Un vrai crime d’amour – La fabrique d’un crime

La filmographie pour le grand écran de Luigi Comencini est composée d’une quarantaine de films de fiction réalisés sur autant d’années depuis la fin des années 1940. Etrangement, auprès du grand public, seules les comédies (à l’italienne) émergent vraiment de cette œuvre cinématographique pourtant plurielle. Parmi ces comédies, citons L’argent de la vieille (1972) qui précéda la réalisation des tout aussi recommandables Les aventures de Pinocchio (1972, série TV en 6 épisodes) et le mélodrame Un vrai crime d’amour (1974) dont il est question ici.

Carmela et Nullo sont ouvriers dans une usine de la banlieue industrielle de Milan. La relation amoureuse qui se tisse entre eux les confronte à l’héritage social et idéologique qui les sépare : Nullo, du nord, est issu d’une famille communiste et athée, tandis que Carmela, immigrée sicilienne, porte avec elle tout le poids d’une culture catholique et patriarcale.

Les premiers photogrammes de Un vrai crime d’amour donnent à voir un environnement industriel. Carmela (Stefania Sandrelli) y apparaît en ouvrière d’usine. Les couleurs ternes et tristes prolongées par celles des premières scènes en extérieur dévoilant un ciel bas, chargé, peu lumineux plantent le décor du film. Ainsi, les protagonistes paraissent dès le début comme des ombres d’eux-mêmes notamment dans la brume extérieure, immuable toile de fond. L’horizon bouché est à l’image de l’avenir de personnages déjà en souffrance car conscients des dangers qui les menacent, peut-être déjà morts. D’un point de vue visuel, le film donne en effet l’impression qu’un deuil est porté par anticipation. La tristesse est un protagoniste à part entière du métrage. Les sourires sont rares, toujours discrets et intimes.

Dans l’usine, les gestes de Carmela, bien que filmée à différents postes de travail, demeurent répétitifs et mécaniques. L’environnement productif bruyant paraît instantanément déshumanisé et même nocif au genre humain. Luigi Comencini aborde des questions d’ordre écologique, un thème peu courant dans le cinéma italien des années 1970. Il y a cette usine émettrice de fumées toxiques sources de conflits sociaux. Dans la banlieue industrielle milanaise où se situe cette fabrique, la nature paraît étouffée par un ciel bas et menaçant. Jamais le moindre rayon de soleil ne viendra déchirer la grisaille ambiante.

En thème secondaire, le cinéaste italien évoque l’intégration des Italiens du sud dans l’Italie du Nord. Par extension, il est aussi question des différences de classe sociale entre Carmela, sicilienne, et Nullo (Giuliano Gemma), originaire de la banlieue milanaise. Nullo, qui nous expliquera son étrange prénom, réside dans la banlieue proche de Milan encore en construction et où chaque barre d’immeuble partage son voisinage avec ses semblables. Pour sa part, Carmela habite dans un bidonville bien plus éloigné et miséreux et où les habitants des quartiers précités, pourtant de classe modeste, sont considérés comme aisés par Carmela. Les quelques couleurs affichées sur la façade de l’immeuble décrépit où habite Carmela percent très peu la grisaille ambiante et ne peuvent masquer les intérieurs très vétustes.

Dans Un vrai crime d’amour, Comencini et Ugo Pirro, coauteurs du scénario, portent leur attention sur l’héritage social et idéologique qui anime tant Carmela que Nullo. Tous deux sont issus de milieux sociaux différents. La veine sociale contestataire et engagée suivie par la narration est pertinente. Le fil narratif emprunté fait feu de tout bois jusqu’à la tragédie pour évaluer et dénoncer le coût humain exorbitant de l’industrialisation entre conditions ouvrières précaires et nuisances des rejets toxiques de l’usine. Ce film injustement méconnu, déjà brillant, est encore relevé par des questions relatives à l’engagement syndical, au racisme et à l’intégration nord-sud.

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