Aquarius – La mémoire au féminin

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Dans Aquarius, son deuxième long métrage, Kleber Mendonça Filho bâtit une œuvre mémorielle sur un patrimoine en perdition livré aux promoteurs immobiliers. Subtilement mis en musique, le récit colle au point de vue de son héroïne principale incarnée par Sonia Braga, envoûtante. Une femme forte dont le cinéaste brésilien tire un portrait sensuel et nuancé. D’abord classique, la mise en scène intelligente du cinéaste invoque progressivement les codes du cinéma fantastique pour mieux perdre son héroïne et les spectateurs dans les méandres d’une mémoire à jamais essentielle.

Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l’Aquarius construit dans les années 40, sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle, se refuse à vendre le sien. Elle va rentrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle. Très perturbée par cette tension, elle repense à sa vie, son passé, ceux qu’elle aime.

Quatre ans après Les bruits de Recife, Kleber Mendonça Filho reprend sa ville natale et de résidence pour cadre géographique de sa nouvelle fiction. Recife, grande métropole côtière du nord-est brésilien, attise de longue date l’appétit des promoteurs immobiliers. D’anciennes photographies aériennes en noir et blanc de la ville servent de premiers photogrammes à Aquarius. Elles témoignent d’une horizontalité du littoral désormais écrasée par la verticalité des immeubles modernes qui jalonnent le front de mer. L’immeuble Aquarius demeure le seul vestige architectural d’une époque révolue. Propriété de la société immobilière Bonfim, il a été déserté par ses anciens habitants à l’exception de Clara, irréductible copropriétaire interprétée par la magnétique Sonia Braga. Clara est la clé de voûte de l’édifice filmique Aquarius dont le récit reflète exclusivement son point de vue.

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Avec ces vieilles photographies en noir et blanc et un prologue en flashback renvoyant les protagonistes en 1980, Kleber Mendonça Filho ne peut être plus explicite, Aquarius est affaire de mémoire et de souvenirs. Un fondu enchaîné met subtilement fin au flashback introductif : l’appartement surpeuplé pour fêter, trente-cinq ans plus tôt, les soixante-dix ans d’une tante est désormais déserté. Vintage ou vétuste mais vivant, il n’est plus habité que par Clara et ses souvenirs matérialisés par les objets qui entourent : les photographies de famille, une commode (ici, les souvenirs interfèrent l’acte présent), les nombreux disques vinyles, etc.

Concernant ce dernier exemple, nous devons indiquer le rôle essentiel que joue la musique dans Aquarius. Dès le prologue, l’extrait audio de Another one bites the dust du groupe Queen sert à cerner le caractère de Clara : une femme forte et pugnace qui vient de vaincre son cancer. L’habillage musical du film n’aura de cesse de souligner l’état d’esprit changeant de son héroïne. Et si Kleber Mendonça Filho introduit et clôt son deuxième long métrage par la même chanson – Hoje (1969) – interprétée par Taiguara, c’est pour mieux en surligner la différence d’interprétation qu’en fera le spectateur entre le début et la fin du film… Aquarius le clame haut et fort, la musique, gravée sur vinyle ou en mp3, est un média essentiel de transmission d’un individu à un autre.

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Clara déclare être « une vieille femme et un enfant ». Elle est à la fois sûre d’elle et naïve dans son combat. Sa longue chevelure noire vaut pour symbole : cheveux attachés en société pour figurer la dureté de son caractère et de sa lutte, cheveux défaits dans ses loisirs et sa vie intime plus relâchée. Sa force de caractère, son indéfectible volonté de conserver son appartement et garder vivants ses souvenirs sont ses seules armes face au harcèlement psychologique subit d’une gent quasi exclusivement masculine (promoteurs immobiliers, anciens voisins, famille). Des armes blanches, une couleur dont Clara fera recouvrir la façade de « son » immeuble souillé par quelques incivilités pour lui redonner une certaine virginité (mémoire maquillée). Le blanc opposé à la couleur noire vers laquelle tend sa peau, celle des anciens esclaves. Un argument raciste utilisé par le promoteur immobilier pour sous-entendre que la place de Clara n’est pas dans ce quartier aisé mais plutôt dans le quartier pauvre voisin.

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Par sa mise en scène astucieuse, Kleber Mendonça Filho confirme son sens inné de la gestion des espaces restreints. Au fur et à mesure de l’avancée linéaire de l’intrigue, sa réalisation classique se pare d’attributs empruntés au cinéma de genre, notamment fantastique. En brouillant la frontière entre souvenirs et mauvais rêves, le cinéaste brésilien introduit le doute puis la peur dans l’esprit de Clara et dans celui des spectateurs. Ce flou instauré progressivement en fin de film rapproche Aquarius des Bruits de Recife. Le premier long métrage de Kleber Mendonça Filho demeure cependant plus étrangement obsédant car les genres cinématographiques s’y entrechoquaient plus volontiers.

Le cinéaste dresse un double portrait, celui sensuel d’une femme forte et celui moins reluisant d’une ville défigurée. La structure de l’immeuble infectée par les termites vaut pour métaphore du cancer vaincu par Clara. Elle symbolise la destruction d’un patrimoine livré aux spéculateurs et dont il ne restera bientôt que de vieilles photographies. Elle représente également la perte d’une mémoire essentielle que nos sociétés s’autorisent à exhumer (scène du cimetière, autre lieu de mémoire). Le diagnostic est sans appel, le cancer à vaincre est clairement identifié.

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