi ». Ce terme d’argot avait été inventé par Auguste Le Breton. A l’origine, Du rififi chez les hommes n’est autre qu’un roman publié en 1953 par cet auteur de romans policiers. Auteur prolifique, nombre de ses manuscrits furent portés au grand écran. Des adaptations auxquelles il prit part en tant que scénariste et/ou dialoguiste. Ainsi Auguste Le Breton œuvra au côté donc de Jules Dassin puis auprès d’Alex Joffé (1959, Du rififi chez les femmes), de Jacques Deray (1962, Rififi à Tokyo) ou encore de Denys de La Patellière (1966, Du rififi à Paname). On note aussi l’usage de ce terme dans le titre alternatif français de Bugsy Malone réalisé en 1976 par Alan Parker : Du rififi chez les mômes.

Ce mot d’argot tombé en désuétude « vous ne le trouverez pas dans le dictionnaire » comme le chante Magali Noël. Pour connaître sa signification, il suffit de visionner Du rififi chez les hommes. Dans une scène de cabaret, qui n’est pas sans nous rappeler celle de Suzy Delair dans Quai des orfèvres (1947, Henri-Georges Clouzot), Magali Noël nous chante sa définition. Au-delà du « rififi », ce qui importe aussi ce sont les hommes invoqués par le titre du film. Ceux-là ont le verbe haut et la misogynie pour fidèle compagne. Dans Du rififi chez les hommes, les femmes tentent d’exister mais sont toujours tenues à l’écart car elles sont soupçonnées de menacer le bon déroulement des évènements. Si elles sont fautives, alors la correction tombera plutôt tôt que tard. Il y a des règles de « bonne » conduite, nul n’est sensé s’en désolidariser.

Ces hommes sont des truands expérimentés. Leur jeunesse en moins mais l’expérience en plus rend envisageable un dernier cambriolage. Pour les incarner, Jules Dassin convoque un casting sans tête d’affiche. Pourtant, de bout en bout, une troupe de comédiens évolue sous nos yeux. Chaque scène du film reflète les qualités de metteur en scène et de directeur d’acteurs du cinéaste. Dassin avait aussi un autre talent. Il avait le don de savoir bien s’entourer. Outre Auguste Le Breton à l’écriture, la fiche technique du film s’illumine de noms tels que Alexandre Trauner (chef décorateur) ou Georges Auric (musique).

Le rôle principal est tenu par Jean Servais. L’acteur à la voix caverneuse trouve en Tony le Stéphanois le meilleur rôle de sa carrière. Tony désormais condamné par la tuberculose sort fraîchement de Clairvaux après cinq ans passés à l’ombre. Cinq ans, c’était aussi la durée du silence de Dassin avant la réalisation Du rififi chez les hommes ! Les complices de Tony sont Jo le Suédois sous les traits de Carl Möhner), Mario interprété par Robert Manuel et César le Milanais, spécialiste du découpage de coffres forts, incarné par le réalisateur en personne sous le pseudonyme de Perlo Vita. On note aussi la présence au casting de Robert Hossein, homme de main d’une équipe rivale et jeune acteur dans l’un de ses premiers rôles au cinéma. Du rififi chez les hommes filmé en noir et blanc emprunte aux codes du film noir américain. Des liens de filiation peuvent être tirés vers son aîné, Les forbans de la nuit, mais aussi vers Touchez pas au grisbi de Jacques Becker sorti un an plus tôt dans les salles françaises. Trois films noirs qui ne manqueront pas d’être référencés dans d’autres longs-métrages à venir. Ainsi, en visionnant Du rififi chez les hommes on pense notamment à Bob le flambeur (1956, Les prémices de la Nouvelle Vague) réalisé par Jean-Pierre Melville et dont l’adaptation et les dialogues sont signés Auguste Le Breton. Pour sa part, Melville n’a jamais fait mystère de l’influence du film de Dassin sur son Deuxième souffle réalisé en 1966.

Précise, inventive, audacieuse et moderne, la réalisation du film justifie pleinement l’obtention par le cinéaste américain du prix du meilleur réalisateur décerné lors du festival de Cannes 1955. La précision de la mise en scène va de pair avec l’extrême méticulosité avec laquelle Dassin nous relate dans ses moindres détails les préparatifs du casse durant le premier tiers du métrage. La précision qui habite le film est par instants quasi documentaire, elle renvoie à celle de La cité sans voiles (1948).

Puis intervient au cœur Du rififi chez les hommes le casse de la bijouterie ciblée de la place Vendôme et son coup du parapluie. Plus aucun mot de ne sera prononcé pendant près de trente minutes. Suite aux longues préparations, toute la communication entre les quatre protagonistes passe par des gestes simples ou de brefs regards échangés. Le découpage précis de la séquence (Roger Dwyre en chef monteur) et son chronométrage subliment cet instant suspendu, véritable suspense d’anthologie.

Moins citée et pourtant pas moins virtuose, la longue scène finale va clore en solitaire la quête solidaire filmée jusqu’ici. Au volant de sa voiture, Tony le Stéphanois est alors engagé dans une course-poursuite de nouveau contre le temps. Cette scène se révèle viscérale, sèche et douloureuse. Toujours en milieu urbain, toujours sans le moindre mot prononcé, la fuite est engagée avec au bout, peut-être, la fin d’un parcours. Là encore, le film échappe aux règles du 7ème art grâce à une réalisation virtuose.

Tony le Stéphanois est libre et, définitivement et à jamais, Du rififi chez les hommes aussi.

3 réflexions sur “Du rififi chez les hommes – Sans mot dire

  1. Très grand film, pour ne pas dire chef d’œuvre, dans la droite ligne de son prédécesseur. Bien vu le clin d’œil à Delair et son petit tralala, et à Clouzot en général. Tu as aussi raison de souligner l’influence majeure sur le « Deuxième Souffle » de Melville, qui lui-même infuse le « Heat » de Michael Mann. Mais chez Dassin, le romantisme se joue à coups de paires de claques, d’humiliation. Le truand n’est pas sexy, plutôt rance et en fin de vie. Ce réalisateur avait décidément du génie.

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    • Il y a une filiation certaine entre Dassin et Melville. Le deuxième souffle bien sût mais aussi et surtout Bob le flambeur qui partage avec Du rififi chez les hommes le même coscénariste : Auguste Le Breton. Quand le film de Dassin sort en salles, Melville travaille sur Bob le flambeur qui sortira en salles un an plus tard. Je suis persuadé que Malville avait visionné Du rififi chez les hommes et que ce film a influencé, consciemment ou inconsciemment, la réalisation de Bob le flambeur.

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