Don’t look up : Déni cosmique – Métaphore d’un déni

Adam McKay est issu de la réalisation pour le petit écran. Son début de carrière a été notamment marqué par la réalisation de plusieurs épisodes du Saturday night live. Son travail pour le grand écran fut salué en 2016 par l’obtention de l’Oscar du meilleur scénario adapté pour The big short. Cinq ans plus tard, le cinéaste américain livre Don’t look up : Déni cosmique, un nouveau film à grand spectacle dont il est aussi le co-auteur avec David Sirota. Au-delà du spectacle fourni, cette production Netflix diffusée sur la plateforme de streaming éponyme jouit d’un impressionnant casting composé, entre autres, de Leonardo DiCaprio, Jennifer Lawrence, Meryl Streep, Cate Blanchett, Jonah Hill et Mark Rylance. La lecture couramment constatée de Don’t look up dans la presse invoque la question climatique. Notre lecture est toute autre. Nous vous expliquons pourquoi.

Deux astronomes méconnus entreprennent une tournée médiatique pour prévenir l’humanité qu’une comète fonce sur la Terre. Mais cela n’a pas l’air d’inquiéter grand monde.

Le synopsis ci-dessus est celui présent sur la fiche du film du site Netflix. Sur d’autres sites faisant référence, dont l’incontournable IMDb, les synopsis reformulés trustent le qualificatif « méconnus » par « piètres » ou « médiocres » ! Pourquoi ? Nous ne souhaitons pas ouvrir un procès sur quelques éventuelles mauvaises intentions, mais cela interroge. Jennifer Lawrence (Kate Dibiasky) et Leonardo DiCaprio (Dr. Randall Mindy) incarnent le duo de scientifiques central. Tous les deux sont en effet « méconnus » et vont faire une entrée tonitruante bien malgré eux sur la scène médiatique. Par contre, ils ne sont nullement « piètres » ou « médiocres », bien au contraire.

Kate découvre une comète dans le cadre de son doctorat en astronomie. Les calculs de trajectoire faits par la doctorante et ceux de son professeur, le Dr Randall Mindy, aboutissent à la même conclusion : cette comète entrera en collision avec la Terre dans six mois et vingt-quatre jours. Elle doit s’abimer au large du Chili mais sa taille conséquente génèrera un immense tsunami qui détruira toute vie sur Terre.

A notre humble avis, ce scénario catastrophe s’inscrit très mal dans l’interprétation très souvent constatée de ce film. Une lecture communément faite car Adam McKay s’est exprimé sur sa foi en des solutions technologiques pour résoudre le dérèglement climatique. Mais le sujet du film n’est pas là selon nous. Qui dans une telle situation (fin programmée et certaine à court terme de toute vie sur Terre) se préoccuperait alors de la question climatique ? Personne ou peu de monde quand on sait le peu d’écho qu’a reçu le rapport du GIEC (1), pourtant cataclysmique, publié l’été dernier. De plus, le dérèglement climatique n’a pas pour cause un évènement cosmique quel qu’il soit. Non, cette lecture de Don’t look up ne nous satisfait pas. Ce prétendument thème écologique n’affleure d’ailleurs réellement qu’en fin de métrage quand il nous est donné de comparer l’ancien et le nouveau monde.

David Sirota, auteur de l’histoire, et le réalisateur de The big short, auteur du scénario, font à travers le récit d’une catastrophe planétaire celui, en sous-texte, de la crise sanitaire que nous traversons. En seconde lecture, le danger cosmique devient danger biologique. Il n’est en effet pas interdit de voir en cette comète qui menace la vie sur Terre le virus Sars-CoV-2. Et, derrière la technologie mise en œuvre par les scientifiques pour tenter de détruire la comète Dibiasky, ne faut-il pas voir les vaccins anti-Covid ? Une séquence en images de synthèse nous paraît extrêmement explicite sur la réponse à apporter à cette interrogation.

Cette lecture de Don’t look up est troublante à plusieurs reprises et laisse interrogateur au regard de l’épilogue de ce long-métrage. Un épilogue qui n’est en pas tout à fait un puisque le long générique final est entrecoupé de deux séquences. Ce même générique recèle aussi de nombreux messages sous formes symboliques. Certains de ces symboles viennent simplement caractériser le personnage interprété par l’acteur dont le nom apparaît à l’écran. D’autres symboles sont laissés à la libre interprétation de chaque spectateur…

Les moyens financiers mis en œuvre pour réaliser Don’t look up sont conséquents et se voient à l’écran. Les travaux de post-production et ceux effectués sur les effets spéciaux sont innombrables. Peu de choses sont à reprocher à la réalisation mise en œuvre par McKay. Nous notons un abus de champs-contrechamps et, en début de métrage, un sur-découpage donnant par instants une impression de trop plein et de sur-rythme. Une moindre frénésie dans le montage technique aurait permis une meilleure fluidité et une meilleure appréhension du fil narratif. Cette façon de faire est assez commune aux films à grand spectacle produits ces dernières années. Heureusement, elle ne vient polluer que la première demi-heure de Don’t look up.

Sur le plan du récit, le scénario s’alimente en partie du programme DART de la NASA. La distribution mondiale du film sur Netflix (24 décembre 2021) suit d’ailleurs d’un mois, jour pour jour, le lancement de la mission DART (24novembre 2021) ! La narration garde le duo de scientifiques Lawrence / DiCaprio pour personnages centraux. Tous les deux endossent le rôle de lanceur d’alerte face aux pouvoirs publics et aux médias. Sans rien parodier tant tout semble plausible, McKay met dos-à-dos sphère politique et sphère médiatique. Ni l’une, ni l’autre ne se montre en mesure de prendre au sérieux nos lanceurs d’alerte.

Au fil de cette tournée médiatique, nous découvrons le duo d’animateurs de l’émission télévisée The daily rip sous les traits de Cate Blanchett et Tyler Perry. En miroir, un autre duo trône à la Maison Blanche : Meryl Streep en présidente des Etats-Unis flanquée d’un chef de cabinet – Jonah Hill – qui n’est autre que son fils. La première nommée incarne ici un double féminin de Donald Trump alors que le second, conseiller de sa mère, pourrait être assimilé à un double masculin d’Ivanka Trump… De fil en aiguille, McKay tire le portrait d’un courant politique sans opposition : un populisme démagogue animé d’une vision strictement limitée au court-terme. L’inconséquence, le cynisme, le scepticisme et l’indifférence premières de ces différents interlocuteurs sont autant d’obstacles à mobiliser l’attention de la population. L’incapacité des sphères politique et médiatique à hiérarchiser les informations en fonction de leur niveau de gravité est relayée et amplifiée par les réseaux sociaux, vecteurs principaux à l’hystérie des masses populaires.

Ce ne sont là que les premiers éléments d’un scénario habile, sans temps mort et ménageant de nombreux rebondissements. In fine, McKay interroge nos rapports à l’information et aux médias. Les médias composant le paysage audiovisuel 2.0 sont plus prompts à rechercher le futile et bien moins attentifs aux vrais problèmes. Don’t look up montre notamment comment détourner l’information pour la rendre moins alarmante ou traumatisante pour le public. Il serait plus sage de prêter une oreille attentive aux scientifiques et faire la sourde-oreille à ceux qui se prétendent être scientifiques sur les plateaux TV, charlatans et bonimenteurs cumulant les conflits d’intérêt.

La société décrite est scindée en deux. Il y aura ceux dans le déni et dont le mot d’ordre sera celui du titre original : « Don’t look up ». Le complément de titre « Déni cosmique » à destination du public francophone de Netflix est en cela parfaitement redondant et inutile. Le choix du titre en lui-même surprend. Pourquoi ne pas avoir opté pour le slogan adverse « Just look up », celui du camp de la raison, celui de notre duo de scientifiques principal ? Etrange.

Don’t look up résonne aussi fortement en tant qu’œuvre critique de la classe politique dirigeante, ici états-unienne, sous l’influence forte des détenteurs du capital financier. Il faut souligner l’interprétation impeccable de Mark Rylance. Sous les traits physiques voisins d’un Bernard Arnault, l’acteur incarne l’un de ces chefs d’entreprise œuvrant dans les nouvelles technologies. Son personnage louvoie entre Jeff Bezos et Steve Jobs ou Bill Gates avant de s’échouer du côté d’Elon Musk en fin de métrage. Proche du pouvoir politique en tant que principal donateur lors de la dernière campagne électorale en date, il condense dans ses décisions le lobbying exercé sur les dirigeants politiques et les libertés prises envers une population par les nouvelles technologies devenues invasives. Les calculs des politiciens font bon ménage avec ceux d’entrepreneurs toujours intéressés par de possibles nouvelles sources de profits. Ces intérêts industriels et financiers (crypto monnaies comprises) ne manqueront pas de faire dévier de sa trajectoire la portée des plans initiaux à défaut, peut-être, de dévier la trajectoire de la comète. D’ailleurs, n’entendrons-nous pas de la bouche du personnage interprété par DiCaprio quelques dénonciations bien senties envers ces dirigeants et ces lobbyistes ?

Finalement, la principale faiblesse du scénario de Dont’ look up réside dans sa vision américano-centrée d’une catastrophe dont la portée est mondiale. Certes, d’autres missions étrangères de sauvetage sont évoquées mais bien trop rapidement évacuées. Elles paraîtront dès lors trop peu crédibles et bien trop accessoires pour nombre de spectateurs. Enfin, nous déplorons manque de progressivité dans le traitement des réactions de la population. A l’indifférence de la masse populaire succède ainsi sans transition l’hystérie qui s’empare d’une population sans initiative.

Quel que soit le niveau de lecture fait – récit métaphorique (la comète devient virus) ou pas – Don’t look up ne manque pas d’interroger son auditoire. Son épilogue, notamment par « l’issue » qu’il propose, ne peut en effet laisser indifférent. L’emploi d’un titre à la forme négative là où sa version opposée donc positive (« Just look up ») semblait plus opportune élargit le champ des possibles et rend les interrogations naissantes insondables.

Métaphore ou pas, McKay fait feu de tout bois pour décrire l’impasse dans laquelle nos sociétés ultra-libérales semblent être engagées. Les décideurs sont bien incapables d’apporter les bonnes solutions aux défis auxquels nous devons faire face. Don’t look up, sans nul doute, nous interroge et nous renvoie à nos faiblesses et contradictions.

(1) Traduction en français du « Rapport du GIEC : résumé pour les décideurs » et analyse en français de celui-ci.

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