Lumière 2014 (Pedro Almodóvar)

Lumière 2014 - Affiche

N.B. : les zones de couleur turquoise révèlent une partie de la trame du scénario

Outre la rétrospective consacrée à Pedro Almodóvar et la double carte blanche qui lui est attribuée (films qui l’ont influencé et films en hommage au cinéma espagnol), la programmation du festival Lumière 2014 comporte également :

  • une large rétrospective en copies restaurées de l’œuvre cinématographique de Claude Sautet, analyse et portrait de la France de 1960 à 1995
  • un focus sur la filmographie de Frank Capra, plus particulièrement sur les réalisations des années 30 de ce grand cinéaste humaniste de l’âge d’or d’Hollywood
  • un hommage en leur présence à, entre autres, Faye Dunaway, Ted Kotcheff et Michael Cimino

Prix Lumière : Pedro Almodóvar

Parle avec elle (2002) – Pedro Almodóvar

Titre original : Habla con ella

Une représentation de Café Müller, spectacle de Pina Bausch. Deux hommes, qui ne se connaissent pas, sont assis, l’un à côté de l’autre : Benigno (Javier Cámara), un jeune infirmier, et Marco (Darío Grandinetti), un écrivain d’une quarantaine d’années. Marco laisse quelques larmes lui échapper, Benigno aimerait lui parler, mais n’y parvient pas. Plusieurs mois plus tard, les deux hommes se rencontrent à la clinique El Bosque, où travaille Benigno. Lydia (Rosario Flores), l’amie de Marco, femme torero, se retrouve dans le coma à la suite d’un accident de corrida. Benigno, lui, est au chevet d’une autre femme dans le coma, Alicia (Leonor Watling), une jeune danseuse qu’il observait depuis son appartement.

Parle avec elle

Notre avis (4/5) : Le premier plan de Parle avec elle (2002) montre un rideau de théâtre et vient donc en écho au dernier plan de Tout sur ma mère (1998) qui montrait également un rideau de théâtre. Pedro Almodóvar inscrit ainsi Parle avec elle en continuité de son film précédent. Mais l’un n’est pas la suite de l’autre car Parle avec elle est porteur d’un scénario original (oscar du meilleur scénario) parsemé de multiples flashbacks et ellipses. Parmi ces dernières, celle qui reste en mémoire est celle de L’amant qui rétrécit, un court métrage muet et en noir et blanc qui tranche avec les fulgurances colorées (à dominante rouge) du film. Cette bulle érotique inattendue, entre fantastique et burlesque, bouleversera Benigno et déclenchera l’acte répréhensible dont il sera l’auteur. Débute alors la deuxième moitié de Parle avec elle dans laquelle le drame de la solitude ira crescendo. Le dernier plan laissera une place inoccupée entre Marco et Alicia, c’est celle de Benigno.

Almodóvar producteur

Les nouveaux sauvages (2014) – Damián Szifron

Titre original : Relatos salvajes

L’inégalité, l’injustice et l’exigence auxquelles nous expose le monde où l’on vit provoquent du stress et des dépressions chez beaucoup de gens. Certains craquent. Les Nouveaux sauvages est un film sur eux. Vulnérables face à une réalité qui soudain change et devient imprévisible, les héros des Nouveaux sauvages franchissent l’étroite frontière qui sépare la civilisation de la barbarie. Une trahison, le retour d’un passé refoulé, la violence enfermée dans un détail quotidien, sont autant de prétextes qui les entraînent dans un vertige où ils perdent les pédales et éprouve l’indéniable plaisir du pétage de plombs.

Les nouveaux sauvages

Les nouveaux sauvages est un film argentin produit par Pedro Almodóvar et sa société de production El deseo. Il est présenté en avant-première exclusive au festival Lumière 2014.

Notre avis (3/5)Les nouveaux sauvages est un film à sketchs composé de six vignettes sociétales successives et sans lien narratif entre elles. Trois des histoires racontées ont cependant pour point commun notre comportement au volant de notre voiture, caractéristique de nos vies en mode accéléré. Sur ce type de film, nous sommes inévitablement portés à comparer les histoires racontées entre elles. Globalement, les vignettes proposées sont de qualité, seule la dernière (mariage juif) nous a paru d’un niveau plus faible. Une moindre qualité que nous expliquons par le fait qu’elle s’appuie sur un humour plus convenu et un enchaînement d’évènements plus prévisible.

Le temps de Claude Sautet

L’arme à gauche (1965) – Claude Sautet

Jacques Cournot (Lino Ventura), navigateur français vivant aux Caraïbes, est engagé par Hendrix (Alberto de Mendoza), un éventuel acheteur, afin de visiter et estimer un yacht, le Dragoon. Quelques jours plus tard, le yacht, ainsi que son potentiel acquéreur, ont disparu et Cournot est immédiatement soupçonné. Rae Osborne (Sylva Koscina), la propriétaire du Dragoon, riche veuve américaine, innocente Cournot et lui demande de l’aider à retrouver son bateau. Après de longues recherches, ils retrouvent le Dragoon, échoué sur un banc de sable, à première vue, abandonné…

L'arme à gauche

Notre avis (1.5/5) : L’arme à gauche est un film d’aventure et d’action sur fond de trafic d’armes. En adaptant le roman Aground du romancier américain Charles Williams qui participa à l’écriture du scénario, Claude Sautet rend hommage au cinéma américain qu’il affectionnait (Hawks, Walsh, …).

Ce deuxième long métrage de Claude Sautet, sorti cinq ans après Classe tous risques, déçoit par rapport à son aîné. Le film manque de rythme, souffre de quelques longueurs et tourne quelque peu trop en rond. La mise en scène, d’une sobriété académique, se montre restrictive et engoncée. Lino Ventura est cependant à créditer d’une excellente interprétation dans un rôle de marin où les gestes et regards prédominent face aux dialogues.

Les choses de la vie (1970) – Claude Sautet

Une route nationale, en rase campagne. Pierre Bérard (Michel Piccoli), ingénieur dans les travaux publics, gît, blessé, sur le bas-côté. À grande vitesse, il a voulu éviter un camion à bord de son Alfa-Romeo. Paralysé, mais conscient, il se remémore des bribes de sa vie, ces moments qui disparaîtront avec lui et s’interroge sur ce que vont devenir les êtres qui partageaient son existence : Hélène (Romy Schneider), sa jeune maîtresse, Catherine (Lea Massari), sa femme, Bertrand (Gérard Lartigau), son fils…

Les choses de la vie

Notre avis (4.5/5) : Les choses de la vie est probablement le film le plus emblématique de Claude Sautet qui fut récompensé du prix Louis Delluc en 1970. Sans affabuler « avec deux f », le réalisateur et Jean-Loup Dabadie égrainent Les choses de la vie, ces projets évoqués puis reportés qui finissent en autant de rendez-vous manqués, les choix à faire qui restent en suspens, l’ennui qui devient lassitude, l’égoïsme de chacun et sa compagne la solitude que seule la pluie semble pouvoir nettoyer comme elle fera fuir les curieux lors de l’accident de voiture. A travers un Michel Piccoli indécis entre son ex-épouse incarnée par Lea Massari et sa maîtresse sous les traits de Romy Schneider, le cinéaste se livre à un exercice de style tant formel que narratif qui interpelle au regard de ses précédentes réalisations.

Si Claude Sautet opte naturellement pour un défilement à vitesse normale des images, il fait usage également de ralentis, d’arrêts sur image et de scènes déroulées en accéléré et/ou en arrière. Magnifié par le thème musical composé par Philippe Sarde, ce remarquable travail de montage trouve son apogée dans la scène de l’accident extrêmement composée et filmée sous plusieurs angles, un modèle du genre. La fluidité que nous remarquons ici vaut pour l’ensemble du film pourtant bâti sur de multiples flash-back et de très subtiles ellipses.

Le long métrage et ses protagonistes semblent vouloir rattraper un passé révolu. Une fuite en arrière menée en solitaire et dont le chemin est balisé par les souvenirs, les sentiments, les impressions et les non-dits des différents personnages. A cette construction singulière s’ajoute un traitement spécifique du fil narratif. Les dialogues laissent progressivement la place aux dialogues de sourds puis aux monologues, viennent ensuite les introspections susurrées puis des dialogues non entendus (langage des regards). Cette progression fait finalement se perdre la narration dans un rêve par une magnifique scène de mariage où tous les protagonistes sont réunis autour d’une table. Un rêve muet où seuls les corps et regards sont sources d’informations. La caméra balaye les convives : à gauche Michel Piccoli et Romy Schneider, les invités du mariage, gais et souriants, puis en face, Lea Massari et son nouveau compagnon au comportement plus neutre, enfin à droite, les témoins de l’accident, la mine déconfite et les yeux hagards… Derrière eux, c’est l’Alfa-Roméo non accidentée qui apparaît plein cadre avant que le regard interrogatif de Michel Piccoli ne soit accroché par l’objectif de la caméra. Magistrale et sublime synthèse des Choses de la vie.

Vincent, François, Paul et les autres… (1974) – Claude Sautet

Amis de longue date, Vincent (Yves Montand), François (Michel Piccoli), Paul (Serge Reggiani), ainsi que leurs compagnes, et Jean (Gérard Depardieu), jeune contremaitre et apprenti boxeur, se retrouvent tous les week-ends dans la maison de campagne de Paul. Ils traversent tous une période plus ou moins difficile, sentimentalement ou professionnellement. Mais les ennuis de Vincent semblent plus importants, son entreprise accuse des difficultés financières et son cœur s’affaiblit…

Vincent, François, Paul et les autres

Le film nous est présenté par Thierry Frémaux et Stéphane Audran alias Catherine dans le film, donc épouse de Vincent incarné par Yves Montand. Bien que prévenus par le premier nommé, la version restaurée projetée, assez sombre et granuleuse, s’avèrera décevante.

Notre avis (4/5) : Dans la filmographie de Claude Sautet, Vincent, François, Paul et les autres…est le film qui jouit de la plus grande notoriété tant auprès du public que des critiques. Ce constat est probablement lié, en partie, à l’impressionnant casting réuni : Michel Piccoli, Yves Montand, Serge Reggiani, Gérard Depardieu, Stéphane Audran, Marie Dubois… Un film choral excellemment servi par ses acteurs et dont ressort, à nos yeux, l’interprétation sans faille de Michel Piccoli, d’une justesse rare dans de multiples registres. Pour exemple, la fameuse scène du gigot dans laquelle il pousse un retentissant coup de gueule avant de quitter la pièce et laisser ses camarades de jeu livrés à eux-mêmes. Magistral !

Dans l’écriture du scénario, adapté du roman La grande marrade, les personnages sont privilégiés face à leurs actes et aux situations. Une écriture fine et précise du réalisateur secondé par Jean-Loup Dabadie mais aussi Claude Néron auteur du roman précité. Le récit déploie le thème de l’amitié ou, plus précisément, de l’érosion de celle-ci. L’usure du temps fait son œuvre sur la complicité et l’entraide entre les personnages qui s’isolent victimes de leur propre égo. Le film baigne ainsi dans une certaine nostalgie, celle d’une époque où les Trente glorieuses laissent la place à une période qui sera marquée par la crise pétrolière et ses conséquences. Le film capte ainsi la nostalgie naissante d’une époque protectrice du milieu petit-bourgeois dépeint par le réalisateur. Le célèbre thème de Philippe Sarde, inspiré des six premières notes du standard américain In the still of the night, vient sporadiquement surligner cette nostalgie.

Vincent, François et Paul incarnent autant de crises existentielles mêlant sphère professionnelle et sphère privée. Et si le long métrage s’articule autour de ses quatre rôles masculins principaux, c’est bien la sphère féminine qui tient les rênes de la destinée sentimentale de nos héros masculins. Par leur émancipation les femmes mettent leur homologues masculins face à leurs échecs. A la fin du cycle économique évoqué plus haut correspond également la fin d’un autre cycle, existentiel celui-ci.

Mado (1976) – Claude Sautet

Simon Léotard (Michel Piccoli) est un promoteur immobilier de 50 ans. À la suite du suicide inexpliqué de son associé et ami Julien (Bernard Fresson), Simon se retrouve au bord de la faillite, acculé par Lépidon (Julien Guiomar) qui exige le paiement des traites qu’il a consenti à Julien. Il est également embarqué dans une relation compliquée avec Mado (Ottavia Piccolo), une jeune femme, prostituée occasionnelle. Il décide avec elle de trouver un moyen de se sortir des griffes de Lépidon.

Mado

Notre avis (3.5/5) : Claude Sautet poursuit l’étude sociétale de la France des années 70. Dans Mado, le réalisateur et son coscénariste Claude Néron optent pour une mise en confrontation. D’un côté la jeune génération qui, frappée par le chômage et en situation financière précaire, vit dans la débrouille, affiche des ambitions modestes et se montre financièrement désintéressée. En face de ces jeunes gens, leurs aînés financièrement aisés, affairistes et volontiers vénaux, « ont les moyens de décider pour les autres ». Dans ce registre, Julien Guiomar est à nouveau remarquable, son personnage corrompu et « incoinçable » cumule les dossiers… vidés des documents compromettant grâce à ses multiples soutiens politiques. Cette opposition de deux générations est matérialisée par le duo formé par Michel Piccoli et Ottavia Piccolo. Jacques Dutronc, dans un rôle de jeune comptable, sert de trait d’union entre ces deux mondes.

Mado est probablement le film le plus politique de Claude Sautet. À l’impasse sociale des uns répond la lutte sociale des autres dans un long métrage sombre et pessimiste. Et à l’embourbement physique final des protagonistes dans un chantier sous une pluie battante, nous ne pouvons raccrocher que son pendant moral. L’enlisement des personnages est total et avec lui celui d’une société dans laquelle le divorce entre deux générations semblent consommé. Seul un immense chantier permettrait de sortir de ce bourbier, symbole évident de l’impuissance d’une société toute entière.

Un mauvais fils (1980) – Claude Sautet

Après plusieurs années passées en prison aux États-Unis pour usage et trafic de stupéfiants, Bruno Calgagni (Patrick Dewaere) revient en France. Il s’installe chez son père René (Yves Robert), contremaitre sur les chantiers. Bruno tente de tout effacer et de recommencer, mais il doit composer avec le suicide de sa mère, dépressive, alors qu’il était en prison. Bruno cherche à comprendre et renoue avec Madeleine (Claire Maurier), une amie de la famille. Suite à une violente dispute avec son père sur la responsabilité du jeune homme dans la disparition de sa mère, Bruno quitte le domicile paternel, trouve un emploi chez un libraire, Dussart (Jacques Dufilho), et rencontre Catherine (Brigitte Fossey).

Un mauvais fils

Notre avis (3/5) : Un mauvais fils marque une double rupture dans la filmographie de Claude Sautet. D’abord, le milieu bourgeois de ses précédents opus cède la place au monde ouvrier. Ensuite, Michel Piccoli, Romy Schneider, Yves Montand, figures habituelles des films du cinéaste, n’apparaissent pas au casting. Dans Un mauvais fils, la distribution est rajeunie avec notamment Patrick Dewaere et renouvelée avec, entre autres, Brigitte Fossey et Jacques Dufilho. Un excellent casting brillamment dirigé et symbolisé par le dernier nommé qui recevra le César du meilleur acteur dans un second rôle (inoubliable monologue).

A travers le personnage tout en sensibilité et pudeur incarné par Patrick Dewaere, Claude Sautet aborde de multiples thèmes : la réinsertion tant professionnelle que familiale, l’addiction aux drogues, les relations père-fils sur fond de culpabilisation avec le duo que forme l’acteur avec un Yves robert dur, obtus et peu empathique. Un mauvais fils se décline ainsi en plusieurs portraits d’individus en mal de vivre, perdus dans une société en plein marasme qui favorise leur isolement respectif. Nous pouvons soupçonner le cinéaste français d’avoir mis dans ce film quelques ingrédients autobiographiques.

Nelly et Monsieur Arnaud (1995) – Claude Sautet

Nelly (Emmanuelle Béart) est mariée à Jérôme (Charles Berling), actuellement au chômage. Pour faire face aux difficultés financières du couple, Nelly enchaîne les petits boulots. Par l’intermédiaire de son amie Jacqueline (Claire Nadeau), elle fait la connaissance de Monsieur Arnaud (Michel Serrault), un riche sexagénaire. Il lui propose de l’argent, Nelly hésite, et finalement, accepte le chèque, ainsi que la proposition de travail. Monsieur Arnaud souhaite écrire ses mémoires, Nelly sera sa dactylo. S’installe alors une forte complicité entre cet étrange employeur et la jeune femme en pleine séparation.

Nelly et Monsieur Arnaud

Notre avis (2.5/5) : Dans son ultime film qu’est Nelly et Monsieur Arnaud, Claude Sautet s’évertue à creuser le sillon tracé dans son précédent film réalisé trois ans plus tôt, Un cœur en hiver, qui déjà en son temps confirmait le tournant engagé par le réalisateur dans Quelques jours avec moi sorti en 1988. Nelly et Monsieur Arnaud partage de nombreux points communs avec Un cœur en hiver. Ce sont deux films intimistes, voire pudiques, enveloppés dans une certaine froideur par une mise en scène discrète, fine et parfois distanciée (cadres fixes, personnages isolés). Une mise en scène épurée qui sera récompensée pour son auteur par un deuxième César du meilleur réalisateur.

Cette sobriété du traitement va de pair avec celle du jeu des acteurs. Michel Serrault alias Monsieur Arnaud, tout en retenue, est d’une grande justesse en homme raffiné et cultivé (César du meilleur acteur). Il forme un duo efficace avec Emmanuelle Béart qui interprète Nelly à la fois fière et réservée. Comme dans Un cœur en hiver, l’actrice occupe donc le rôle féminin central.

L’économie de dialogues, le dépouillement de l’intrigue et la sobriété de la mise en scène voulus par Claude Sautet laissent les rênes du film à l’évolution intérieure des personnages. Dans ce jeu de séduction ambigu, dans cette peinture d’une rencontre improbable animée par des amours impossibles, il y a une constante et délicate recherche d’un équilibre, forcément précaire, dans la relation entre Nelly et Monsieur Arnaud.

Directed by Frank Capra

Grande dame d’un jour (1933) – Franck Capra

Titre original : Lady for a day

Apple Annie (May Robson), une vieille clocharde un peu alcoolique, vend des pommes dans les rues de New York. Elle a pour fille illégitime la jeune Louise (Jean Parker), élevée dans un couvent en Espagne. Annie fait depuis toujours croire à sa fille qu’elle appartient à la haute société new-yorkaise. Annie est sur le point d’être démasquée lorsque Louise lui annonce sa visite en compagnie de son fiancé Carlos (Barry Norton), le fils d’un noble hispanique. Devant le chagrin d’Annie, Dave (Warren William), gangster superstitieux dont elle est le porte-bonheur, décide d’organiser une vaste supercherie.

Grande dame d'un jour

Notre avis (2.5/5) : Tirée de Madame La Gimp, une nouvelle du journaliste Damon Runyon, Grande dame d’un jour est une comédie américaine que Frank Capra réalisa en 1933 alors que les États-Unis étaient confrontés à une sévère crise économique. Un marasme qui ne fut pas sans conséquence sur une partie de la population ici symbolisée par Apple Annie incarnée par May Robson, clocharde et alcoolique, qui se fait passer pour appartenant à la noblesse New Yorkaise. Frank Capra livre un film d’une facture classique mais dans lequel il déploie de nombreux personnages très variés et bien écrits. Les situations loufoques et autres quiproquos ne manquent pas et les dialogues sont savoureux.

L’homme de la rue (1941) – Frank Capra

Titre original : Meet John Doe

Le financier D. B. Norton (Edward Arnold) reprend en main un journal et décide de licencier une partie de l’équipe. Ann Mitchell (Barbara Stanwyck), journaliste, est sur le point de perdre son poste. Afin de dénoncer l’injustice sociale et de révéler quelques vérités, elle écrit une lettre au journal sous le pseudonyme de John Doe, et réussit à la faire publier en éditorial. Dans cette lettre, l’infortuné John Doe annonce que, dégoûté du monde et de la vie, il se suicidera la veille de Noël en signe de protestation. L’article connaît un succès retentissant, décidant la jeune femme à embaucher un homme pour jouer le rôle de l’imaginaire John Doe. Ce sera Long John Willoughby (Gary Cooper), un joueur de base-ball au chômage. La machine est en marche…

L'homme de la rue

Notre avis (2.5/5) : Ce film de Franck Capra est beaucoup plus connu sous son titre original (Meet John Doe) que sous sa version française, y compris en France. Nous reconnaissons que le titre français, L’homme de la rue, est d’une banalité sans nom et reflète bien mal le contenu du long métrage. Réalisé en 1941 aux États-Unis, à la veille de l’entrée de sa nation dans le conflit mondial, le cinéaste américain livre un film qui traite du populisme et de la manipulation de l’opinion publique (théorie du Bon Voisinage). Il faudra attendre 1947 pour que ce film soit enfin visible sur les écrans français.

Bien que d’une durée de deux heures, Meet John Doe ne souffre pas de réelles baisses de rythme. Dans son double rôle Long John Willoughby / John Doe, Gary Cooper maîtrise parfaitement sa partition cynique entre souffrance et secrets, popularité et retour à l’anonymat dans un milieu à la corruption soigneusement décrite par le réalisateur. Seul l’épilogue d’un optimisme sans faille nous a laissé un peu désemparé. Cinq fins furent filmées dont la plus probable, le suicide de Long John, qui ne fut pas celle retenue dans le montage final

Hommages en leur présence

Faye Dunaway

Bonnie and Clyde (1967) – Arthur Penn

Bonnie Parker (Faye Dunaway) fait la connaissance de Clyde Barrow (Warren Beatty) au moment où il s’apprête à voler la voiture de sa mère. Après l’avoir réprimandé, elle déambule avec lui dans les rues de la ville. Intriguée par ce jeune aventurier qui se vante d’avoir séjourné dans un centre de redressement, conquise par le hold-up qu’il commet dans une épicerie pour la séduire, elle décide de quitter son emploi de serveuse et de le suivre dans ses aventures. C’est le début d’une succession de braquages de banques qui vont secouer l’Amérique des années 1930 et de la Grande Dépression.

Bonnie and Clyde

Notre avis (4/5) : Bonnie and Clyde marque, un an après l’abandon définitif du code Hays, le début du Nouvel Hollywood. Sous l’influence de la Nouvelle Vague française et du néoréalisme italien, Arthur Penn aborde des thèmes alors tabous tels que la violence, la critique des pouvoirs publics, la sexualité. Film emblématique de cette période naissante, Bonnie and Clyde, en parfaite adéquation avec son temps, rencontra un fort succès auprès du public allant jusqu’à influencer la mode vestimentaire dudit public.

Pour ce long métrage, Arthur Penn et ses scénaristes se sont inspirés des faits et gestes du célèbre et populaire couple de criminels Bonnie Parker et Clyde Barrow qui sévissait dans les États-Unis des années 30. Le cinéaste adopte un ton crépusculaire et nostalgique couplé à une narration et un montage résolument innovants et syncopés. Il fait aussi usage de multiples ellipses et autres ralentis et exploite parfaitement la psychologie de ses deux héros entre doutes et humour. Par de nombreuses ruptures de ton, le film louvoie ainsi entre drame et burlesque. Une façon de faire et une liberté de ton qui feront date et dont certains s’inspireront comme Steven Spielberg dans The sugarland express.

Ce film de gangsters doublé d’un road-movie effréné en Ford V8 met en scène les deux personnages titres magistralement incarnés respectivement par Faye Dunaway et Warren Beatty. Ces deux hors-la-loi ont un profil complexe. Leur amoralité propre à leur « statut » est couplée à une ambiguïté certaine. Le mélange obtenu est séduisant, voire fascinant. Au casting, nous pouvons également noter la présence de Gene Hackman dans son premier grand rôle et de Gene Wilder qui signe ici ses débuts au cinéma.

Portrait d’une enfant déchue (1970) – Jerry Schatzberg

Titre original : Puzzle of a downfall child

Lou Andreas Sand (Faye Dunaway) est ancien mannequin. Brisée par le milieu de la mode, elle s’est réfugiée dans une maison au bord de l’Atlantique, où elle consacre sa vie à la peinture et à la sculpture. Lorsqu’elle cherche à reconstituer le puzzle de sa jeunesse, son ami Aaron Reinhardt (Barry Primus) la pousse à se livrer sur un magnétophone. Il en résulte une mosaïque de souvenirs où la réalité est soumise aux caprices de l’imagination et de la mythomanie…

Portrait d'une enfant déchue

Notre avis (4.5/5) : Avec Portrait d’une enfant déchue, Jerry Schastzberg élabore, à traits fins, le portrait d’une ancienne mannequin, Lou Andreas Sand incarnée par Faye Dunaway. Un portrait en forme de puzzle (Puzzle of a downfall child) car construit sur les souvenirs de l’héroïne que le réalisateur met en images. Le portrait est tant psychologique que sociétal puisque le secteur de la mode y est décrit comme un milieu destructeur, injurieux, irrespectueux où la femme est moins un être humain qu’un objet pour couverture de magazines.

Le terme de puzzle du titre original renvoie également à la narration déstructurée suivie par Jerry Schastzberg. Les ellipses sont multiples, certaines scènes peuvent ainsi s’enchaîner sans introduction et sans lien entre elles. Plans séquences de vieux films inclus, les souvenirs de Lou se mêlent aux scènes fantasmées ou rêvées comme celle de la perturbante « rencontre » de Lou avec un pêcheur en bord de mer.

Dans certaines scènes, l’insertion de photographies en noir et blanc provoque de micro coupures auxquelles seule la bande audio échappe. Jerry Schastzberg use également sporadiquement de macro plans qui peuvent s’apparenter à de la photographie macroscopique. La beauté des cadrages est également remarquable. Tous ces éléments sont bien sûr puisés dans l’expérience en tant que photographe de son réalisateur.

Les représentations mentales de Lou forment des méandres semblables à ceux d’un cerveau. Elles sont la source d’un film psychologique et… psychothérapique. L’original récit qui défile sous les yeux des spectateurs est celui d’une abîme cérébrale horrifique, jusqu’à la folie. Dans cette première œuvre dotée d’une mise en scène audacieuse, Jerry Schastzberg fait preuve d’une maîtrise confondante.

Faye Dunaway trouve ici un rôle difficile et fort qui, malgré sa noirceur, est probablement le plus beau qui lui ait été donné de jouer. L’actrice livre une interprétation à la fois remarquable, aliénante et troublante.

Ted Kotcheff

Réveil dans la terreur (1971) – Ted Kotcheff

Titre original : Wake in fright

John Grant (Gary Bond) est instituteur, en poste dans une ville perdue de la brousse australienne. En route pour Sydney où il doit passer Noël, il fait halte dans la ville minière de Bundanyabba. Il boit trop, perd tout son argent au jeu et rate son avion. Le lendemain, il se retrouve sous la coupe de Tim Hynes (Al Thomas) et de ses potes Dick (Jack Thompson), Joe (Peter Whittle) et de l’étrange Doc (Donald Pleasence), coincé dans ce désert de poussière et de chaleur aux allures d’enfer.

Wake in fright

Avant sa projection, le film nous est présenté par son réalisateur qui nous raconta notamment comment Wake in fright, un temps perdu, a été miraculeusement retrouvé. C’est donc cette copie unique qui a été restaurée et qui va nous être proposée de voir. Rendez-vous est pris avec Ted Kotcheff pour une séance de questions-réponses à l’issue de la projection.

Notre avis (4/5) : Si Ted Kotcheff est avant tout connu pour avoir réalisé en 1982 le premier Rambo, il n’en demeure pas moins que Wake in fright, tourné onze ans plus tôt, est une véritable découverte. Dans ce film, le réalisateur canadien dresse un portrait peu flatteur des habitants de l’outback australien, ce qui valut au film un accueil plutôt froid en Australie. Les autochtones, réorganisés en société ultra-machiste, s’abandonnent aux beuveries, aux jeux de hasard (excellentes scènes du tripot) et à la chasse aux kangourous durant laquelle ils peuvent exprimer leur violence primale. Nous pouvons regretter ici une scène quelque peu appuyée d’une réelle chasse nocturne aux kangourous.

Ce film au scénario original se révèle être une sorte d’infernal road trip initiatique d’une moiteur quasi palpable… entre bières et sueurs. Un parcours durant lequel, John, le protagoniste principal « nouveau à Yabba », s’enfonce progressivement avec les spectateurs dans un univers poisseux, sordide et violent. Un film d’hommes (la présence féminine est quasi accessoire) aussi sec et aride que le poussiéreux désert australien. L’atmosphère est rendue palpable par l’interprétation habitée des acteurs et notamment de Donald Pleasence au jeu troublant qui contribue grandement à l’atmosphère de malaise qui baigne le film de bout en bout.

Michael Cimino

Le canardeur (1974) – Michael Cimino

Titre original : Thunderbolt and lightfoot

John « Thunderbolt » (Clint Eastwood), dit le « Canardeur », est poursuivi par ses anciens complices, Red (George Kennedy) et Eddie (Geoffrey Lewis), persuadés qu’il a empoché le demi-million de dollars de leur dernier hold-up. Alors que Red est venu pour l’abattre, John est sauvé in extremis par un jeune aventurier, « Lightfoot » (Jeff Bridges), dit « Pied-de-Biche ». Les nouveaux associés se dirigent vers la petite ville où Thunderbolt se souvient avoir caché le magot, dans une vieille école. Mais ils s’aperçoivent qu’elle a été remplacée par des bâtiments ultra-modernes. Il ne leur reste plus qu’à convaincre les anciens compagnons de Thunderbolt que le magot a bel et bien disparu et qu’il leur faut monter un nouveau coup…

La canardeur

Le film nous est présenté par son réalisateur Michael Cimino qui restera dans la salle pour redécouvrir Thunderbolt and lightfoot dans une belle version restaurée. Le long métrage prendra fin sur les applaudissements du public à destination du film et de son réalisateur qui ne manquera pas, avant de s’éclipser, de saluer et remercier à nouveau son auditoire qui lui offre une standing ovation méritée.

Notre avis (3/5) : Le canardeur est le premier long métrage réalisé par Michael Cimino. Le premier opus d’une filmographie qui imposera le cinéaste parmi les auteurs les plus doués et originaux du Nouvel Hollywood. Également auteur du scénario, Michael Cimino parvient à enrôler Clint Eastwood comme acteur mais aussi comme producteur du film. L’acteur-producteur et Jeff Bridges forment le duo autour duquel le réalisateur déroule la trame narrative de son film. Les prestations des deux acteurs sont excellentes et complémentaires. La paire ainsi formée fonctionne parfaitement durant ce récit de près de deux heures.

Certes non dénué de quelques faiblesses, ce premier long métrage révèle une réalisation maîtrisée pleine des meilleures promesses. Ainsi, Michael Cimino manie avec un certain brio les scènes pour certaines insolentes, pour d’autres insolites telles que ce coffre de voiture où nous nous attendons à trouver un cadavre alors qu’il est rempli de lapins blancs ! La formule fait mouche et permet de mettre en relief une belle galerie de personnages secondaires. Une revue d’effectif qui à elle seule justifie le visionnage du Canardeur qui emprunte tant aux westerns de John Huston ou de John Ford qu’aux road-movies.

Cartes blanches de Pedro Almodóvar

Hommage au cinéma espagnol

Le bourreau (1963) – Luis García Berlanga

Titre original : El verdugo

Carmen (Emma Penella) est la fille d’Amadeo (José Isbert), le bourreau de Madrid. Ses relations amoureuses sont catastrophiques. Tous les garçons qu’elle rencontre finissent par la quitter dès qu’ils apprennent la profession de son père. José Luis (Nino Manfredi) est, quant à lui, un employé des pompes funèbres qui souffre des mêmes déboires avec les femmes. Sa rencontre avec Amadeo débouchera sur son mariage avec Carmen. Sur le point de partir à la retraite, Amadeo va tenter, pour conserver son logement de fonction, de convaincre José Luis de reprendre son poste…

Le bourreau

Notre avis (3/5) : En arpentant une prison dans le cadre de son travail, José Luis (Nino Manfredi), employé des pompes funèbres, rencontre Amadeo (José Isbert), le bourreau qui y exerce, puis sa fille Carmen (Emma Penella) qu’il épousera. Installé dans l’appartement de fonction de son beau-père, José Luis devient bourreau malgré lui pour éviter l’expulsion.

Dans cette comédie ironique et insolente, le réalisateur Luis García Berlanga joue habilement d’un humour noir et macabre. Bien que fortement opposé à la peine de mort, le cinéaste espagnol n’en fait pas son propos principal dans Le bourreau. Il questionne plus volontiers la soumission de l’homme à la société car, si la sécurité matérielle de José Luis est assurée c’est au détriment de sa liberté… Fidèle à ses habitudes, Luis García Berlanga traite son sujet avec distance ce qui ajoute une touche sarcastique au film et transgresse sciemment les tabous associés à la mort.

Dans l’Espagne franquiste, Le bourreau est un symbole et son message est idéologique. Ainsi n’entendons-nous pas de la bouche d’Amedeo à destination de son beau-fils que « là où il y a une loi, quelqu’un se doit, agréablement ou non, de la faire respecter ».

L’esprit de la ruche (1973) – Victor Erice

Titre original : El espíritu de la colmena

Nous avons publié un article dédié à ce film que vous pouvez en cliquant sur ce lien L’esprit de la ruche – Mystérieuses métaphores.

« El cine dentro de mi » – « Le cinéma en moi »

Voyage en Italie (1954) – Roberto Rossellini

Titre original : Viaggio in Italia

Embarqué dans une luxueuse automobile, un couple d’Anglais (Ingrid Bergman et George Sanders) découvre l’Italie au cours d’un voyage dont le but est la vente d’une propriété située dans la baie de Naples, léguée par un oncle. Dans ces lieux et ces paysages, ils vont prendre conscience de l’échec de leur vie commune, où, depuis le premier jour, s’est installée l’indifférence…

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C’est par une incursion « du film dans le film » que Pedro Almodóvar évoqua Voyage en Italie dans Étreintes brisées (Los abrazos rotos, 2008) : Lena (Penélope Cruz) et Mateo (Lluis Homar) entrelacés regardent le film de Roberto Rossellini à la télévision.

Notre avis (2.5/5) : Pour ce Voyage en Italie, Roberto Rossellini s’attache les services d’un acteur américain (George Sanders) et d’une actrice suédoise (Ingrid Bergman) et par voie de conséquence la version originale de Viaggio in Italia est… en langue anglaise ! Le parcours proposé par le cinéaste italien est cependant bel et bien italien puisque la plupart des scènes d’extérieur ont été tournées dans le port et les ruelles de Naples. L’étrange atmosphère napolitaine est nettement perceptible d’autant que certaines scènes ont été réalisées en caméra cachée pour faire participer à leur insu les passants. Cette atmosphère restituée à l’écran et couplée à une certaine immédiateté des sentiments confère à Voyage en Italie d’indéniables attraits néoréalistes.

Plus de soixante ans après sa réalisation, Voyage en Italie souffre quelque peu de son âge. Certaines scènes ont ainsi mal vieilli. Ce vieillissement est la conséquence directe des méthodes artisanales et bricolées dont usait Roberto Rossellini. Il n’en demeure pas moins que le film reste plaisant à regarder notamment parce qu’Ingrid Bergman y est joliment mise en boîte par son mari de l’époque.

L’homme qui rétrécit (1957) – Jack Arnold

Titre original : The incredible shrinking man

Scott Carey (Grant Williams), en croisière dans le Pacifique avec son épouse Louise (Randy Stuart), traverse un mystérieux nuage. Quelques temps plus tard, il réalise qu’il perd du poids, puis qu’il rétrécit peu à peu ! Il passe de 1 mètre 85 à 1 mètre 40 et soumet son cas à la science : le nuage était radioactif. Arrivé à 90 centimètres, sa situation se stabilise, un répit de quelques jours, mais de nouveau, il rétrécit de plus en plus…

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Pedro Almodóvar a sélectionné ce film dans la section « Le cinéma en moi » car il s’en est inspiré pour réaliser la célèbre parenthèse onirique L’amant qui rétrécissait dans Parle avec elle. Une respiration dans la narration qui prenait la forme d’un film muet en noir et blanc, où un minuscule personnage se promenait sur le corps d’une femme.

Notre avis (3/5) : Au mitan des années 50, alors qu’un possible conflit nucléaire menaçait notre planète, Jack Arnold prenait la radioactivité comme argument du rétrécissement de Scott, son personnage titre… L’homme qui rétrécit est un film de science-fiction qui mêle tragique et comique, fantastique et conte enfantin, récit horrifique et sociétal, dialogues et voix off (récit de l’histoire du protagoniste principal par lui-même). Dans la première moitié du film, le réalisateur traite de l’évolution de la psychologie de son héros (une célébrité devenant pesante, une situation qui force à l’isolement du personnage, etc.). Les thèmes sociaux sont ensuite progressivement abandonnés au profit d’une deuxième partie qui prend la forme d’un film d’aventure avant un épilogue clairement métaphysique : « Même plus petit que tout ce qu’il y a de plus petit au monde, je signifiais encore quelque chose. Pour Dieu, le néant n’existe pas. Moi aussi, j’existe. »

Le principal intérêt de L’homme qui rétrécit réside dans les multiples trucages utilisés par Jack Arnold pour signifier le rétrécissement progressif de Scott. Parmi les solutions techniques employées, nous pouvons mentionner : des vêtements trop grands, la juxtaposition via split-screen de deux décors dont un est surdimensionné, l’enchâssement de décors, un surdimensionnement des objets du quotidien, l’utilisation de fausses perspectives ou d’arrière-plans zoomés. Ce traitement spécifique est également observé sur la bande son du film avec l’affaiblissement progressif de la voix de Scott face aux autres sons. Le réalisateur américain fait ici preuve d’une grande inventivité.

Les yeux sans visage (1960) – Georges Franju

Le docteur Génessier (Pierre Brasseur) est un neurochirurgien réputé, dont les recherches scientifiques, et en particulier celles concernant les hétérogreffes, lui ont assuré une renommée internationale. Mais un drame a bouleversé sa vie : sa fille Christiane (Édith Scob), complètement défigurée à la suite d’un grave accident, a disparu de la clinique où elle était en traitement. Un jour, on repêche dans la Seine le corps d’une jeune fille au visage rongé, et Genessier, convoqué à la morgue, reconnaît formellement sa fille. Les obsèques ont lieu le surlendemain. Mais une jeune patiente est recluse dans la villa du médecin et des jeunes filles blondes disparaissent…

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Lors du tournage de La piel que habito, Pedro Almodóvar avait en tête Les yeux sans visage. Il déclara ainsi avoir tenté d’imiter la façon de faire de Georges Franju, à savoir raconter une histoire horrifique de façon lyrique avec maintien de l’intensité sans recours aux habituels peurs et sursauts.

Notre avis (3/5) : Les yeux sans visage est le film le plus connu de Georges Franju. Il jouit d’une belle reconnaissance notamment parce que ce long métrage est probablement la première incursion du cinéma français dans le cinéma d’épouvante. Un genre cinématographique qui demeure encore aujourd’hui peu visité par nos cinéastes.

A travers le personnage incarné par Pierre Brasseur, Georges Franju questionne une passion qui va jusqu’à la déraison et en creux les déviances de la science. L’excellent scénario est l’adaptation par Pierre Boileau, Thomas Narcejac et Claude Sautet (pas encore cinéaste) du roman éponyme de Jean Redon. La trame narrative est parfaitement servie par une réalisation qui emprunte à la fois au réalisme (précision quasi documentaire des scènes d’opérations) et au surréalisme (beau noir et blanc et clairs-obscurs saisissants). Cette mise en scène soignée, ces éclairages précis permettent l’instauration d’une atmosphère de peur palpable que le jeu très figé et froid des acteurs (en particulier Pierre Brasseur et Alida Valli) renforce encore. Pour sa part, la B.O. signée Maurice Jarre se révèle quelque peu répétitive et inappropriée à l’atmosphère du long métrage.

Opening night (1977) – John Cassavetes

Myrtle Gordon (Gena Rowlands), célèbre comédienne de théâtre, est la vedette de la pièce The Second Woman, écrite par Sarah Goode (Joan Blondell), mise en scène par Manny Victor (Ben Gazzara) et interprétée par Maurice Aarons (John Cassavetes) ; tous forment son équipe habituelle. Après une représentation à New Haven, elle assiste à la mort d’une jeune admiratrice passionnée, Nancy Stein (Laura Johnson), renversée par une voiture sous une pluie torrentielle. Myrtle vascille.

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Dans Tout sur ma mère, Pedro Almodóvar s’inspira de Opening night pour réaliser la scène du décès accidentel d’Esteban alors que son personnage venait d’assister à une représentation théâtrale et attendait sous la pluie la sortie de la star pour obtenir un autographe. Une scène très similaire au début de Opening night.

Notre avis (4/5) : John Cassavetes déclara, en son temps, que Opening night était son film préféré. Acteur, réalisateur et scénariste du film, il y partage l’affiche avec sa femme Gena Rowlands, son ami Ben Gazzara, mais aussi avec sa mère et sa belle-mère… Seul manque à l’appel Peter Falk qui se contente ici d’un caméo dans la foule anonyme des spectateurs.

Opening night, expression anglaise pour une « première théâtrale », est un film sur le théâtre, les acteurs et la célébrité. Les scènes de théâtre sont filmées au plus près, depuis la scène, le public ou les coulisses. C’est également le magnifique portrait de Myrtle Gordon (incarnée par Gena Rowlands), actrice de théâtre adulée mais effrayée par le rôle qu’elle a à jouer car trop proche d’elle et de ses angoisses. Elle remet en cause son rôle de femme vieillissante dans la pièce, son texte, sa capacité à l’incarner. Elle choisit l’alcool pour chasser ses démons et ses hallucinations, y compris sur scène… Le fantastique et l’irrationnel font ici irruption pour la première fois dans le cinéma de John Cassavetes. De Opening night se dégage ainsi une belle réflexion sur la place de la représentation dans la vie sociale et dans l’art.

Par le biais d’une mise en scène qui atténue les différences entre fiction et réalité, entre l’art et la vie, John Cassavetes joue de la confusion entre Gena Rowlands et son personnage de Myrtle Gordon, entre sa relation avec sa femme dans le réel et la relation fictionnelle qu’ils entretiennent sur les planches dans ce film. Les interprétations, toutes excellentes, sont empreintes d’improvisation, une marque de fabrique indélébile du cinéaste américain.

Sur quelques films français

Par Bertrand Tavernier

Paradis perdu (1939) – Abel Gance

Pierre Leblanc (Fernand Gravey), jeune peintre sans le sou, rencontre une charmante jeune fille, Janine (Micheline Presle), au bal du 14 juillet 1914. Il perd sa trace et la cherche pendant des semaines. C’est par hasard qu’il la croise livrant une robe du grand couturier Calou (André Alerme) à la princesse Sonia Vorochine (Elvire Popesco). Pierre et Janine tombent amoureux, se marient, et le jeune homme est engagé par le couturier. Mais la guerre éclate et Pierre part au front. Un jour, il apprend qu’il est le père d’une ravissante fillette mais que sa femme est morte en donnant naissance à leur enfant. Pierre ne veut pas voir sa fille, responsable à ses yeux de la mort de son amour, et confie l’enfant à une brave femme, son ancienne concierge.

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Avant sa projection, la présentation du film d’Abel Gance est assurée par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier.

Notre avis (2.5/5) : Paradis perdu peut être découpé en deux parties distinctes. Ce long métrage d’Abel Gance est d’abord une romance convenue, très resserrée sur le couple d’amants que forme Micheline Presle et Fernand Gravey. Le réalisateur donne ainsi l’impression que les deux amoureux sont seuls au monde. A l’écran, une sorte de bulle de bonheur onirique prend forme, c’est le paradis perdu titre.

Puis, avec l’irruption de la première Guerre Mondiale, Abel Gance fait soudainement bifurquer son récit romantique vers le genre dramatique. Dès lors, le film s’envole grâce notamment à quelques scènes d’une étonnante modernité. Cette seconde partie se démarque également de la première par une mise en scène sobre et non ostentatoire. L’épilogue banal ménage aux spectateurs un atterrissage en douceur.

Paradis perdu a été réalisé durant le printemps 1939, quelques mois avant le déclenchement de la seconde Guerre Mondiale. Visible sur les écrans français à partir de décembre 1940, il fut un grand succès tant public que critique. Nous pouvons imaginer aisément l’impact qu’a eu ce film sur ses spectateurs de l’époque car, si l’histoire racontée fait référence à la première Guerre Mondiale, elle pouvait parfaitement s’intégrer au contexte de la seconde Guerre Mondiale en cours.

La traversée de Paris (1956) – Claude Autant-Lara

Paris 1942. Martin (Bourvil) est un ancien chauffeur de taxi au chômage. Pour gagner sa vie, il devient homme à tout faire du marché noir. Alors qu’il doit transporter quatre valises remplies de porc avec son acolyte habituel, Martin apprend que ce dernier s’est fait arrêter. Il propose alors à un inconnu, un certain Grandgil (Jean Gabin), de l’accompagner. L’homme accepte mais est loin d’être docile…

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Notre avis (3.5/5) : La traversée de Paris débute sur une musique militaire et des images d’archives de Paris sous l’Occupation allemande. Le générique de fin fera écho à cette introduction par d’autres images d’archives, celles de la libération de la capitale française. Entre ces deux génériques, Claude Autant-Lara met en images un scénario coécrit par Jean Aurenche et Pierre Bost. Ce script, adaptation de la nouvelle éponyme de Marcel Aymé, multiplie les répliques cyniques.

Prenant pour argument le parcours titre, du sous-sol de « Monsieur Jambier [Louis de Funès], 45 rue Poliveau, Paris 5ème » à rue Lepic près de Montmartre, Claude Autant-Lara dresse le portrait rare des Parisiens sous l’Occupation allemande. Entre pénuries et tickets de rationnement, entre marchés noirs et délations, ces « mauvais Français » et autres « salauds de pauvres » sont tantôt lâches, souvent égoïstes et toujours méfiants (suspicions récurrentes de fausses monnaies).

Martin, incarné par André Bourvil, est monsieur tout le monde, un bon bougre au patronyme et visage « tellement français », aventureux mais pas trop. Pour subsister, cet ex chauffeur de taxi pratique le marché noir. Pour cette Traversée de Paris, Martin trouve pour associé d’un soir Grandgil, sous les traits de Jean Gabin. Un « air cloche » mais le verbe est placé haut : « J’veux deux mille francs, nom de Dieu, Jambier ! Jambier, 45 rue Poliveau ! » mais il n’y a « pas de quoi alerter le voisinage ».

Dans les rues désertes de Paris reconstituées en studio (décors de Max Douy), cette Traversée de Paris prend les allures d’un parcours du combattant et le marché noir celles d’un petit acte de résistance. Le parcours devient initiatique et permet à nos protagonistes d’échafauder quelques plans, Grandgil lançant notamment à Martin « Tu seras forcé de devenir patron. Tu vois où ça conduit d’être malhonnête ! ». En définitive, la motivation du récit est résumée par Grandgil qui appréhende le marché noir « par curiosité, pour voir jusqu’où peut-on aller en temps d’occupation ».

Nous passerons sous silence le finale en forme de happy end, un heureux épilogue guère utile si ce n’est pour anéantir la dramaturgie construite jusque-là, dommage. Nous retiendrons plus volontiers la scène précédente durant laquelle l’immatriculation inversée « 1368 WH » d’un véhicule militaire de la Wehrmacht est longuement filmée. Cette inversion fait écho à celle observée sur le terrain (l’occupant allemand est vaincu) et l’opposition des génériques de début et de fin du long métrage.

Splendeurs des restaurations 2014

Les contes d’Hoffmann (1951) – M. Powell et E. Pressburger

Titre original : The tales of Hoffmann

Installé dans une taverne où il attend la belle Stella (Moira Shearer) dont il est épris, Hoffmann (Robert Rounseville) repense aux trois malheureuses histoires d’amour qu’il a vécu. Il y eut Olympia (Moira Shearer), la poupée mécanique, Giulietta (Ludmilla Tchérina), la courtisane vénitienne et Antonia (Ann Ayars), la chanteuse lyrique. Mais à chaque fois, un maléfique génie est venu anéantir tous ses espoirs.

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Notre avis (3/5) : En 1948, Michael Powell et Emeric Pressburger avaient inséré un ballet d’une quinzaine de minutes dans Les chaussons rouges. Trois ans plus tard, dans Les contes d’Hoffmann, les deux cinéastes britanniques poussent l’expérience plus loin en adaptant au cinéma le célèbre opéra éponyme de Jacques Offenbach. Une adaptation scrupuleuse qui conserve la structure originelle de cet opéra en cinq actes, à savoir trois contes encadrés d’un prologue et d’un épilogue. La partition d’Offenbach, clé de voute du long métrage, guide à la fois le scénario et la mise en scène (chorégraphies, mouvements de caméra).

Dans le déluge de couleurs des costumes et décors, chaque conte acquiert une identité symbolisée par sa couleur dominante : un jaune solaire pour Olympia, puis un bleu froid pour Antonia et enfin un rouge vénéneux pour Giulietta. Ainsi, chaque conte hérite de l’une des trois couleurs primaires. Ces teintes saturées et les riches décors baroques parent le long métrage d’un atmosphérique féérique, parfois fantasmagorique qui se marie parfaitement avec les chants et chorégraphies qui jalonnent cet opéra. Ces aspects visuels recherchés sont surlignés par le déploiement de nombreux effets spéciaux tels que des flous produits par surimpression.

Les contes d’Hoffmann, spectacle visuel et sonore, valut à ses réalisateurs l’obtention du prix spécial du Jury au festival de Cannes de 1951.

La traversée de Paris (1956) – Claude Autant-Lara

Cf. section « Sur quelques films français »

Andreï Roublev (1966) – Andreï Tarkovski

Titre original : Andrey Rublyov

Le moine Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est peintre d’icônes dans la Russie du XVe siècle. Formé par le père Serge de Radoneje, fondateur du monastère de la Trinité, à Zagorsk, il cherche à exprimer l’invisible, à peindre des idées de paix, d’harmonie et d’amour. Mais sur son chemin, dans un pays traversé par les guerres consécutives à l’invasion des Tatars, il va découvrir la jalousie, la haine et la violence. Un monde sans pitié où Roublev lui-même est conduit au meurtre pour avoir voulu arracher une innocente des mains d’un soldat paillard. Roublev, alors, fait vœu de silence et renonce à peindre.

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Notre avis (5/5) : En l’espace de trois heures, Andreï Tarkovski balaye vingt ans de l’existence, au début du XVème siècle, du moine et iconographe russe Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne). Cette durée peut paraître longue mais elle ne l’est pas car Andreï Roublev fait partie des films les plus pleins du cinéma mondial. Dans la version superbement restaurée qui nous est projetée, cette pièce maîtresse du cinéma mondial confirme, un demi-siècle après sa réalisation, son statut d’œuvre d’art unique, insondable, inestimable et intemporelle.

Andreï Tarkovski parvient à reconstituer prodigieusement un monde et une atmosphère révolus. Comme son personnage titre qui aborde ici un rugueux chemin de croix, l’expérience proposée par le cinéaste russe est radicale et particulièrement exigeante, mais tout dans Andreï Roublev contribue à une expérience unique, immersive, indescriptible.

Nous pouvons voir dans le parcours du moine Andreï Roublev une métaphore de celui des artistes dont la liberté d’expression est menacée. Ne faudrait-il pas voir en ce moine, quelques éléments à classer dans la catégorie autoportrait ? Probablement mais pas seulement, car Andreï Roublev est une œuvre extrêmement large et dont les lectures sont multiples et personnelles. Au-delà des artistes, c’est bien la condition humaine face à la foi notamment qui est interrogée, les doutes du personnage titre sont aussi les nôtres.

Le film fut projeté lors du festival de Cannes 1969 mais hors compétition suite à une injonction des autorités soviétiques (le film était à l’époque interdit d’exploitation en URSS). Ne pouvant donc prétendre à la Palme d’or, ce chef d’œuvre dû se contenter du prix de la Critique internationale et reçut un excellent accueil. Quelques critiques de cinéma avaient cependant reproché au film un certain flou et des passages à vide, Michelangelo Antonioni leur avait répliqué que « Il suffit de garder les yeux ouverts, tout se charge de signification ». Une réponse pleine d’à-propos…

Trains étroitement surveillés (1966) – Jirí Menzel

Titre original : Ostre sledované vlaky

Fin de la Seconde Guerre mondiale en Tchécoslovaquie. Milos Hrma (Václav Neckář) est chef adjoint d’une petite gare de Bohême. Peu sûr de lui et de sa virilité, il passe une nuit infructueuse avec Masa, sa collègue contrôleuse. Désespéré, il tente de se suicider. Le psychiatre qui prend en charge son cas met un nom sur son problème : « æjaculatio præcox ».

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Notre avis (4/5) : Avec la seconde Guerre Mondiale en toile de fond, ce film tchécoslovaque a pour argument l’apprentissage professionnel et sexuel d’un futur chef de gare. Comme le métier n’est guère compliqué et peu prenant, c’est autour de l’apprentissage sexuel du jeune Milos Hrma que Jirí Menzel déploie une chronique initiatique légère et poétique à laquelle il prend part dans le rôle du médecin.

Jirí Menzel a opté pour une mise en scène sans fioriture qu’il jonche de belles idées et de cadres intéressants. Tout le film, tourné en noir et blanc, se voit enveloppé dans une sorte de bulle de mystère. En cherchant à s’accrocher à quelques furtifs repères, nous sommes embarqués dans cette aventure pleine de trivialité, d’humour et de sensibilité. Les scènes, pour certaines burlesques, sont guidées par une liberté de ton d’une rare justesse car jamais outrancière et exagérée. Des trains étroitement surveillés gagne là à la fois une légèreté remarquable (que le finale explosif viendra anéantir) et probablement l’Oscar du meilleur film en langue étrangère qu’il obtint en 1968.

Grandes projections

Andreï Roublev (1966) – Andreï Tarkovski

Cf. section « Splendeurs des restaurations 2014 »