Toni Erdmann – Relations fardées

Toni Erdmann - Affiche

Œuvre singulière mêlant chronique familiale et critique sociétale, Toni Erdmann de Maren Ade questionne notre présent. Sous les traits de son personnage titre, la comédie grinçante attendue se farde en farce loufoque au ton libre et décalé. La critique convenue du libéralisme économique reste pertinente car réalisée sans concession.

Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l’aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann…

Maren Ade fait endosser à son film un double questionnement, celui des rapports père-fille et celui des relations entre une entreprise cliente et son cabinet d’audit et de conseil. Ces deux thèmes, pourtant traités en parallèle, forment une sorte de clivage qui, à nos yeux, est le marqueur principal de Toni Erdmann.

Toni Erdmann - Père

Le troisième long métrage de Maren Ade, non récompensé par le jury du festival de Cannes 2016, ne peut laisser indifférent. Est-ce pour autant « La palme du public et de la presse ! » ostensiblement annoncée par l’affiche ?

Relations filiales

Comme annoncé par son synopsis, le film a pour thème principal l’auscultation des relations entre un père Winfried Conradi incarné par Peter Simonischek et sa fille Ines interprétée par Sandra Hüller. Deux individus aux ambitions diamétralement opposées et dont les difficiles rapports sont dépeints à gros traits.

Ces traits sont avant tout ceux du père ou, plus exactement, ceux de Toni Erdmann. Le personnage titre est un personnage d’emprunt créé par Winfried. Toni se fait ainsi passer, entre autres, pour un coach d’une ancienne star du tennis roumain, un consultant, un ambassadeur et même un peintre sur œufs… Dans une société où l’apparence est essentielle, entre grimages et grimaces, avec ou sans perruque filasse et dentier protubérant, Toni Erdmann est l’antihéros parfait. Un trublion incontrôlable qui, à la recherche d’une fille de substitution, entre sans prévenir dans la vie très (et trop) organisée d’Ines.

Toni Erdmann - Fille

Sous les traits de ce Toni Erdmann, la comédie grinçante attendue prend les allures d’une farce loufoque dont la truculence tient avant tout du comique des situations filmées. Les quiproquos sont multiples car, face à son père en roue libre, Ines oppose un personnage entièrement dévoué à sa carrière professionnelle. Sa vie est exclusivement rythmée par ses rendez-vous d’affaire, ses incessantes conversations téléphoniques, ses réunions de travail et ses sorties organisées entre expatriés allemands. Une vie superficielle et sans bonheur que notre expatriée allemande en Roumanie mène en vase clos.

Relations entre filiales

A l’extérieur de cette bulle, les relations avec les autochtones fonctionnent en mode donneurs d’ordres / subalternes ou sont tout simplement quasi inexistantes (scène de l’enfant vendeur à la sauvette), voire purement visuelles (plan aérien du quartier d’affaire séparé d’un quartier populaire par une longue et haute balustrade).

Toni Erdmann - Père et fille

Cette distanciation issue de comportements hautains et indifférents envers autrui reflète le capitalisme allemand en terres roumaines. Chacun fuit ses responsabilités face aux conséquences de la restructuration de la filiale roumaine souhaitée par la maison mère allemande.

La patiente critique du libéralisme triomphant proposée ici par Maren Ade est convenue mais demeure pertinente car réalisée sans concession. Nous qualifierons de naturaliste la mise en scène épurée adoptée par la réalisatrice. Le récit parfois incongru peut paraître un peu décousu et « fabriqué ». Sur un ton décalé (le ridicule n’est pas forcément là où il est le plus visible), l’expérience pour Ines relève d’une véritable mise à nu…

Toni Erdmann - Créature bulgare

Entre chronique familiale et étude d’une société enferrée dans un capitalisme féroce, le troisième opus de Maren Ade interroge le présent. Toni Erdmann, qu’il soit personnage ou film, surprend et ne peut souffrir d’un jugement unique et définitif.

La belle affiche du film met en contraste la blondeur d’Ines et la noirceur du pelage d’un autre protagoniste… traditionnel, bulgare et chasseur de mauvais esprits. Elle augure peut-être d’une belle rencontre mystérieuse. Réelle ou fantasmée, feinte ou sincère, réussie ou ratée, c’est l’étonnant finale du long métrage qui permettra à chaque spectateur d’en juger…

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8 réflexions sur “Toni Erdmann – Relations fardées

  1. Hello, effectivement Ines vit en vase clos en Roumanie et elle traite les roumains avec une certaine condescendance. Mais à mon sens, ce n’est pas parce qu’elle fait partie d’un cabinet de conseil en stratégie, c’est surtout parce qu’elle vit fermée sur elle-même, et est incapable à titre individuel d’exprimer ses émotions au contraire de son père. A ce titre, le film est pour moi plus le portrait d’une femme seule (à qui son père essaie de redonner le goût de la vie en faisant des farces, « vie » qu’il définit autrement qu’elle) qu’une satire du capitalisme moderne (le comportement hautain dans un pays satellite d’un point de vue économique n’est pas propre au capitalisme, ce genre de comportement se retrouve dans tous les systèmes économiques et politiques – là aussi, tout dépend des individus, plus que des systèmes). C’est aussi l’histoire d’un conflit de générations, père et fille n’ayant pas la même vision du monde. Comme nous en discutions chez moi, c’est un film assez triste, et non une comédie, malgré les taglines conçues pour le marketing du film.

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    • Je n’ai pas la même lecture du personnage d’Ines que toi. Ce n’est pas un personnage seul mais obnubilé par un travail ingrat qui l’a lentement transformé en personnage hautain. Elle n’est pas seule et dispose d’un cercle resserré d’amis, une sorte de bulle dont elle peine à s’échapper. Dans cette bulle, il y a son amant roumain. La scène d’humiliation de ce dernier à laquelle elle se livre est très révélatrice de sa personnalité me semble t’il.
      Je partage ton avis sur le fait que la relation père-fille est le sujet principal du film mais il ne se suffit pas à lui-même sur toute la durée du film (effet répétitif). Un défaut contrecarré par la réalisatrice par la critique en creux des liens capitalistiques entre l’Allemagne et la Roumanie. Là encore, la sous-traitance du projet de réorganisation de la filiale roumaine me paraît caractéristique d’une hypocrisie certaine de la maison mère et d’une tentative de fuir ses responsabilités.

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      • Hello. Son amant Tim n’est pas roumain mais allemand comme elle (c’est un rival pour l’association). Il fait partie du même cabinet de conseil qu’elle. Ines est effectivement omnubilée par son travail mais elle reste seule, elle n’a pas de véritable ami(e).Il n’y a pas de sous-traitance du projet d’externalisation. Ines fait partie d’un cabinet de conseil qui va rendre un rapport à un client sur l’opportunité d’externaliser des activités de maintenance, question typique aujourd’hui hélas pour tout groupe de sociétés, et non propre aux relations Allemagne-Roumanie. Dans la pratique, tous les groupes demandent ce genre de rapport avant de se réorganiser.

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      • A propos de la scène avec Tim, j’ai trouvé cette interview de la réalisatrice (Ade) où elle en parle :

        Scope: Does this relate at all to the rather uncomfortable sex scene between Ines and her co-worker Tim in the hotel room?

        Ade: For me this scene is a battle of humour, actually. He’s saying “Ha, ha, we spoke about that, that’s why I fuck you,” and she says, “No, I don’t want to lose my bite,” then he says, “Come on, don’t be so humourless.” It’s a misunderstanding between them, but it’s also a kind of duel. He asks, “Ha ha, do you find this funny,” and that’s what interests me about this scene. And she tries a bit to be a “Toni,” or something like that. She’s not in the mood any more, and it’s not her problem that he’s in the mood. So she’s just doing nothing. I don’t think she’s refusing. Okay, there is this thing with the petit four, but he could just say no when she asks him to do that…Some people think it’s her being dominant, but no, she’s trying to be funny.

        Scope: So it’s not a question of power for you, more her just reacting in the moment?

        Ade: It’s always a question of power, but for me it was more that she is refusing something. We worked for a very long time on the scene, and I think the best version was always when she was astonished that he does what he does in the end with the petit four. And people are laughing, which I think is the correct reaction. And the Tim character is not someone we need to sympathize with, so it’s okay. He’s not Anca, you know!

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      • Effectivement, Tim n’est pas roumain mais, si mes souvenirs sont bons, il singe un amant roumain. Voilà qui ajoute à l’aspect sarcastique des protagonistes allemands… J’étais dubitatif sur l’intérêt de cette scène, l’explication qu’en donne la réalisatrice ne me convainc pas car la justification qu’elle donne à cette scène ne transparaît pas au visionnage. En plus d’être sans grand intérêt, cette scène s’avère finalement loupée car elle n’atteint son but. C’est d’autant plus regrettable que « We worked for a very long time on the scene » !
        Oui sur l’aspect usuel de ces pratiques d’externalisation. Ca ne me choc pas sur un film comme celui-ci qui n’est pas une fiction et qui s’appuie donc sur des faits réels. Il y a sous-traitance de l’étude d’externalisation (pour commencer) qu’Ines justifie d’ailleurs auprès de son père quand elle lui explique l’offshoring et que cette pratique permet à la société mère de sauver l’apparence (je n’ai plus la réplique exacte en tête).

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      • D’accord avec toi pour dire que cette scène n’est effectivement pas très bonne, et pas d’un grand intérêt.

        S’agissant du rapport que prépare Ines, je te promets que ce n’est pas de la « sous-traitance ». 🙂 J’en parle un peu dans ma critique : Ines travaille dans un cabinet de conseil en stratégie. Son client est un groupe qui s’interroge sur l’opportunité de réorganiser ses activités de maintenance. Ines prépare donc un rapport sur le sujet et l’une des options qu’elle propose est l’externalisation de ces activités (qu’on appelle aussi outsourcing). Ce n’est pas de l' »offshoring », qui n’a rien à voir avec cela. Pour info, tous les groupes aujourd’hui font appel à de tels cabinets de conseil pour les conseiller dans leur stratégie. En pratique, le rapport d’Ines servira de support à la présentation du plan de réorganisation qui sera présenté au conseil d’administration (c’est de cela dont parle Ines dans le film : le patron pourrait se servir du rapport d’Ines pour dire : voyez, ce n’est pas mon idée mais celle du cabinet de conseil ; c’est une dynamique classique entre l’entreprise et ses conseils). Ensuite, si le conseil d’administration donne son feu vert, ils passeront à la phase d’exécution du projet (sans le cabinet d’Ines, qui en tant que cabinet de stratégie n’intervient qu’en amont). L’entreprise mettre alors en oeuvre son plan de réorganisation (qui comprendra le cas échéant l’externalisation dont parle film) et le fera en se faisant aider d’autres cabinets de conseil (comptable, financier, juridique). Voilà, j’espère que ce résumé est clair.

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      • Ton résumé est limpide. Si externalisation il y a, elle n’interviendra que dans un deuxième temps en effet. Cette potentielle seconde étape n’est pas couverte par le film. J’ai vu Toni Erdman en VOST et il me semble bien avoir vu passer dans les sous-titres le terme d’offshoring. Seule un deuxième visionnage (non prévu) permettrait de lever ce doute.
        J’ai corrigé ma critique en remplaçant « partenaire offshore » par « cabinet d’audit et de conseil » plus approprié et en supprimant la notion de licenciement car non effective.
        Merci Strum pour tes commentaires avisés.

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