Avec amour et acharnement – A bout de souffle

Dans le paysage du cinéma français, les réalisations de Claire Denis empruntent toujours des sentiers singuliers, des chemins de traverse peu empruntés par les autres cinéastes français. Quatre ans déjà après High life (2018, Ici-bas sur terre), Avec amour et acharnement ne déroge pas à cette règle même si ce dernier long-métrage en date de la réalisatrice n’est pas à classer parmi ses œuvres les plus aventureuses. Il n’en demeure cependant pas moins quelques aspects singuliers dont on prend toujours plaisir à être témoins.

C’est Paris et c’est déjà l’hiver. Sarah et Jean s’aiment, ils vivent ensemble depuis plusieurs années. C’est un amour qui les rend heureux et plus forts. Ils ont confiance l’un en l’autre. Le désir ne s’est jamais affadi. Un matin, Sarah croise par hasard François son ancien amant, ce François qui lui a présenté Jean, ce François qu’elle a quitté pour Jean sans hésiter.

Claire Denis porte à l’écran le roman Un tournant de la vie de Christine Angot publié en 2018 aux éditions Flammarion. Si la collaboration entre la réalisatrice et la romancière est ici indirecte, elle avait été directe quand Angot avait contribué à l’écriture des scénarios de Voilà l’enchaînement (court-métrage réalisé en 2014) et de Un beau soleil intérieur (long-métrage sorti en 2017, Les reflets du genre humain). On retrouvait déjà en 2017, Juliette Binoche dans le rôle principal féminin, ici, Sarah.

Avec amour et acharnement décline sur deux heures de temps le récit d’un trio amoureux. Sarah forme avec Jean (Vincent Lindon, autre acteur couramment sollicité par la réalisatrice) le duo principal du film. Alors que Binoche et Lindon sont des acteurs expérimentés, reconnus et majeurs dans le cinéma français, il est étonnant de constater qu’il aura fallu attendre 2022 pour les voir enfin réunis à l’affiche d’un même film ! Et, au regard de leur prestation d’acteur respective, mention spéciale pour leur justesse d’interprétation, l’intuition de Denis de les réunir à l’écran est excellente.

Ensemble, Sarah et Jean forment un couple de divorcés non mariés, vivant donc une union libre d’apparence heureuse et stable. C’est du moins ce que s’attache à montrer l’introduction du métrage. Plus tard, un troisième personnage, François, viendra bousculer ce duo certes paisible mais au passé professionnel et/ou sentimental douloureux. François est interprété par Grégoire Colin, autre acteur fétiche de longue date (près de trente ans) de la cinéaste. Notons aussi la belle présence au casting de Bulle Ogier dans un rôle secondaire.

Pour l’écriture et l’interprétation de son film, Denis s’offre donc un terrain de jeu connu drapé, sans surprise, par une bande son dont la composition a été confiée au groupe de musique Tindersticks et à son leader Stuart Staples. Là encore, toujours sans surprise, le résultat entendu ne prête guère le flanc à la critique. La part aventureuse de Avec amour et acharnement est donc à rechercher ailleurs.

Dans la première partie du film, la réalisatrice dévoile par touches successives savamment distillées le passé sentimental et professionnel du duo principal. Cette mise en lumière progressive permet d’introniser François, ex-époux de Sarah. Une fois ces éléments dévoilés et installés, la narration emprunte un autre cheminement, celui d’une suite d’évènements imprédictibles. La narration déjà brillante gagne alors encore en intérêt grâce au traitement mis en œuvre. Malheureusement, la tenue du fil narratif s’étiole en fin de parcours alors que s’accumulent des revirements qui viennent affaiblir, pour ne pas dire décrédibiliser, l’épilogue de Avec amour et acharnement. Cette fin de film apparaît moins travaillée dans l’écriture scénaristique. Dès lors, de la dernière demi-heure on ne retient qu’un sentiment de trop plein, l’embarras d’un final convenu ne rentrant pas en résonnance avec toute la narration qui le précède. Le choix scénaristique guidant le fil narratif final reste donc discutable d’autant qu’il requiert des deux acteurs principaux de sortir de leur excellente interprétation constatée jusqu’ici pour échouer dans un certain sur-jeu maladroitement négocié. De l’importance, à ne jamais négliger, d’opter pour des options narratives bien dosées à déclencher aux moments opportuns.

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