Annette – Opéra(tique)

Près d’une décennie sépare Annette de Holy motors, précédent long-métrage réalisé par Leos Carax et sorti en salles en 2012. Dans la chronologie du 7ème art, ces neuf ans paraissent une éternité y compris à la lumière d’une filmographie débutée quatre décennies plus tôt et « forte » désormais de seulement six longs-métrages et autant de courts-métrages. Voir un nouveau film de Carax à l’affiche de son cinéma préféré est donc une chose rare. C’est même un évènement tant les précédentes réalisations du cinéaste français ont été forces de propositions cinématographiques dans l’antre d’un 7ème art français souvent convenu.

Los Angeles, de nos jours. Henry est un comédien de stand-up à l’humour féroce. Ann, une cantatrice de renommée internationale. Ensemble, sous le feu des projecteurs, ils forment un couple épanoui et glamour. La naissance de leur premier enfant, Annette, une fillette mystérieuse au destin exceptionnel, va bouleverser leur vie.

La scène d’introduction de Annette interpelle à plus d’un titre. Il y a la présence dans le champ de la caméra de Léos Carax mais aussi de Ron et Russell Mael. Leur présence respective ne relève pas d’un simple caméo mais bel et bien de personnages interprétés. Mentionnons ici que les deux membres fondateurs du groupe Sparks sont les auteurs du scénario et de la bande-originale du film. Cette introduction doit être perçue comme un guide destiné aux spectateurs. Assis dans la salle face à l’écran, ces derniers sont ainsi invités à prêter attention à la réalisation et l’habillage musical du film et à l’histoire racontée.

Cette séquence liminaire est très bien réalisée en un long plan séquence. Les images produites « within » puis « outside » et leur colorimétrie vibrent au rythme des vocalises et de la musique des Sparks, groupe de musique dont la créativité n’est plus à démontrer. Les angles de prise de vues ne sont pas sans nous rappeler ceux de Alejandro G. Iñárritu dans Birdman (2014). D’un point de vue cinématographique, l’introduction de Annette convainc dans de larges mesures. Elle enthousiasme.

C’est révéler peu de chose que d’annoncer que ce rythme endiablé ne sera pas maintenu sur toute la durée d’un film s’étirant sur près de cent-soixante minutes. Annette est ainsi le film le plus long réalisé par Carax. Mais, exception faite de Boy meets girl (1984), son premier long-métrage, toutes ses réalisations ont frôlé ou dépassé le double tour de cadran. Ce cinéaste rare, quelque peu empêché depuis la tumultueuse réalisation des Amants du Pont-Neuf (1991), anime chacune de ses réalisations d’un désir immense de filmer.

Le cinéaste aborde ici un genre nouveau, celui des comédies musicales. Soit un film dont la portée essentielle est celle du divertissement. Classiquement, le spectacle prime sur la narration. Mais nous parlerons plus volontiers d’opéra-rock alors que Marion Cotillard interprète une cantatrice et que le personnage joué par Adam Driver renvoie à Phantom of the paradise (1974) de Brian de Palma. Nouveau genre cinématographique et nouvelle distribution articulée autour de deux acteurs de renommée internationale, vecteurs essentiels d’un film dont la distribution est attendue large et mondiale.

Le récit interroge le star-system, l’idolâtrie, la fascination que le couple de stars formé à l’écran par les deux comédiens précités suscite. Viendra ensuite la chute de popularité, la naissance d’Annette puis le drame. Le scénario et sa mise en images procèdent selon une double évolution. Le film part du superficiel pour, petit à petit, aller vers l’existentiel. En parallèle de ce mouvement, une seconde trajectoire est observée : du réel vers le fantasmagorique, la naissance d’Annette marquant un premier point de basculement. Fille d’un couple de stars, la petite créature sous manipulation est aussi destinée à devenir star éphémère au sein d’un star-système qui sait tirer les ficelles. Par essence, le film se révèle hybride, peu commun et parfois radical dans les choix opérés.

Si Denis Lavant n’apparaît pas au casting du film, Carax dont il est l’acteur fétiche s’attache à matérialiser un trait d’union entre Holy motors et Annette. En effet, très peu de temps après la scène liminaire, au détour d’une courte scène, le cinéaste donne à Cotillard le visage masqué d’Edith Scob dans Les yeux dans visage (1960, Georges Franju) et dans Holy motors. De même, l’actrice chantant chevaux courts nous remémore la prestation neuf ans plus tôt de Kylie Minogue ainsi qu’en fin de film dans un lieu ressemblant à la Samaritaine. Pareil clin d’œil sera adressé à Michel Piccoli en début de métrage via le personnage de Cotillard assis dans une limousine et en fin de film par la tache de vin visible sur le visage du personnage joué par Driver.

Appartenant à un genre cinématographie bien identifié, animé par une distribution qui ne l’est pas moins, Annette porte moins la patte de son auteur que ses aînés. Carax s’empare de la sphère du show-business pour en évoquer les excès à travers de longs plans-séquences composés grâce à une caméra très mobile et volontiers aérienne. Effets spéciaux et jeux de transparence, pas toujours de très bon aloi, sont aussi au rendez-vous. Il y a une chorégraphie de la mise en scène au service d’un spectacle à part entière ce qui colle parfaitement au thème du film.

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