L’école buissonnière – « J’ai un nouveau maître »

Le public français garde de Bernard Blier (1916-1989) le souvenir d’un acteur resté célèbre par ses interprétations de personnages truculents dans un corps rondouillard défiant les canons du 7ème art. Ainsi, Blier, c’est avant tout Raoul Volfoni dans Les tontons flingueurs (1963, Georges Lautner), ou encore M. Guitton alias « Gazou » dans Le distrait (1970, Pierre Richard). Cette perception de l’acteur père du cinéaste Bertrand Blier est réductrice. Elle fait en effet fi des interprétations les plus subtiles qu’il ait fourni en plus de cinquante ans de carrière. Parmi celles-ci, il y a celle de son premier vrai premier rôle que lui offre Jean-Paul Le Chanois en 1948 dans L’école buissonnière.

En 1920, après des années de dur labeur au service de son école, monsieur Arnaud, l’instituteur traditionaliste d’un village provençal, prend sa retraite. Pascal Laurent, son remplaçant, s’inspire de la pédagogie élaborée par Célestin Freinet, une méthode un peu trop moderne au goût des parents d’élèves…

Au lendemain de la 2nde Guerre Mondiale, Jean-Paul Le Chanois porte au cinéma les méthodes d’enseignement de Célestin Freinet (1896-1966) alors encore très discutées voire contestées. Le tournage de L’école buissonnière est certes réalisé en 1948 mais l’action campée est celle de 1920 donc contemporaine à celle de Freinet alors nommé instituteur à l’école de Bar-sur-Loup (Alpes-Maritimes). Et c’est bel et bien en 1920 que Freinet démarra ses travaux de pédagogue. Sur de telles bases, le film s’annonce comme une œuvre biographique. Il n’en est rien ou presque. A l’écran et sous les traits de Bernard Blier, Freinet devient Monsieur Pascal Laurent mais le scénario et les dialogues concoctés par Le Chanois prennent appui sur un synopsis écrit par Elise Freinet (1898-1983), épouse de Célestin Freinet. Plus encore, une partie du film est tournée à Vence (Alpes-Maritimes) où les époux Freinet finirent leur vie. Et ce sont les enfants de l’école Freinet de Vence qui tiennent leur propre rôle autour de Blier, campant un maître d’école animé de règles pédagogiques radicalement nouvelles.

Ce premier rôle de Blier est d’importance car le film repose beaucoup sur ses épaules car le casting réuni est très majoritairement amateur. Notons au passage l’excellence de la direction d’acteurs de Le Chanois qui parvient à tirer de belles interprétations des écoliers, parfaits débutants devant la caméra. A 32 ans, Blier compte déjà une dizaine d’années d’expérience dans la profession d’acteur et une filmographies déjà forte d’une quarantaine de films où son temps de présence dans le champ de la caméra est très variable d’un long-métrage à l’autre. En 1948, le futur Raoul Volfoni n’est plus un acteur débutant, bien au contraire. Il est déjà l’auteur de prestations très remarquées notamment aux côtés de Louis Jouvet dans Entrée des artistes (1938, Marc Allégret), Hôtel du nord (1938, Marcel Carné) et Quai des orfèvres (1947, Henri-Georges Clouzot). Il collabora de nouveau avec Carné et Arletty en 1939 dans Le jour se lève où il lui est alors donné l’occasion de donner la réplique à Jean Gabin.

Dans ce début de carrière, Blier cumule donc les seconds rôles auprès des plus grands acteurs et actrices du cinéma français de l’entre-deux-guerres. Il est à bonne école, nullement buissonnière. Les premiers rôles endossés restent rares. Il y a eu l’incunable Seul dans la nuit (1945, Christian Stengel) ainsi que le trop méconnu Le café du cadran (1947, Henri Decoin). Mais, par le fait qu’il campe le personnage central et soit entouré d’un casting essentiellement amateur, son rôle de maître-pédagogue dans L’école buissonnière peut être considéré comme son vrai premier rôle. En maître ès éveil à peine trentenaire, Blier fournit une prestation remarquable de justesse dans un registre qui lui demeurera peu commun.

Dans la filmographie de Le Chanois, ce long-métrage d’après-guerre est à classer parmi les œuvres courageuses ou à risques vis-à-vis de l’opinion publique dominante du moment au même titre que Le cas du Docteur Laurent (1957) qui traitait de l’accouchement sans douleur. Ici, le réalisateur s’inscrit tout autant en défenseur et illustrateur des méthodes d’enseignement créées par Freinet. Que faire d’enfants peu intéressés par l’école car peu à l’aise dans le carcan des programmes imposés par l’Education Nationale ? Au diable les doctrines, le champ d’expression doit être laissé libre au bon sens et à l’écoute de nos têtes blondes. La piste suivie ici est de faire de chaque écolier un enquêteur sur un sujet de son choix pour ensuite décliner le tout dans un petit périodique local. Libre, rafraîchissant, L’école buissonnière fait mouche grâce notamment à la finesse et l’intelligence de sa réalisation. A l’image de ses protagonistes, le cœur léger et plein de certitudes à contre-courant, « j’ai un nouveau maître ».

Extrait – Version non restaurée

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