La Rochelle 2018

Sections de la 46ème édition du Festival International du Film de La Rochelle couvertes sur cette page  :

  • Rétrospective – Les drôles de dames du cinéma muet
  • Rétrospective – intégrale Robert Bresson
  • Rétrospective – Ingmar Bergman
  • Hommage – intégrale Aki Kaurismäki
  • Découverte – Du côté de la Bulgarie
  • D’hier à aujourd’hui
  • Portraits d’artistes
  • Ici et ailleurs

Les drôles de dames du cinéma muet

Je ne voudrais pas être un homme / Ich möchte kein mann sein (1918, Ernst Lubitsch)

Avec Ossi Oswalda, Ferry Sikla, Margarete Kupfer, Kurt Götz, Victor Janson

Profitant de l’absence de son oncle, Ossi, garçon manqué, décide de vivre comme un homme. Elle s’habille en conséquence et s’aperçoit que cela comporte aussi des désagréments. Avant de partir, son oncle a chargé le Dr Kersten de veiller sur elle, et, si besoin, de la « mater ». Au cours d’un bal, Ossi, travestie en homme, rencontre son nouveau tuteur et s’enivre avec lui. Au moment de se quitter, ils s’embrassent, sans s’apercevoir que le cocher a interverti leurs adresses…

Notre avis (2.5/5) : Dans Je ne voudrais pas être un homme, Ernst Lubitsch joue à travestir son actrice Ossi Oswalda en homme. L’actrice s’exécute, se déguise et mime des attitudes masculines pour révéler le désir d’un homme. Ce changement de genre, ce basculement fictif vers le sexe fort, vont s’avérer moins enviables que pressenti.

S’il réalise une comédie bien rythmée, le cinéaste allemand reste sage en cantonnant son histoire d’amour dans un cadre strictement hétérosexuel. L’ambiguïté du changement de sexe n’est ici nullement subversif car cantonné à ses aspects comiques.

La princesse aux huîtres / Die austerprinzessin (1919, Ernst Lubitsch)

Avec Ossi Oswalda, Victor Janson, Harry Liedtke, Julius Falkenstein, Max Kronert, Curt Bois, Gerhard Ritterband, Albert Paulig, Hans Junkermann

Le richissime Quaker, roi américain de l’huître, a une fille aussi charmante qu’impossible, Ossi, qui décide sur un coup de tête de se marier. Nucki, prince noceur et décavé, flaire une bonne affaire. Il envoie son secrétaire Josef voir de quoi tout cela a l’air. Ossi se méprend sur l’identité de Josef qui se laisse épouser sous l’identité du prince. Cependant Nucki, ivre, est recueilli par le Club des femmes contre l’alcoolisme dont Ossi fait partie…

Notre avis (3/5) : D’une durée limitée à une heure, La princesse aux huîtres propose un vrai concentré des qualités du cinéma d’Ernst Lubitsch. La courte durée du film joue pleinement sur son rythme alors que plusieurs scènes relèvent d’une chorégraphie étudiée. Et, au-delà des personnages principaux autour desquels le récit s’articule, c’est une débauche de figurants. Ainsi, la mise en scène et les moyens mis en œuvre font de La princesse aux huîtres un film fastueux.

Irène (1926, Alfred E. Green)

Avec Colleen Moore, Lloyd Hughes, George K. Arthur, Charles Murray, Kate Price, Ida Darling, Eva Novak, Edward Earle

Irene, une Irlandaise de Philadelphie, se dispute avec sa famille et la quitte. Elle se rend à New York pour chercher la gloire et la fortune. Elle obtient un travail de mannequin de couturière et entame une relation avec Donald, le fils d’une riche famille. Mais la mère de Donald n’approuve pas cette idylle et entreprend de discréditer Irene aux yeux de son fils.

Notre avis (2/5) : Alfred E. Green ne dote Irène d’aucun acte de mise en scène notable. A peine notons-nous deux cascades intervenant assez tôt dans le film. La réalisation est donc des plus classiques. Le récit se révèle aussi assez convenu et peu original : une jeune femme défavorisée cherche à réussir à New York et tombe amoureuse d’un homme au statut social plus élevé.

Sans surprise donc, Irène se regarde sans déplaisir mais souffre de quelques longueurs parmi lesquelles nous pouvons placer le défilé de mode revisitant les quatre saisons. Même Colleen Moore dans le rôle-titre est à créditer d’une interprétation en retrait.

Ella Cinders (1926, Alfred E. Green)

Avec Colleen Moore, Lloyd Hughes, Vera Lewis, Doris Baker, Emily Gerdes, Mike Donlin, Jed Prouty, Jack Duffy, Harry Allen

Ella Cinders est une jeune fille exploitée par sa belle-famille qui lui fait faire tous les travaux de la maison. À l’annonce d’un concours pour le casting d’un film, elle décide de tenter sa chance…

Notre avis (2.5/5) : Ella Cinders est une comédie réalisée en 1926 par Alfred E. Green et portée par sa comédienne principale Colleen Moore. Dans ce film, l’actrice donne la pleine mesure de son talent jouant volontiers de son côté garçonne et de son insouciance. L’argument pris par Green s’y prête pleinement puisque la jeune Ella Cinders va chercher à s’imposer dans le monde du cinéma, un environnement régit par des hommes.

Exit smiling (1926, Sam Taylor)

Avec Beatrice Lillie, Jack Pickford, Doris Lloyd, DeWitt Jennings, Harry Myers, Tenen Holtz, Louise Lorraine, Franklin Pangborn

Lillie, femme à tout faire d’une troupe de théâtre itinérante, se rêve actrice jusqu’au jour où elle va jouer le rôle de sa vie… dans la vraie vie…

Notre avis (3.5/5) : Dans Exit smiling, Sam Taylor use de plusieurs mises en abyme. Il y a d’abord le monde du théâtre et ses représentations que Taylor filme à merveille. Un univers régi exclusivement par des hommes dans lequel Lillie incarnée par Beatrice Lillie cherche à se faire une place. Une solution possible pour cette aspirante actrice serait d’incarner un personnage masculin, deuxième mise en abyme, dans une pièce qui pourrait nouer des liens étroits avec sa propre existence, troisième mise en abyme. Et si ce personnage masculin joué par une jeune femme devait jouer une scène de séduction, nous serions, en 1926, au bord de l’abyme…

Dans son filmage, Taylor a eu recours à l’utilisation du zoom et à quelques mouvements de caméra amorçant un début de complexité. Mais surtout, ce film est le terrain de jeu de l’actrice Beatrice Lillie qui fait preuve d’une large gamme de jeu : de la douceur toute féminine jusqu’à une prestation très physique empruntant amplement au burlesque. Sur ce dernier point, Lillie se révèle proche de Charlie Chaplin alors que son jeu sur les émotions tisse un filiation avec Buster Keaton !

Une gamine charmante / The Patsy (1928, King Vidor)

Avec Marion Davies, Orville Caldwell, Marie Dressler, Dell Henderson, Lawrence Gray, Jane Winton

Patsy Harrington souffre depuis toujours d’avoir grandi dans l’ombre de sa sœur aînée, Grace, aussi assurée que frivole, et sous l’injuste autorité de son acariâtre mère. Patsy désespère d’attirer l’attention du beau Tony Anderson, le prétendant officiel de sa sœur. Lors d’un dîner, Patsy parvient enfin à engager la conversation avec Tony…

Notre avis (3/5) : Dans The Patsy, King Vidor déploie une mise en scène très sage dont ne ressort qu’une courte séquence durant laquelle le visage de Pat, incarnée par Marion Davies, est dédoublé à l’écran. L’intérêt technique du film est relevé par un montage haletant qui donne le tempo à de nombreux intertitres dévoilant des dialogues qui font mouche.

La direction d’acteurs de Vidor est aussi excellente. Davies se livre à de jolis numéros d’interprétation et d’imitation. Pareil éloge peut être fait aux trois autres membres de la famille-titre interprétés par Marie Dressler, Dell Henderson et Jane Winton.

Mirages / Show people (1928, King Vidor)

Avec Marion Davies, William Haines, Dell Henderson, Paul Ralli, Tenen Holtz, Harry Gribbon, Charlie Chaplin

Peggy est une jeune femme déterminée à devenir une star de cinéma. Fraîchement débarquée à Hollywood, elle enchaîne les personnages secondaires tout en rêvant d’un grand rôle dramatique. Un nouveau contrat lui en donne l’occasion et la jeune femme se met alors à snober Billy, son mentor…

Notre avis (2.5/5) : Contrairement à The Patsy réalisé un an plus tôt, tous les effets comiques de Show people relèvent de la farce ou du burlesque. Les bons mots échangés dans les dialogues relayés par les intertitres sont rares. Plus mécanique que son aîné, Show people est porté par la comédienne Marion Davies qui incarne une actrice débutante puis parvenue et hautaine. King Vidor s’autoréference et emploie Davies comme une actrice-objet délaissant ainsi les talents de sa comédienne, ici, plus grimaçante et singeante qu’interprète.

L’intérêt de Show people est ailleurs. Le temps d’une scène, joli clin-d’oeil, on y voit Charlie Chaplin en personne interpréter un passionné d’autographes. Plus intéressant encore, en filmant le Hollywood de l’époque, King Vidor nous donne à voir l’envers du tournage des films muets.


Robert Bresson

Les anges du péché (1943)

Avec Renée Faure, Jany Holt, Sylvie, Mila Parély, Marie-Hélène Dasté, Yolande Laffon, Paula Dehelly, Silvia Monfort

Anne-Marie, une jeune fille de bonne famille au caractère entier, entre au cloître de Béthanie dont la mission est de remettre des détenues sur le droit chemin. Anne-Marie s’attache passionnément à l’une d’elles, Thérèse, qui ne veut pourtant pas être aidée…

Notre avis (3/5) : Titre antiphrasique pour un film atypique très écrit (dialogues de Jean Giraudoux). Robert Bresson fait démarrer Les anges du péché comme un film de gang ou de casse. Cela surprend car le gang pressenti regroupe quelques sœurs et leur mère supérieure ! Le lieu de l’action est celui d’un couvent d’un ordre particulier puisque des prisonnières dites « réhabilitées » tentent d’y retrouver le bon chemin, celui de la rédemption.

Bresson filme ce cloître comme une prison. Dans ce lieu fermé, l’espace « privé » n’est-il pas dénommé cellule ? L’édifice est affublé de quelques barreaux que le cinéaste n’hésite pas à exploiter dans sa mise en scène. Les anges du péché ne s’échappera guère de ce couvent-prison. Nous avons affaire ici à un quasi huis clos. Même l’enquête policière sera traitée en quelques scènes courtes. Elle sera la source de l’image finale du film.

Les dames du bois de Boulogne (1945)

Avec Maria Casarès, Paul Bernard, élina Labourdette, Lucienne Bogaert, Jean Marchat, Yvette Etiévant, Bernard La Jarrique, Nicole Régnault

Délaissée par Jean, son amant, Hélène fait bonne figure mais ourdit une vengeance implacable : elle s’arrange pour que Jean rencontre Agnès, une danseuse de cabaret repentie, et qu’il en tombe amoureux sans rien connaître de son passé.

Notre avis (3/5) : Ce qui frappe en premier lieu dans ce film tourné durant l’Occupation allemande, c’est la prédominance du noir dans les tenues vestimentaires. A l’exception d’Agnès (Elina Labourdette), tous les personnages sont vêtus de noir. Dans Les dames du bois de Boulogne, la couleur du deuil symbolise la fin des espoirs de chacun des protagonistes “endeuillés”. Même le mariage dument célébré fait visuellement penser à un enterrement.

Fait rare, ce film de Robert Bresson est le réceptacle de jeux d’acteurs. Ainsi, voit-on par exemple Maria Casarès interpréter le personnage d’Hélène et lui attribuer des airs assez mystérieux. Alors que Jean Cocteau est l’auteur des dialogues on ne peut s’empêcher de tirer des liens entre Les dames du bois de Boulogne et La belle et la bête (1946). Ainsi, Cocteau saura notamment s’inspirer de la dernière séquence du premier pour composer un très célèbre plan du second.

Procès de Jeanne d’Arc (1962)

Avec Florence Delay, Jean-Claude Fourneau, Roger Honorat, Marc Jacquier, Jean Gillibert, Michel Herubel, André Régnier

Bresson filme Jeanne du début des audiences au supplice final, en suivant au plus près les minutes authentiques de son procès. Une figure vivante apparaît alors, énigmatique, bouleversante dans le doute de sa foi comme dans sa certitude, mais surtout audible car Jeanne parle bien et beaucoup, et son éloquence n’a rien à envier à ceux qui la torturent du feu nourri de leurs questions.

Notre avis (2/5) : Les regards légèrement en dessous de Florence Delay, Jeanne d’Arc face caméra, trahissent des réponses lues. L’incarnation de Jeanne la Pucelle souffre de ce dispositif. La défense circonscrite à quelques regards ou gestes approbateurs (ou pas) surligne la forme prise par un procès opposant deux parties jusqu’au-boutistes : celle d’un réquisitoire.

Le procès-titre est délivré par Robert Bresson de toute afféterie formelle. Relaté par bribes quotidiennes, il se décline en champs et contrechamps réalisés en caméra fixe. La forme très classique ne vient en rien perturber l’attention du spectateur qui peut entièrement être concentrée sur le déluge de questions-réponses mis en images. La musique martiale en début et fin de film encadre un procès du même acabit.

Une femme douce (1969)

Avec Dominique Sanda, Guy Frangin, Jeanne Lobre, Claude Ollier

Un homme veille près du corps de sa femme qui vient de se donner la mort. Sous le regard de leur vieille servante, il se remémore leur passé : la jeune fille pauvre qu’il épouse, les malentendus qui s’installent. Blessée par sa froideur et sa jalousie, sa femme s’est enfermée dans le silence.

Notre avis (3/5) : L’acte dramatique intervient dès la première séquence de Une femme douce. Robert Bresson procède ensuite par flashbacks successifs. Distribués dans un ordre strictement chronologique, ces remémorations sont ponctuellement commentées en voix-off par le jeune veuf (Guy Frangin) veillant le corps de sa défunte épouse (Dominique Sanda) avec Anna (Jeanne Lobre) sa servante restreinte à un rôle quasi mutique.

Dans la mise en scène toute bressonnienne de Une femme douce, le cinéaste use de quelques champs et contre-champs improbables et voulus comme tel : l’un dans un zoo à travers la grille d’une cage, l’autre dans le miroir du rétroviseur intérieur d’une voiture. Nous pouvons également noter la présence récurrente de plans décadrés reléguant les visages des protagonistes hors champs où les intégrant dans le cadre alors que le personnage vient de nous tourner le dos. Par cet artifice, Bresson souligne tantôt les déplacements, tantôt les gestes car, dans Une femme douce, les visages ne sont pas essentiels. Nombre d’entre eux resteront anonymes et abstraits. D’ailleurs le jeune veuf ne déclarera-t-il pas à un moment donné n’avoir prêté aucune attention au visage de l’amant de son épouse ?

Dès le départ, rien n’est exalté dans cette histoire inspirée de La douce de Fedor Dostoïevski. A peine formé, le jeune couple est déjà confronté à l’ennui et aux non-dits. Comme dans Hamlet, le poison, quotidien celui-ci, fera son œuvre. Un enthousiasme soudain sera même annoncé comme « indicible » et que « personne ne peut comprendre ». Ainsi, dès l’amorce de cette vie à deux, l’épilogue semble écrit, même si, paradoxalement, le film paraît plus lumineux à l’approche de son final. Et, malgré son caractère attendu, celui-ci ne manquera pas d’être abrupt. Non, rien d’autre qu’un écran d’un noir funeste ne pouvait mieux conclure ce récit mortifère.

Lancelot du Lac (1974)

Avec Luc Simon, Laura Duke Condaminas, Humbert Balsan, Patrick Bernard, Vladimir Antolek-Oresek, Arthur de Montalembert

Après avoir longtemps cherché le Graal, Lancelot rentre bredouille à la cour et supplie Guenièvre, l’épouse du roi Arthur, de le délier de son serment. Il semble croire que leurs amours coupables sont la cause de son échec. Les jalousies, l’ennui, rongent l’esprit de chevalerie tandis que Lancelot poursuit son combat intérieur…

Notre avis (2/5) : Dès l’entame du film, Robert Bresson fait usage de trucages de mauvaise qualité sur les scènes introductives de duels armés. La narration prend ensuite rapidement le dessus sur l’action mais reste circonscrite à un court épisode de la conquête du Graal. Lancelot du Lac n’a pas la vocation d’une fresque historique tant sur la forme que sur le fond.

Bresson centre son récit sur Lancelot du Lac incarné par Luc Simon – ce qui vient justifier le titre du film – et sur la reine Guenièvre interprétée par Laura Duke Condominas. L’interprétation des comédiens et quelques scènes répétitives ont raison d’une intrigue peu captivante.

Le diable probablement (1977)

Avec Antoine Monnier, Henri de Maublanc, Laetitia Carcano, Tina Irissari, Nicolas Deguy, Régis Hanrion, Geoffroy Gaussen

Un jeune homme est découvert mort de deux balles dans la tête. Il s’appelait Charles et discutait sans fin avec ses amis de tout ce qui menace le monde : la pollution, le gaspillage, la famine, les guerres… Il était le plus radical d’entre eux, le plus désespéré aussi.

Notre avis (2.5/5) : Dans Le diablement probablement, Robert Bresson met en scène un casting composé de jeunes acteurs non professionnels. Il n’y a là aucune composition puisque la jeune troupe est très contemporaine à ce film réalisé en 1976.

Sur fond de crise économique s’abattant sur une jeune génération sans repère et sans guide, le propos porté est indéniablement politique et à tendance écologiste. Si l’épilogue du Diable probablement est radical, mais attendu suite à la révélation de quelques coupures de presse dès le début du film, le propos politique tenu s’avère, quarante ans plus tard, convenu mais toujours d’actualité.


Ingmar Bergman

Jeux d’été / Sommarlek (1950)

Avec Maj-Britt Nilsson, Birger Malmsten, Alf Kjellin, Georg Funkquist, Annalisa Ericson, Renée Björling, Stig Olin

Au cours d’une répétition du Lac des cygnes, Marie, danseuse étoile, reçoit le journal intime d’Henrik, son premier amour, mort accidentellement sous ses yeux treize années auparavant. À cause d’une panne de courant providentielle, la répétition est reportée et Marie, très troublée, prend alors un bateau qui la conduit tout près, sur les lieux de ses souvenirs…

Notre avis (2.5/5) : A travers ces Jeux d’été, Ingmar Bergman se livre à une remémoration d’une période estivale et adolescente, celle d’un premier amour. Le film s’inscrit dans une veine extrêmement intimiste – l’élément déclencheur de la narration est un journal intime – dans laquelle le spectateur devra s’engouffrer. Sans ce nécessaire effort, il restera au bord d’un récit impreigné de doux sentiments parfois fleur-bleue.

L’autre caractéristique notable de Jeux d’été réside dans la qualité de filmage des bords et plans d’eau. La composition des cadres rivalise de virtuosité avec la captation prodigieuse de la lumière naturelle. Bergman se montre ici aussi brillant peintre des âmes que paysagiste.

Monika / Sommaren med Monika (1952)

Avec Harriet Andersson, Lars Ekborg, Dagmar Ebbesen, Åke Fridell, Naemi Briese, Åke Grönberg, John Harryson

Dans un bar des quartiers pauvres de Stockholm, deux adolescents se rencontrent. Monika est rebelle et sensuelle, Harry est doux et timide. Tous deux sont opprimés par leurs patrons. C’est le printemps. Ils s’aiment. Ils vont, le temps de la belle saison, vivre d’amour et d’eau salée sur une île un peu sauvage. Le manque d’argent les contraint au retour. Mariage avec dispense d’âge, un bébé qui vient au monde. Harry tente de subvenir aux besoins de sa petite famille mais ce n’est jamais assez pour Monika…

Notre avis (3.5/5) : Dans Les quatre cents coups de François Truffaut, le jeune Jean-Pierre Léaud arrache une photographie de Monika affichée dans un cinéma. Acte délictueux parmi d’autres du jeune protagoniste, mais celui-ci vaut pour clin d’oeil au film d’Ingmar Bergman. Tourné dès 1952, Monika est le creuset d’un filmage très moderne dont les tenants de la Nouvelle Vague du cinéma français à venir sauront s’inspirer. En 1958, Jean-Luc Godard indiquait même que Monika était “au cinéma d’aujourd’hui ce que Naissance d’une nation est au cinéma classique.

Cette liberté et modernité de filmage sont les reflets de la même liberté et modernité qui animent le jeune couple formé par Monika (Harriet Andersson) et Harry (Lars Ekborg). Ingmar Bergman filme avec tendresse le parcours d’un passage à l’âge adulte de deux adolescents. Entre liberté énivrante et contraintes financières, le chemin de traverse emprunté est brillamment mis en images par le cinéaste.

Sourires d’une nuit d’été / Sommarnattens leende (1955)

Avec Eva Dahlbeck, Ulla Jacobsson, Gunnar Björnstrand, Björn Bjelvenstam, Jarl Kulle, Harriet Andersson, Åke Fridell, Naima Wifstrand

L’avocat Fredrik Egerman, un séduisant veuf quadragénaire, vient d’épouser la jolie Anne qui a l’âge de son fils Henrik, étudiant en théologie. Mais son ancienne maîtresse, Désirée, est de retour en ville : comédienne renommée, elle joue au théâtre et Fredrik se précipite chez elle, sous la pluie, pour lui confier ses malheurs conjugaux. Ces confidences réveillent en Désirée son intérêt pour lui.

Notre avis (2.5/5) : Malgré ses apparences, Sourires d’une nuit d’été n’est pas l’adaptation d’un roman ou d’une pièce de théâtre. L’auteur du scénario, Ingmar Bergman lui-même, était avant tout un homme de théâtre et, si tôt dans le film une réplique fait mention que nous ne sommes plus au théâtre, celle-ci ne doit pas être prise au pied de la lettre. L’abondance des plans frontaux et des scènes tournées en intérieur, la comédie du remariage narrée de type marivaudage teintée de mélodrame, le découpage en trois actes, tout dans Sourires d’une nuit d’été renvoie au théâtre. Bergman pousse même l’expérience jusqu’à mettre en abyme une pièce de théâtre dans son film.

Présenté au festival de Cannes en 1956, ce film marqueur du début de la renommée internationale du cinéaste suédois  est fait d’un style cinématographique discret. Si Sourires d’une nuit d’été était un film français, il serait certainement à ranger entre La règle du jeu de Jean Renoir et le cinéma de Sacha Guitry. La justification du titre est à rechercher du côté du Songe d’une nuit d’été, une… pièce de théâtre de Shakespeare.

Les fraises sauvages / Smultronstället (1957)

Avec Victor Sjöström, Bibi Andersson, Ingrid Thulin, Gunnar Björnstrand, Folke Sundquist, Björn Bjelfvenstam, Max von Sydow

Un vieux médecin en retraite va recevoir un prix important, décerné dans la cathédrale de Lund, pour honorer cinquante années de dévouement et de recherches. Il s’y rend en voiture, accompagné par sa belle-fille, momentanément séparée de son fils. Sur la route, ils prennent trois sympathiques auto-stoppeurs dont Sara qui porte le même prénom que sa cousine, son premier amour de jeunesse…

Notre avis (4.5/5) : Si, année après année, visionnage après visionnage, Les fraises sauvages d’Ingmar Bergman conserve toujours ses mêmes et nombreuses saveurs c’est avant tout lié au caractère atemporel et intemporel donc impérissable du film. Ici, le cinéaste suédois se plait à brouiller puis effacer l’espace temps.

L’itinéraire emprunté par le personnage principal (Victor Sjöström) accompagné par sa belle-fille (Bibi Andersson) est rétrospectif. Il déroule avec une grande subtilité une large gamme de tonalités. Ce parcours d’un homme âgé et usé peut être perçu rétrospectivement comme un autoportrait anticipé du cinéaste suédois.

La source / Jungfrukällan (1959)

Avec Max von Sydow, Birgitta Valberg, Gunnel Lindblom, Birgitta Pettersson, Axel Düberg, Tor Isedal

Au XIVe siècle, dans la campagne suédoise. Karin, fille unique d’un riche fermier, doit se rendre à l’église du village voisin pour y porter des cierges. Elle part, accompagnée d’Ingeri, servante bâtarde et enceinte, qui l’abandonne en chemin. Karin poursuit seule sa route avant d’y faire une mauvaise rencontre…

Notre avis (4/5) : Dans la première scène de La source, la lumière vient d’abord du sol (un feu ravivé en soufflant sur des braises) puis du ciel que Ingeri (Gunnel Lindblom) ne tardera pas à implorer. Cet appel réitéré de cette jeune paysanne bâtarde et enceinte paraît encore plus oppressant filmé en contre-plongée. Dans l’une des dernières scènes, Töre (Max von Sydow), riche fermier, se tournera aussi vers le ciel pour manifester son incompréhension avant de faire repentance et que l’ultime séquence ne vienne apporter au titre du film toute sa valeur symbolique.

Ingmar Bergman met ici en images l’adaptation d’une ballade du XIVème siècle. Il nous convie à la visite d’une contrée rurale perclus de religiosité où le Mal semble menacer toute âme faible. Ingeri engrossée par un homme absent a déjà basculé du côté du Mal et se trouve en marge d’une ruralité sclérosée de chrétienté. Des croyances dont il est question de bout-en-bout dans La source. Le cinéaste s’emploie à visiter les péchés capitaux invariablement conjugués au masculin ou au féminin.

De Ingeri à Töre, le personnage principal n’est jamais le même dans la durée. La narration file ainsi brillamment d’un protagoniste à un autre et ménage des variations de ton impressionnantes. Chaque personnage bénéficie d’un vrai développement et d’une réelle évolution psychologique. Ces deux caractéristiques leur donnent force et profondeur à l’image du propos du film.

À travers le miroir / Säsom i en spegel (1961)

Avec Harriet Andersson, Max von Sydow, Gunnar Björnstrand, Lars Passgård

Karin qui sort d’un séjour en clinique psychiatrique, Martin son mari médecin très dévoué et Minos son jeune frère, passent quelques jours sur une île de la Baltique. David, le père des deux jeunes gens, de retour d’un voyage en Suisse, les rejoint. Le soir même, le frère et la sœur jouent pour lui une petite pièce écrite par Minos qui révèle l’un des enjeux majeurs du film : leur père est écrivain mais il ne leur a jamais parlé.

Premier film d’une trilogie qui comprend aussi Les communiants (1961) et Le silence (1962).

Notre avis (3/5) : Dans A travers le miroir, Ingmar Bergman interroge les relations père-fille et, sous couvert de la folie de Karin interprétée par Harriet Andersson, de traiter en sous texte l’inceste et la frénésie sexuelle. Le cinéaste aborde donc des thématiques complexes et délicates. L’âpreté des sujets et les démons de la folie font de A travers le miroir une œuvre exigeante dans son contenu, quasi insondable.

Sur le plan formel, ce film est émaillé de quelques belles visions cinématographiques. Elles ont pour principaux vecteurs les lieux du tournage (une île) et la folie qui habite le personnage de Karin.

Les commnuniants / Nattvards gästerna (1961)

Avec Gunnar Björnstrand, Ingrid Thulin, Max von Sydow, Gunnel Lindblom, Allan Edwall, Olof Thunberg

Après avoir célébré la messe pour une poignée de fidèles, le pasteur Tomas Ericsson reçoit la visite de l’un d’entre eux que la menace d’une guerre nucléaire angoisse au plus haut point. Lui-même traverse une période difficile : depuis le décès de sa femme, il est hanté par « le silence de Dieu ». L’amour que lui porte l’institutrice ne fait qu’augmenter ses doutes et son dégoût du monde.

Notre avis (3/5) : Les communiants réalisés par Ingmar Bergman démarre sur l’office du pasteur Tomas Ericsson. Huit fidèles y assistent, cinq d’entre-eux seront communiants. Après l’austère prêche, la crise de foi apparaît chez ces fidèles. Ces âmes en peine cherchent le réconfort dans la religion et son représentant local… également en crise de foi. A l’écoute ne répondra que le déstabilisant “silence de Dieu”.

Au fil des tourments exprimés par les quelques protagonistes, Bergman parle de foi et dévoile in fine le dégoût et la haine d’un monde où les ouailles ont perdus leurs (re)pères et ne trouvent plus leur place. D’ailleurs, le cinéaste invoque dans Les communiants la figure du père et plus particulièrement le sien.

Sonate d’automne / Höstsonaten (1977)

Avec Ingrid Bergman, Liv Ullmann, Lena Nyman, Halvar Björk, Gunnar Björnstrand, Arne Bang-Hansen, Erland Josephson

Eva est écrivain et vit avec Viktor, son mari pasteur, et sa sœur handicapée, Helena, dans un presbytère à la campagne. Elle invite sa mère, Charlotte, pianiste de renommée internationale qu’elle n’a pas vue depuis sept ans, à leur rendre visite. Charlotte croit Helena internée dans un établissement spécialisé. Elle ne souhaitait pas la retrouver ni qu’Eva lui exprime toute l’amertume de leur enfance face à une mère souvent absente et de toutes façons hors d’atteinte.

Notre avis (4/5) : Certes, on ne cessera de glauser sur le caractère extrêmement dramatique de Sonate d’automne. Comme les notes d’un prélude de Chopin, le contexte familial mis en lumière (automnale) est pesant, voire lugubre. De plus, Ingmar Bergman, réalisateur et scénariste, prend un malin plaisir à insister sur les points les plus douloureux.

Mais ce film est un magnifique écrin dans lequel s’affronte deux muses du cinéaste : Ingrid Bergman et Liv Ullmann. Les deux actrices interprètent une mère et une fille peu aimantes, ou plus exactement inadaptées à l’amour, sorte de tare familiale héritée de mère en fille. Les deux tragédiennes livrent à une confrontation au sommet. Du scénario de Sonate d’automne émergera une gagnante et une perdante. Mais d’un point de vue force et qualité d’interprétation, l’égalité est parfaite. Deux immenses actrices au sommet de leur art, magistral et inoubliable.

De la vie des marionnettes / Aus dem Leben der Marionetten (1979)

Avec Robert Aztorn, Christine Buchegger, Martin Benrath, Rita Russek, Lola Müthel, Walter Schmidinger, Heinz Bennent

Douze épisodes, montés sans ordre chronologique, racontent la descente de Peter Egerman dans la spirale de la folie meurtrière. Avant comme après le drame, Mogens Jensen, psychiatre et ami de Peter, se penche sur son cas et le définit à travers des clichés analytiques. Katarina, la femme de Peter et styliste de mode, que Mogens a tenté de séduire, évoque une relation dangereusement fusionnelle avec son mari…

Notre avis (4/5) : Seuls le prologue et l’épilogue De la vie des marionnettes sont en couleurs à dominantes rouge pour l’entâme du film puisque l’épilogue se termine par l’assassinat par Peter (Robert Aztorn) d’une prostituée Katarina qui est également le prénom de son épouse (Christine Buchegger), volontiers humiliante. Le triangle amoureux très caractérisé est complété par l’ami et psychologue (Martin Benrath) de Peter mais aussi amant de Katerina…

De la vie des marionnettes relève plus d’un ambitieux exercice de style narratif que d’un exercice formel. Dans un filmage classique, Ingmar Bergman fera cependant preuve de quelques intentions formelles lors du rêve filmé et raconté en voix off. Lors de cette longue séquence, le noir et blanc employé s’affiche dans une gamme de nuances très réduite.

Les intentions narratives sont par contre nombreuses. Elles se déclinent en douze épisodes qui sont alternativement des flashfowards et des flashbacks par rapport à la scène d’ouverture du film. L’épilogue de De la vie des marionnettes viendra compléter le prologue. Alors que les flashforwards successifs s’éloignent sur l’échelle temps du prologue, les flashbacks s’en rapprochent. Cette forme narrative très travaillée confère à l’enquête psychologique (plus que policière) menée tous ses ressorts dramatiques.


Aki Kaurismäki

Crime et châtiment / Rikos ja rangaistus (1983)

Avec Markku Toikka, Aino Seppo, Esko Nikkari, Hannu Lauri, Matti Pellonpää, Olli Tuominen, Pentti Auer

Rahikainen, ouvrier dans un abattoir, assassine un homme d’affaires crapuleux. Eeva, qui travaille dans une boulangerie, le persuade de se dénoncer pour racheter sa faute…

Notre avis (3/5) : La première scène de Crime et châtiment prend place dans un abattoir. Après la découpe de carcasses de viande, le sang s’écoulera dans une bouche d’évacuation. Physiquement présent, ses gestes sont mécaniques, Rahikainen (Markku Toikka) semble mentalement absent d’un travail répétitif et sans âme. Le sang coulera de nouveau dans la deuxième scène. Notre homme se rend coupable du meurtre apparemment sans mobile d’un industriel.

Dès lors, Aki Kaurismäki va mener deux récits en parallèle : l’enquête visant à découvrir le coupable et le mobile du meurtre et la chronique au quotidien de Rahikainen. Eeva (Aino Seppo), unique témoin du meurtre et étrangère aux deux parties, fera office de trait d’union entre les deux fils conducteurs animant Crime et châtiment.

Dans ce film de 1983, le premier long-métrage de fiction de son auteur, les mouvements de caméra certes simples demeurent bien plus nombreux que dans les dernières réalisations en date de Kaurismäki. L’humour y est déjà distancié et les détails logés dans des cadres composés avec précision déjà signifiants. Sans la révélation du moindre fait passé de chaque protagoniste et dans une belle économie de dialogues, les personnages sont croqués en quelques plans.

Au sortir des deux premières séquences, l’intrigue s’annonce simple, voire simpliste. Mais Kaurismäki complexifie et densifie sa narration par strates successives. Le cinéaste finlandais procède notamment par l’introduction de nouveaux personnages ou, plus inattendu, par la suppression soudaine de l’un d’entre eux. L’ensemble est déjà brillamment habillé par une bande son déjà caractéristique du cinéma de Kaurismäki.

Shadows in paradise / Varjoja paratiisissa (1986)

Avec Matti Pellonpää, Kati Outinen, Sakari Kuosmanen, Esko Nikkari, Kylli Köngäs, Pekka Laiho, Jukka-Pekka Palo

Deux éboueurs rêvent de créer leur propre entreprise, mais le plus âgé succombe à une crise cardiaque. Le plus jeune, Nikander, jusque-là solitaire, tombe amoureux d’Ilona, caissière dans un supermarché. Leur chemin commun s’annonce incertain mais Nikander parvient à surmonter sa timidité…

Shadows in paradise est le premier volet d’une « trilogie ouvrière », suivi d’Ariel (1988) et de La fille aux allumettes (1990).

Notre avis (3.5/5) : Depuis 1986, Aki Kaurismäki assure la « qualité de l’enlèvement des ordures » et prône de vivre de « small potatoes ». Ses personnages, simples ouvriers, ont l’irrépressible désir de quitter la Finlande pour des horizons plus doux. Dans les faits, c’est un retour systématique sur les lieux du méfait qui se produit.

La chronique mise en images dans Shadows in paradise gravite autour d’un personnage toujours armé de mauvais arguments. La lutte anonyme de Nikander (Matti Pellonpää) est symbolisée par son refus de dévoiler son prénom y compris à Ilona (Kati Outinen) son amoureuse.

Pour le cinéaste finlandais, il y a là prétexte à questionner toujours subtilement l’apparence physique et l’appartenance sociale contraintes par une précarité professionnelle toujours menaçante. Dans Shadows in paradise, l’habillage musical garde toute son importance jusqu’à l’ultime chanson qui accompagne le générique. Elle synthétise à elle seule le film dans son entièreté.

La fille aux allumettes / Tulitikkutehtaan tyttö (1990)

Avec Kati Outinen, Elina Salo, Esko Nikkari, Vesa Vierikko, Silu Seppälä, Outi Mäenpää, Marja Packalén

Iris travaille dans une usine d’allumettes et rentre le soir chez elle, dans un appartement sans joie où sa mère et son beau-père passent leur temps devant la télé. Au bal, Iris rencontre un séducteur et s’égare à prendre pour de l’amour la nuit qu’ils vont passer ensemble.

Notre avis (3/5) : La fille aux allumettes est marquée par une grande économie de dialogues. Le propos du film passe plus volontiers par les situations mises en scène et le langage corporel. Aki Kaurismäki articule entièrement sa narration elliptique autour d’Iris, son personnage principal incarné par Kati Outinen. Plongée dans son quotidien morne, Iris rencontre Aarne (Vesa Vierikko) et son conte de fées peut commencer. Le film adopte le rythme de son héroïne pour, patiemment, opposer le monde ouvrier d’Iris à la sphère dirigeante représentée par Aarne.

J’ai engagé un tueur / I hired a contract killer (1990)

Avec Jean-Pierre Léaud, Margi Clarke, Kenneth Colley, Trevor Bowen, Imogen Clare, Angela Walsh, Joe Strummer, Serge Reggiani

Depuis qu’il a perdu son travail, Henri Boulanger, un Français qui vit à Londres, n’a qu’une idée en tête : mourir. Ses nombreuses tentatives de suicide échouent. Pour en finir une fois pour toutes, il décide d’engager un tueur…

Notre avis (3.5/5) : J’ai engagé un tueur navigue entre deux eaux tout au long de ses plans fixes outrageusement dilatés. A la tragédie répond une comédie pince sans-rire caractéristique première du cinéma d’Aki Kaurismäki. Le burlesque de certaines situations et les dialogues filmés face caméra renvoient quant à eux au cinéma muet.

Ce film tragi-comique est aussi bercé par une touche mélancolique assez caractéristique de la filmographie du cinéaste finlandais. Jean-Pierre Léaud incarne un homme commun noyé dans sa solitude urbaine et sa détresse sociale. Seul et en complet décalage avec le monde qui l’entoure à savoir la ville de Londres, grise, austère, désincarnée. Les liens sociaux ne sont plus que de fragiles filaments menaçants de se rompre à tout instant. Seule Margaret (Margi Clarke) semble apporter un rayon de soleil dans cette vie monotone, monochrome.

J’ai engagé un tueur réserve quelques surprises telles que la participation de Serge Reggiani dans un second rôle. Il y a aussi une belle scène musicale assurée par Joe Strummer, ex-chanteur des Clash, s’égosillant sur la scène d’un pub devant un public peu concerné.

La vie de bohème / Boheemielämää (1991)

Avec Matti Pellonpää, évelyne Didi, André Wilms, Jean-Pierre Léaud, Kari Väänänen, Christine Murillo, Gilles Charmant, Samuel Fuller, Louis Malle

À Paris, Marcel Marx, auteur en mal d’éditeur, est expulsé de chez lui. Il rencontre un peintre albanais, lui aussi sans-le-sou, Rodolfo, puis Schaunard, un compositeur irlandais. Les trois hommes deviennent bientôt inséparables et décident de partager leur misère et leur ferveur artistique…

Notre avis (3.5/5) : Près de deux décennies avant Le Havre (2011), Aki Kaurismäki exporte son cinéma en France, plus exactement dans la ville de Malakoff. La vie de bohème tourné en langue français voit ainsi l’acteur finlandais Matti Pellonpää en français dans le texte interprétant un artiste peintre d’origine albanaise ! Il forme avec André Wilms et Kari Väänänen, respectivement écrivain et musicien, un trio d’apprentis artistes dont le peu de succès rencontré les voue à une vie de bohème. Alors que l’opéra est considéré comme un art mort, l’art poétique est pour sa part honoré par Baudelaire, nom attribué au chien, fidèle compagnon du trio.

La vie de bohème tourné en noir et blanc voit son casting complété notamment par Jean-Pierre Léaud et, plus inattendu, par la participation de Louis Malle en client généreux dans un restaurant. Le film baigne dans une atmosphère tantôt drôle tantôt mélancolique, voire touchante par instant. Kaurismäki déploie ici tout son art à lui, à savoir celui de raconter avec patience une histoire simple et très humaine.

Tiens ton foulard, Tatiana / Pidä huivista kiinni, Tatjana (1993)

Avec Kati Outinen, Matti Pellonpää, Kirsi Tykkylaïnen, Mato Valtonen, Pertti Husu, Veikko Lavi, Elina Salo, Irma Junnilainen

Valto, qui se dope au café tout en s’échinant sur une machine à coudre pour aider sa mère, trouve le courage d’enfermer cette dernière dans un placard. Il part en week-end avec Reino, mécanicien, qui carbure à l’eau-de-vie. Sur la route, ils rencontrent une Estonienne et une Biélorusse. Les deux femmes vont essayer de lier connaissance avec ces deux hommes taciturnes…

Notre avis (3/5) : Le titre Tiens ton foulard, Tatiana augure d’un film léger dont on attend peu de l’intrigue. Ce film d’Aki Kaurismäki n’est en effet pas porteur d’un message fort, d’une intrigue complexe ou d’une quelconque volonté de témoignage.

Tiens ton foulard, Tatiana tient du road movie sciemment décalé articulé autour de deux amis rockers tendance “plouc”. L’un carbure au café (Mato Valtonen) alors que son acolyte préfère la vodka (Matti Pellonpää). Partis sur les routes, ils croiseront une Estonienne (Kati Outinen) et une Bielorusse (Kirsi Tykkylaïnen). Bien que peu affables, ils pourraient être deux vecteurs susceptibles de “rapprocher” leurs pays.

Filmé en noir et blanc, Tiens ton foulard, Tatiana épouse le rythme de ses deux personnages principaux masculins. Les prises de vue sont variées et dynamisées par un montage brillant. Comme les deux personnages féminins, le spectateur devra cependant se montrer patient car ce n’est qu’après une tasse de thé que l’affaire se dénouera. L’attente est plaisante car ce film est certainement le plus drôle de Kaurismäki.

Juha (1998)

Avec Kati Outinen, Sakari Kuosmanen, André Wilms, Elina Salo, Jaakko Talaskivi, Tatiana Soloviova

Juha mène la vie tranquille d’un agriculteur avec sa femme Marja, jusqu’au jour où le fringant Shemeikka tombe en panne devant leur ferme. Tandis que Juha jette un coup d’œil dans le moteur, le citadin, lui, jette un coup d’œil sur Marja. Et la jeune femme lui plaît assez pour la convaincre de l’accompagner en ville…

Notre avis (3/5) : Juha, alliage entre classicisme et modernité, est un film singulier dans la filmographie de Aki Kaurismäki. Filmé en noir et blanc, Juha est un long métrage parlant auquel le réalisateur a coupé la bande son pour la peupler de multiples musiques et chansons parfaitement synchronisées sur le montage technique du film. Dans les faits, trois scènes sont accompagnées de leur bande son originale: une séquence musicale, une autre chantée en français alors que la troisième, uniquement bruitée, annonce le switch final.

Durée courte (78’) et casting restreint (seulement trois ersonnages principaux interprétés par Kati Outinen, Sakari Kuosmanen, André Wilms), l’hommage au cinéma muet est patent mais Kaurismäki ne cherche par à imiter les films muets mais à les revisiter. Ainsi l’histoire, les décors et le jeu des acteurs sont contemporains. Finalement, le nombre d’intertitre restreint très restreint et aucun ne concernera le couple formé par Juha (Sakari Kuosmanen) et Marja (Outinen) pour mieux souligner leur non communication. Au-delà du cinéma muet, Juha est constellé de réferences à d’autres genres cinématographiques.

Les lumières du faubourg / Laitakaupungin valot (2005)

Avec Janne Hyytiäinen, Maria Järvenhelmi, Maria Heiskanen, Ilkka Koivula, Sergei Doudko, Andrei Gennadiev, Arturas Pozdniakovas

Veilleur de nuit sans histoire, Koistinen voit sa vie basculer le jour où il rencontre une belle plante énigmatique. La rencontre n’est pas fortuite, la jeune femme sert les intérêts d’hommes d’affaires peu recommandables qui exploitent sa soif d’amour et sa fonction en organisant un cambriolage dont il est rendu seul responsable…

Notre avis (2.5/5) : Aki Kaurismäki dépouille à double titre son cinéma dans Les lumières du faubourg. D’abord, il renouvelle sa troupe d’acteurs passant à une nouvelle génération de comédiens. De ses “anciens” et fidèles acteurs ne subsiste que Kati Outinen le temps d’une courte séquence. Ensuite, le cinéaste finlandais radicalise le dépouillement formel et esthétique de son film.

Par instants, Les lumières du faubourg frôle l’hermétisme ce qui entrave la mise en œuvre de la magie observée dans les précédents films de Kaurismäki. Ici, cette atmosphère mystérieuse et hors du temps opère moins.

En comparaison aussi avec ses précédents films, le cinéaste fournit un habillage musical plus restrictif et moins porteur de sens jusqu’à un final abrupt qui ne manquera pas de questionner le spectateur sur les finalités plutôt floues des Lumières du faubourg.


Du côté de la Bulgarie

The boy who was a king (2011, Andrey Paounov)

Le passé hante le présent, les faits réels rejoignent la fiction et le mythe se bat avec la réalité pour raconter l’histoire fascinante de Simeon de Saxe-Coburg-Gotha (fils de Boris III de Bulgarie et de Jeanne, fille du roi Victor-Emmanuel III d’Italie), sacré tsar de Bulgarie à l’âge de six ans, avant d’être chassé du pays trois ans plus tard par la dictature communiste et de revenir en étant choisi comme Premier ministre.

Notre avis (1.5/5) : Dans le documentaire The boy who was a king, Andrey Paounov retrace le destin hors du commun de Simeon de Saxe-Coburg-Gotha roi de Bulgarie à l’âge de six ans, contraint à l’exil en Égypte trois ans plus tard et pendant cinquante ans avant d’être élu Premier ministre bulgare. Un poste qu’il occupera pendant huit ans.

Nécessairement elliptique, ce biopic passe sous silence certaines périodes et autre évènements qui auraient mérité un développement. Ce documentaire est aussi rendu moins intéressant par l’ajout de “témoignages” plus ésotériques et folkloriques que nécessaire.

Sofia’s last ambulance / Poslednata Lineika na Sofia (2012, Ilian Metev)


Dans la capitale bulgare où ne roulent que treize ambulances pour deux millions d’habitants, Krassi, Mila et Plamen sont des personnages hors du commun : gros fumeurs, pleins d’humour, ils sauvent des vies sans relâche. Cependant, le système les met à rude épreuve. Combien de temps vont-ils tenir à soigner une société blessée avant de perdre leur empathie ?

Notre avis (3/5) : Ce premier long métrage d’Ilian Metev a été récompensé dans la sélection de la Semaine de la Critique à Cannes en 2012. Ce documentaire propose aux spectateurs d’embarquer à l’avant et parfois à l’arrière de l’ambulance conduite par Planem. À ses côtés, Mila et Krassi sont ses fidèles collègues urgentistes.

Cumulant incidents, accidents et horaires à rallonge, nos trois valeureux serviteurs oscillent entre fatigue et lassitude. Entre interventions utiles, annulées ou trop tardives, se présente parfois une intervention synonyme de dilemme moral qui rend encore plus prégnant la complexité d’un métier qui les contrait à une vie familiale vécue en pointillets.

Metev filme sur le vif par une caméra portée ou fixée sur la parebrise avant de cette Sofia’s last ambulance. L’approche cinématographique du réalisateur sied parfaitement à la description hyperréaliste d’une profession déconsidérée et pourtant essentielle mais malade exercée dans un environnement délabré et au bord de la rupture. L’assistance apportée aux patients devrait aussi être apportée à ces professionnels en pleine errance. Sofia’s last ambulance est un beau témoignage.

The Lesson (2015, Kristina Grozeva et Petar Valchanov)

Avec Margita Gosheva, Ivan Barnev, Ivan Sasov, Ivanka Bratoeva, Stefan Denolyubov

Dans une petite ville bulgare, Nadia, professeure d’anglais, cherche à confondre un de ses élèves qu’elle soupçonne de vol, rappelant à la classe les principes moraux de la vie en société. Au même moment, de lourdes difficultés financières menacent sa famille. Déterminée à garder la tête hors de l’eau, elle tente par tous les moyens de collecter l’argent nécessaire avant qu’il ne soit trop tard…

Notre avis (1.5/5) : The lesson fascine par son manichéisme. Durant tout le film, la distribution des actions entre les personnages est binaire. Ainsi, les bonnes actions sont exclusivement féminines alors que les mauvais comportements n’ont pour auteurs que des membres du genre masculin ! Ce constat vaut pour les adultes mais également pour la classe d’écoliers mise en scène.

Il est étonnant que le duo de réalisateurs composé de Kristina Grozeva et Petar Valchanov n’ait pas su faire preuve de plus de discernement. Certes l’ultime action du film sera à conjuguer au féminin mais elle ne prêtera pas aux conséquences attendues puisque « justifiée » pour contrecarrer un plan diabolique… masculin !

Si le bien est féminin et le mal masculin, The lesson n’est pas pour autant un film féministe. Il est vrai aussi que le personnage principal incarné par Margita Gosheva n’inspire guère d’empathie. Enfin, The lesson pèche aussi par ses nombreuses scènes inachevées ce qui confère au film une part rocambolesque dans l’enchaînement des évènements relatés.

Ága (2017, Milko Lazarov)

Avec Mikhail Aprosimov, Feodosia Ivanova, Galina Tikhonova, Sergei Egorov, Afanasy Klaev

Dans les grandes étendues glacées de la Yakoutie, au nord de la Sibérie, vit un vieux couple de nomades. Nanook part chasser le renne tandis que Sedna tisse les filets de pêche et tanne les peaux de renards. Lorsque la santé de Sedna se détériore, Nanook se lance dans un long voyage pour retrouver Ága, leur fille partie depuis des années travailler dans des mines de diamant.

Notre avis (4.5/5) : De son entame et jusqu’à son épilogue, Ága surprend par l’exceptionnelle qualité de sa photographie et la précision d’une profondeur de champ parfaitement calibrée. La caméra fixe est toujours idéalement placée et prouve que Milko Lazarov a un regard singulier et porteur de sens sur le grandiose environnement naturel qui l’entoure. Les plans fixes se succèdent ainsi plus saisissants les uns que les autres.

Au-delà d’un côté contemplatif assumé, Ága déroule une fiction portée aussi par des ambitions documentaires et ethnographiques dont l’aspect poignant finira par emporter les spectateurs. Parti dans le nord de la Sibérie pour réaliser Ága au tournage probablement très compliqué, Milko Lazarov, cinéaste bulgare, en revient avec un film saisissant dans sa forme et inoubliable sur son fond.

Sortie en salle annoncée pour le 7 novembre prochain par la société de distribution Arizona Films.


D’hier à aujourd’hui

Les camarades / I Compagni (1963, Mario Monicelli)

Avec Marcello Mastroianni, Renato Salvatori, Gabriella Giorgelli, Folco Lulli, Bernard Blier, Raffaella Carrà, François Périer, Annie Girardot

Turin, 1905. Pour les ouvriers d’une usine de tissage, ce sont quatorze heures de dur labeur au quotidien. Un jour, fatalement, se produit l’accident : un ouvrier se prend la main dans les rouages d’une machine. Ses camarades désirent attirer l’attention sur les conditions de travail mais les délégués ne sont reçus que furtivement par le chef du personnel. Arrive alors le professeur Senigaglia, qui, aidé par un instituteur, convainc les ouvriers de la nécessité d’une lutte organisée…

Notre avis (3.5/5) : Par ses aspects proches du monde ouvrier, Les Camarades prend les allures d’un film à valeur historique. Mario Monicelli filme avec une belle destérité une usine de tissage de la fin du XIXème siècle : noirceur, vacarme, cadence infernale et population interlope tout y est fidèlement représenté.

Les journées de 14 heures de travail sont épuisantes pour ces hommes et ces femmes exploités jusqu’au péril de leur intégrité physique. Organisée par quelques meneurs, la revendication d’une journée de travail limitée à 13 heures est lancée. Monicelli réalise une ambitieuse fresque apolitique sur la lutte ouvrière et la lutte de classe. L’ensemble est brillament animé et interprété par un beau casting franco-italien.

Le départ (1967, Jerzy Skolimowski)

Avec Jean-Pierre Léaud, Catherine Duport, Jacqueline Bir, Paul Roland, Georges Aubray, Lucien Charbonnier, Léon Dony

Marc a dix-neuf ans. Il est garçon coiffeur. Mais il ne rêve que voitures, courses et rallyes. Il s’est inscrit au rallye qui doit démarrer dans deux jours, en comptant emprunter la Porsche de son patron. Il s’entraîne avec elle la nuit, ayant comme copilote un copain du salon. Au dernier moment, les deux garçons apprennent que le patron part en week-end avec la voiture…

Notre avis (3/5) : Garçon coiffeur pour dames,  Jean-Pierre Léaud incarne au côté de Catherine Duport un amateur de grosses cylindrées allemandes plus spécifiquement motorisées par Porsche. Le régime moteur du Départ est calé sur les partitions jazz avant-gardistes et endiablées de K.T. Komeda.

Pour ce premier film réalisé hors de sa Pologne natale, Jerzy Skolimowski met en scène l’acteur français dans un rôle de sale gosse. Le réalisateur en “frère de cinéma de Godard” enfreint les codes du cinéma et le code de la route.

Bande son post synchronysée, effets visuels lors d’une exposition de voitures ou dans un miroir, scènes en partie improvisées et prises sur l’instant, Le départ déboule sur les chapeaux de roue et déroule un récit qui, comme des diapositives ou des photographies, s’embrase sans coup férir.

The party (1968, Blake Edwards)

Avec Peter Sellers, Claudine Longet, Marge Champion, Steve Franken, Fay McKenzie, J. Edwards McKinley

L’acteur indien Hrundi V. Bakshi est venu tenter sa chance à Hollywood. Engagé pour tenir le rôle principal d’un soldat indigène, il brille surtout par sa maladresse spectaculaire et coûteuse. Excédé, le producteur du film demande à ce que son nom soit mis sur liste noire. Mais suite à un quiproquo, Bakshi se retrouve invité à la soirée annuelle du studio…

Notre avis (4/5) : The show must go on

Fraise et chocolat / Fresa y chocolate (1993, Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío)

Avec Jorge Perugorria, Vladimir Cruz, Mirta Ibarra, Francisco Gattorno, Joel Angelino

En 1979, Diego, homosexuel cultivé et marginal, vit à La Havane. Il aime beaucoup son pays ainsi que ses traditions. Il rencontre David, un jeune universitaire, hétéro, militant de la Jeunesse communiste qui va se mettre à l’espionner, le considérant comme un dissident du régime cubain.

Notre avis (2.5/5) : Réalisé en 1993, Fraise et chocolat porte son récit en 1979 alors qu’aucun élément du scénario ne vient motiver ce flashback d’une quinzaine d’années. Sur le papier, l’histoire racontée n’est donc pas contemporaine au film ce qui a probablement permis à Fraise et chocolat d’échapper à la censure. A sa sortie en 1994, ce film coréalisé par Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío a connu un grand succès bien au-delà de Cuba et raflé de nombreux prix avant d’être sélectionné pour l’Oscar 1995 du meilleur film étranger.

Le récit de l’amitié qui va se nouer entre David (Vladimir Cruz), étudiant en lettres et militant communiste, et Diego (Jorge Perugorría), un artiste persécuté pour homosexualité convainc dans sa déclinaison en leçon de tolérance. Fraise et chocolat est aussi bien servi par ses deux acteurs principaux auxquels il faut ajouter l’actrice Mirta Ibarra en femme-tampon entre les deux jeunes hommes.

En filigrane, les deux réalisateurs affichent quelques velléités à dénoncer les contradictions du régime castriste et ses conséquences. Trop en surface (le scénario aurait mérité plus de profondeur), ces attaques ne font qu’effleurer les points sensibles et laissent volontiers de côté les aspects les plus terribles de la dictature cubaine. Dès lors le récit paraît globalement assez convenu.

Central do Brasil (1998, Walter Salles)

Avec Fernanda Montenegro, Vinicius de Oliveira, Marília Pêra, Sola Lira, Othon Bastos, Otávio Augusto, Steila Freitas

À la gare de Rio de Janeiro, Dora, institutrice à la retraite, gagne sa vie comme écrivain public. Aigrie et peu scrupuleuse, elle jette tout simplement les lettres qui lui semblent vaines. D’autres, comme celle adressée au père du petit Josué, attendent un meilleur jour dans un tiroir. Quand sa mère meurt, renversée par un bus, Josué revient voir Dora. Entre la vieille dame indigne et le gamin de 9 ans s’établit peu à peu une vrai relation…

Notre avis (3/5) : L’itinéraire suivi par le film est d’abord rendu rocambolesque par l’inconsistance de Dora, personnage incarné par Fernanda Montenegro. Mais dans ses pas et ceux du jeune Vinicius de Oliveira, la bonne trajectoire finira par être trouvée. Elle suit une voie humaniste dans une sorte de road movie qui, sur les traces d’un pèlerinage, prend quelques allures de chemin christique (villes-étape en guise de stations) non exempt de pathos.

Les doléances et autres missives dictées dans la gare-titre de Rio de Janeiro trouveront finalement leurs illustrations dans les beaux paysages du nord-est brésilien filmés au format scope. La belle photographie de Central do Brasil est restituée dans une parfaite captation d’une lumière souvent rasante. Le kaléidoscope du peuple brésilien, urbain ou rural, conçu par Walter Salles gagne là tout son sens.


Portraits d’artistes

Rivers and tides (2004, Thomas Riedelsheimer)

Avec Andy Goldsworthy

Andy Goldsworthy, né en 1956 dans le comté de Cheshire, s’installe en Écosse en 1985 et consacre son œuvre, depuis vingt-cinq ans, à travailler seul, dans la nature, où il puise ses matériaux. Il est considéré aujourd’hui comme l’une des plus brillantes figures du « land art ». Son œuvre est par essence éphémère : elle naît de la nature et meurt avec elle. Tout en accumulant des matériaux divers, en travaillant le bois, la glace ou la pierre, l’artiste commente son travail..

Notre avis (3.5/5) : Dans ce documentaire, Thomas Riedelsheimer suit Andy Goldsworthy dans son quotidien écossais d’artiste de la nature. Rivers and tides est joliment réalisé. A la belle qualité de filmage est associée la musique atmosphérique composée par Fred Frith.

Les qualités de ce documentaire rendent ainsi grâce à la beauté des œuvres réalisées par Goldsworthy en pleine nature. Cette dernière fournit les matériaux (pierres, bois, feuilles, glace, colorants, etc.) puis, une fois l’œuvre réalisée, la fait vivre avant de la détruire plus ou moins violemment.

Riedelsheimer prend soin d’équilibrer son documentaire entre le travail de construction d’une œuvre sculpturale d’art naturel écologique, échecs compris, et la contemplation de l’œuvre finie, suprême récompense. Rivers and tides est un hymne au « land art » par essence éphémère où les maîtres-mots sont patience, précision et abnégation.


Ici et ailleurs

Dogman (2018, Matteo Garrone)

Avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria, Adamo Dionisi

Dans une banlieue déshéritée, Marcello, toiletteur pour chiens discret et apprécié de tous, voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entraîner malgré lui dans une spirale criminelle.

Notre avis (3/5) : Entre chien et loup

L’envers d’une histoire / Druga strana svega (2017, Mila Turajlić)

Avec Srbijanka Turajlić, Mila Turajlić

Une porte condamnée dans un vieil appartement de Belgrade raconte à la fois l’histoire d’une famille et celle d’un pays dans la tourmente. La réalisatrice entame une conversation intime avec sa mère mais la chronique familiale cède vite la place au portrait passionnant d’une femme révolutionnaire et de son combat, relativement isolé, contre les fantômes qui hantent le passé et le présent de la Serbie. Dix années se sont écoulées depuis la révolution « démocratique » et Srbijanka continue à se battre.

Notre avis (1/5) : Mila Turajlić filme sa mère, universitaire et politicienne reconnue, dans le vaste appartement familial d’un quartier huppé de Belgrade. Deux portes de cet appartement sont fermées. Elles donnent sur des pièces qui ont été réquisitionnées par l’Etat communiste plusieurs décennies auparavant pour former un autre appartement. Le logement fractionné est à l’image d’une société serbe elle-même divisée et portée à occulter sa propre histoire pourtant riche.

D’occultations il sera aussi amplement question dans ce documentaire. Par exemple, les questions relatives à la politique menée par Slobodan Milošević sont plutôt éludées. Ces manquements parmi d’autres jettent le trouble sur la pertinence et la sincérité de ce documentaire. Trop hagiographique, L’envers d’une histoire ne donne de la Serbie qu’une perception très unilatérale et partielle.

Là où le récit devait porter sur une nation, Mila Turajlić opte pour un récit familial. L’autre Serbie, celle des classes plus laborieuses, celle qui a souffert des politiques récentes de l’Etat serbe, ne sera vue que depuis les fenêtres du cocon familial. La réalisatrice n’ira jamais à la rencontre de cette autre nation. Cet échec vient s’ajouter aux nombreux autres racontés en filigrane de la saga des Turajlić.

En fin de documentaire, l’ouverture des portes condamnées et la visite des pièces attenantes relèvent d’une mise en scène maladroite. Au final, L’envers d’une histoire laisse dubitatif face à la partialité et à l’insincérité de l’entreprise.

Les héritières / Las Herederas (2018, Marcelo Martinessi)

Avec Ana Brun, Margarita Irún, Ana Ivanova, Nilda Gonzalez, María Martins

À Assomption, capitale du Paraguay, Chela, riche héritière, a mené la grande vie avec Chiquita pendant 30 ans. Mais au bord de la faillite, elle doit vendre tous ses biens et voir Chiquita, accusée de fraude, partir en prison. Alors qu’elle n’a pas conduit depuis des années, Chela accepte de faire le taxi pour un groupe de riches femmes âgées de son quartier. Elle fait alors la rencontre de la jeune et charmante Angy.

Notre avis (2/5) : Ce premier long-métrage de Marcelo Martinessi, cinéaste paraguayen, a été présenté à la Berlinale et fait l’objet, durant cette 46ème édition du FIFLR, de sa première diffusion en France. La sortie en salle française des Héritières est à ce jour programmée au 28 novembre prochain.

Armé d’un scénario sans grande originalité, Martinessi traite avec une grande délicatesse le sujet de l’homosexualité féminine au Paraguay. Le désir au féminin, sujet universel, n’est malheureusement qu’effleuré par une narration trop déliée, insuffisamment ancrée dans son sujet. Le récit ténu et mal tenu des Héritières fait barrage à toute empathie envers ses personnages campés par un casting exclusivement féminin.

Petra (2018, Jaime Rosales)

Avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Joan Botey, Marisa Paredes

Petra, jeune artiste peintre, n’a jamais connu son père. Obstinée, la quête de ses origines la mène jusqu’à Jaume Navarro, un plasticien de renommée internationale. Ce dernier accepte de l’accueillir en résidence dans son atelier. Petra découvre alors un homme cruel et égocentrique. Espérant des réponses, la jeune femme consent à se rapprocher de cette famille…

Notre avis (3.5/5) : Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2018, Petra de Jaime Rosales est un film assez intrigant sur le plan narratif. Très travaillé, le récit est découpé en chapitres qui ne sont pas tout à fait restitué dans leur ordre chronologique par le réalisateur. Cette mécanique est astucieuse bien qu’elle soit partiellement désamorcée par le titrage de ces chapitres qui révèle littéralement, pour certains d’entre eux, la finalité du segment concerné.

Pour sa part, la mise en scène procède par de constants légers déplacements de la caméra et parfois sollicitant les fonctions zoom avant et zoom arrière. Ces mouvements ne cherchent pas absolument à cadrer ou suivre les protagonistes et exclus tout champ et contrechamp. Les segments narratifs et les mouvements observés dans ceux-ci forment un cheminement de reconstitution comme on reconstitue une famille.

La sortie en salle de ce film n’est pas encore planifiée. Elle devrait intervenir dans le courant du premier trimestre 2019.

The dead nation / Tara moartă (2017, Radu Jude)

Les images du film sont celles de très nombreuses photographies, qui toutes ont été prises par le photographe de la petite ville roumaine de Slobozia, entre les années 1930 et 1940. Ce trésor est accompagné par la lecture du journal d’un médecin juif, lequel raconte avec précision l’horreur de la montée de l’antisémitisme. Un sujet rarement abordé dans la Roumanie contemporaine.

Notre avis (4/5) : Radu Jude retrace l’histoire de la Roumanie de 1937 à 1946 à travers les extraits du journal d’un médecin juif : la montée de l’antisémitisme et du fascisme, les pogroms puis la seconde Guerre Mondiale. Un récit en voix-off entrecoupé de messages de propagande et de chansons patriotiques. Le propos porté par The dead nation est habillé et non illustré par des photographies privées et anonymes d’époque non restaurées, certaines portant l’usure marquée du temps. Elles donnent des visages à une minorité juive roumaine persécutée.

Ce procédé sera interrompu un court instant lors de l’évocation de l’épuration du peuple juif dans les camps de concentration. A cet instant, sur un écran d’un noir funeste, seule la voix off nous relie encore à la vie. Une illustration ou même un simple habillage par quelques clichés aurait paru indécent.

Ce documentaire en forme d’album de familles impose un contenu fort et exigeant. La leçon d’histoire qui en découle est magistrale.

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