Les mille et une nuits – Pour mille et un plaisirs

Les mille et une nuits Vol. 1, 2 et 3 - Affiche (547x240)

Notre rédaction In Ciné Veritas a classé Les mille et une nuits en 9ème position dans son Top 2015.

Les mille et une nuits est un projet cinématographique remarquable. Habilement organisé et contrasté, ce bric-à-brac narratif est tout aussi conséquent (plus de 6 heures) que singulier. En mêlant fictions et documentaires, récits politiques, baroques, poétiques, il constitue une excellente critique de la situation économique de notre monde.

L’intérêt de ce cinéma est que chaque spectateur a sa propre lecture et interprétation de ce qui lui est raconté. A chacun de se faire une opinion qui sera différente de son voisin, voire opposée. Vous le savez désormais, chez In Ciné Veritas nous sommes défenseurs de ce genre cinématographique non démonstratif, non directif. Nous vous proposons dans cet article de revenir plus en détail sur les trois volumes constituant cette belle œuvre hors norme.

Les mille et une nuits version Miguel Gomes sont présentées dans les médias comme une trilogie. Il nous semble plus approprié de parler de triptyque car si les volumes sont numérotés, il n’y a pour autant aucune chronologie. Chaque volume est indépendant des autres et peut être visionné sans avoir vu les autres. Le premier volet comporte cependant une introduction qui vient justifier l’appel fait à Schéhérazade incarnée par l’actrice Crista Alfaiate.

Les mille et une nuits Vol. 1 - Crista Alfaiate

Ce triptyque n’est pas une adaptation cinématographique des contes éponymes. Seule la structure des récits est conservée : enchevêtrement d’histoires dans lesquelles certains acteurs incarnent différents rôles. Les mêmes cartons de présentation de la structure du film sont présents au début de chaque opus.

Inévitablement, comme dans tous les films dits à « sketches », le spectateur peut potentiellement moins adhérer à l’une des histoires racontées. Ainsi, concernant le volume 2, nous avons trouvé de l’intérêt dans chacune des trois fictions, alors que dans le volume 1, nous étions restés un peu sur le bord de la route de l’histoire du pyromane. Pourtant, nous avons une légère préférence pour le premier volume… En contrepartie, face à la diversité proposée par le réalisateur, chaque spectateur trouvera assurément son intérêt dans telles ou telles histoires.

Volume 1 : l’inquiet

Ce film est sans artifice et totalement inclassable. Il appelle à de multiples décryptages qui seront fonction de la grille de lecture de chaque spectateur. Les faits et fictions concernent le Portugal, mais ils ont une très forte résonance avec les actuels évènements en Grèce (*), et nombreux sont ceux aisément transposables à notre pays.

Les mille et une nuits Vol. 1 - Affiche (180x240)

Où Schéhérazade raconte les inquiétudes qui s’abattent sur le pays : « Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays parmi les pays où l’on rêve de baleines et de sirènes, le chômage se répand. En certains endroits la forêt brûle la nuit malgré la pluie et en d’autres hommes et femmes trépignent d’impatience de se jeter à l’eau en plein hiver. Parfois, les animaux parlent, bien qu’il soit improbable qu’on les écoute. Dans ce pays où les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être, les hommes de pouvoir se promènent à dos de chameau et cachent une érection permanente et honteuse ; ils attendent qu’arrive enfin le moment de la collecte des impôts pour pouvoir payer un dit sorcier qui… ». Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait.

Le film démarre façon documentaire par le récit en parallèle de deux faits de société (fermeture d’un chantier naval et crise de la culture apicole causée par une invasion de guêpes asiatiques). Les images de l’un empiètent partiellement sur les dialogues de l’autre et inversement. N’assumant pas la réalisation de ce film de commande, Miguel Gomes prend la fuite. Rattrapé, il réclamera, avec son scénariste et son preneur de sons, notre indulgence pour cette introduction insatisfaisante !

Pour l’obtenir, nos trois protagonistes vont jouer leur va-tout incarné par Shéhérazade qui apparaît alors avec le générique de début. Elle nous accompagnera tout au long des vignettes sociétales composant cet opus et s’éclipsera lors des témoignages des « Magnifiques » venus cherchés du réconfort au « Bain des Magnifiques ».

Les mille et une nuits Vol. 1 - Baleine (800x342)

Ce volet très baroque est parsemé de symboles : ces hommes prêts sur la plage à affronter des éléments contraires, cette chanson punk appelant à l’anarchie, cette baleine échouée sur la plage qui subitement explosera, ce feu d’artifice prélude peut-être à des lendemains heureux, etc. A chaque spectateur de faire son propre choix.

De nombreux spectateurs n’y verront qu’un ersatz de docu-fiction et passeront ainsi à côté d’un témoignage magistral. Nul doute que Miguel Gomes ne sera pas suivi par une partie de son fidèle public, le geste n’en est que plus beau et courageux.

Volume 2 : le désolé

Cette deuxième partie des Mille et une nuits axée sur la loi est plus austère que le volume 1. Toujours entre documentaire et fiction, elle n’en demeure pas moins tout aussi appréciable, inclassable et baroque que son prédécesseur.

Les mille et une nuits Vol. 2 - Affiche (180x240)

Où Schéhérazade raconte comment la désolation a envahi les hommes : « Ô Roi bienheureux, on raconte qu’une juge affligée pleurera au lieu de dire sa sentence quand viendra la nuit des trois clairs de lunes. Un assassin en fuite errera plus de quarante jours durant dans les terres intérieures et se télétransportera pour échapper aux gendarmes, rêvant de putes et de perdrix. En se souvenant d’un olivier millénaire, une vache blessée dira ce qu’elle aura à dire et qui est bien triste ! Les habitants d’un immeuble de banlieue sauveront des perroquets et pisseront dans les ascenseurs, entourés de morts et de fantômes, mais aussi d’un chien qui… ». Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait. – « Quelles histoires ! C’est sûr qu’en continuant ainsi, ma fille va finir décapitée ! » – pense le Grand Vizir, père de Schéhérazade, dans son palais de Bagdad.

Le principe de montage de ce volume 2 est identique à celui du volume 1. Ainsi, trois histoires allégoriques (exclusion faite des petites histoires intermédiaires) nous sont racontées sans qu’il n’y ait d’évidents liens entre elles. Ces trois histoires fictionnelles (cavale d’un meurtrier, tribunal public et vie au quotidien dans une tour d’habitations) sont inspirées de faits réels.

Les mille et une nuits Vol. 2 - Juge (800x342)

Ces récits permettent de dresser le portrait d’une société dans son quotidien : pauvreté, désœuvrement, solidarité parfois faillible, incivilités, absence d’éthique, vies anonymes, etc. A la différence du premier volume, il n’est pas proposé ici de témoignages directs.

Ce deuxième volet Les mille et une nuits est moins chargé en symboles que son prédécesseur. Il nous semble proposer une moindre profondeur de lecture. Nous sommes plus dans une mécanique de constat, celui de la désolation d’une société entière, que dans une narration intellectualisée.

Volume 3 : le désenchanté

C’est indéniablement le volume qui nous aura le moins convaincu parmi les trois volets composant Les mille et une nuits de Miguel Gomes. Plusieurs raisons nous poussent à ce constat.

Les mille et une nuits Vol. 3 - Affiche (180x240)

Où Schéhérazade doute de pouvoir encore raconter des histoires qui plaisent au Roi, tant ses récits pèsent trois mille tonnes. Elle s’échappe du palais et parcourt le Royaume en quête de plaisir et d’enchantement. Son père, le Grand Vizir, lui donne rendez-vous dans la Grande Roue. Et Schéhérazade reprend : « Ô Roi bienheureux, quarante ans après la Révolution des Œillets, dans les anciens bidonvilles de Lisbonne, il y avait une communauté d’hommes ensorcelés qui se dédiaient, avec passion et rigueur, à apprendre à chanter à leurs oiseaux… ». Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait.

Nous estimons que l’histoire des « pinsonneurs » est à la fois trop longue, trop spécifique et trop didactique. Pour leurs parts, les autres histoires souffrent d’une mise en scène inutilement compliquée : superposition d’images, chants, split screen, dialogue « naturel » entre deux protagonistes ne parlant pas la même langue ! Enfin, les nombreux encarts écrits nous ont donnés l’impression qu’il y a plus à lire qu’à voir… Les images deviennent secondaires et purement illustratives ce que nous regrettons.

Cette mise en scène démonstrative, la quasi absence d’allégories et de métaphores ne permettent pas de conférer à cet ultime volume la même profondeur de lecture que ces deux prédécesseurs. Son titre nous a valu malheureusement pour programme.

(*)  Article rédigé en juin 2015.

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