La prière – Vœu pieux ?

Présenté lors de l’édition 2018 de la Berlinale, La prière de Cédric Kahn a été récompensé d’un Ours d’Argent du Meilleur acteur attribué à Anthony Bajon. Le sujet abordé est ambitieux et résonne comme la promesse d’un long-métrage balançant entre mysticisme insondable et névrose abyssale. Tel qu’exaucé par son auteur, La prière vaut-il pour vœu pieux ?

Thomas a 22 ans. Pour sortir de la dépendance, il rejoint une communauté isolée dans la montagne tenue par d’anciens drogués qui se soignent par la prière. Il va y découvrir l’amitié, la règle, le travail, l’amour et la foi…

Si Cédric Kahn revendique la paternité du titre du film, il n’endosse pas le choix de l’affiche composée pour celui-ci. L’un et l’autre ancrent la dernière réalisation en date du cinéaste dans un environnement imprégné de religiosité chrétienne. Après visionnage de La prière, tous les deux nous semblent relever d’un mauvais choix. Certes le réalisateur fait le récit d’une initiation religieuse, d’un itinéraire non pas chemin de croix mais trajectoire spirituelle et physique semée d’embûches, de contraintes, de questionnements et de crises pas forcément de foi.

Après réflexion, le terme observation paraît plus approprié que celui de récit ce qui évacue du même coup toute dérive prosélyte. En fait, Kahn semble être étranger au sujet ample de son film. Dans le scénario mis en images, il n’y a jamais réellement de prise de position autre que celle d’un observateur certes attentionné mais neutre. À travers La prière, le metteur en scène dirige de façon trop convenue – la narration manque de complexité et d’ambiguïté – une quête existentielle dévitalisée et guidée à distance. Il est dès lors difficile pour le spectateur de faire corps avec un récit fantomatique.

Et, au fur et à mesure que les minutes s’écoulent, l’affiche du film interroge. Viendrait-elle divulgacher le contenu du film ? Ne comptez pas sur nous pour vous apporter une réponse à cette interrogation qui viendrait à l’encontre de notre ligne éditoriale. Mais sachez que, face à l’écran, vous n’êtes pas à l’abri de vous interroger sur le caractère potentiellement prophétique de cette affiche.

Nous rangeons aussi le rôle tenu par Hanna Schygulla parmi les regrets procurés par le film. L’apparition trop épisodique de Sœur Myriam cantonne l’égérie de Rainer Werner Fassbinder dans un rôle très secondaire, quasi sans valeur. Là, encore, La prière nous laisse sur notre faim. Quid dès lors de l’interprétation d’Anthony Bajon, lauréat de l’Ours d’Argent du Meilleur acteur ? Le jeune homme délivre effectivement une prestation convaincante en début de métrage. Mais, au fur et à mesure que son personnage rentre dans le rang, sa prestation de comédien en fait de même. Son interprétation, bien que restant de qualité, perd inexorablement son caractère animal.

Ainsi, à défaut d’incarnations fortes et d’un scénario audacieux, tout dans La prière semble impersonnel et suspendu à une croyance illusoire. Le spectateur est ainsi laissé libre de (tenter de) croire, ou pas, plus au miracle qu’à l’ubuesque. Et, avec ou sans miracle, Kahn ne parvient pas à transcender son sujet qui pourtant constituait un matériau cinématographique idéal à un film profond et insondable. Il manque à La prière le mysticisme de Sous le soleil de Satan. Pourtant Kahn était en 1987 stagiaire monteur sur la grande œuvre de Maurice Pialat !

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4 réflexions sur “La prière – Vœu pieux ?

  1. Le constat est sévère, et j’entends les reproches. Mais il me semble que Kahn chasse d’autres lièvres dans cette communauté, poursuit son observation de sociétés alternatives (après « Vie sauvage » ou « une vie meileure ») avec ce soupçon d’ambiguïté latente sur les motivations profondes de ceux (ce ?) qui gouvernent ce refuge d’altitude. Il n’est sans doute pas Pialat, ici plus proche d’un Dumont à la rigueur (c’est le mot), ce qui n’est pas pour me déplaire, j’avoue.

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    • Oui Princecranoir, c’est une grille de lecture qui peut effectivement être appliquée à ce film. Mais, ayant vu ce film lors d’une séance avec présence du réalisateur et séance de questions/réponses post-projection, je n’ai franchement et malheureusement pas le sentiment que Cédric Kahn avait placé ses objectifs là où tu les places. Je suis sorti de la projection et de l’entrevue avec le sentiment fort d’avoir vu un film de commande au casting non choisi par le réalisateur…

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  2. « C’est probablement le vrai sujet du film, en tout cas celui qui me touche le plus : la reconstruction du lien. Les individus arrivent dans une solitude absolue, une grande détresse affective. ce qu’ils apprennent au-delà de la prière, ce sont les règles le partage, la vie en communauté. C’est probablement ce qui les sauve. » ce sont les mots de Cédric Kahn dans le dossier de presse. Il y a donc, quelques part, cette intention latente de rester sur cette ligne commune à ses précédents films, malgré la commande.

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    • Oui, il y a peut-être là une intention mais franchement elle n’a aucunement transpiré de la séance question/réponse post-projection. Je me méfie des dossiers de presse qui sont souvent la retranscription d’un discours « marketing » par le distributeur du film quitte à attribuer les propos tenus au réalisateur. On voit souvent passer les mêmes formulations. Je ne sais pas si c’est le cas pour La prière, je soupçonne que…

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