Marie-Octobre – Cluedo en triple unité

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Julien Duvivier interroge l’ambivalence des comportements humains en période troublée. Il réunit à l’écran un casting prestigieux pour donner vie à un scénario imparable et intelligemment construit qui ménage un suspense sans faille jusqu’à un final surprenant. A travers un schéma narratif respectant une triple unité (temps, lieu et action) et sur des dialogues d’Henri Jeanson, le cinéaste propose un cluedo en huis clos, vaste jeu de rôle(s) durant lequel le protagoniste principal change sans cesse.

Marie-Octobre est à redécouvrir dans sa version superbement restaurée disponible en DVD et Blu-ray.

Quinze ans après la fin de la seconde Guerre Mondiale, Marie-Octobre, directrice d’une maison de couture, accueille dans sa somptueuse demeure ses anciens camarades du réseau de résistance « Vaillance » qui, durant la guerre, s’était illustré par des actions courageuses. C’est en ces lieux que Castille, son époux, qui dirigeait le réseau, a été abattu par les Allemands. Marie-Octobre rappelle ce drame à ses dix invités, puis leur révèle brusquement un fait atroce, qu’elle a récemment découvert : Castille, en réalité, a été trahi et livré par l’un d’eux. Cette réunion a pour but de démasquer le traître et de venger la mort ignominieuse de Castille…

La superbe version numérisée 4K et restaurée 2K de Marie-Octobre est disponible en DVD/Blu-ray depuis le 7 décembre 2016. Découverte lors du festival Lumière 2016, cette restauration nous offre l’occasion d’évoquer ce film de Julien Duvivier dont la sortie en salle le 24 avril 1959 n’avait bénéficié ni d’un bon accueil des critiques ni d’une programmation favorable.

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Plus tôt dans cette année 1959, an zéro de la Nouvelle Vague du cinéma français, étaient proposés à l’affiche des cinémas Le beau Serge (10 janvier) et Les cousins (11 mars) de Claude Chabrol. Et le 24 avril ne devançait que de dix jours la première des Quatre cents coups de François Truffaut lors d’un festival de Cannes très marqué Nouvelle Vague. L’œuvre maitresse du chef de file de la Nouvelle Vague sortit en salle le 3 juin, soit moins de six semaines après celle de Marie-Octobre.

Un casting prestigieux

Pour cette libre adaptation du roman éponyme de Jacques Robert paru en 1948, Julien Duvivier réunit un excellent casting composé des meilleurs acteurs de l’époque. Nous retrouvons ainsi à l’écran Bernard Blier, Robert Dalban, Danielle Darrieux, Paul Meurisse, Serge Reggiani, Lino Ventura pour ne citer qu’eux. Une large et prestigieuse distribution d’où n’émerge aucun rôle principal.

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Dans la recherche du traitre qui a livré quinze ans plus tôt leur réseau de résistance à la gestapo, les rôles distribués sont secondaires mais deviennent tour à tour centraux. Au rythme d’une investigation menée façon Agatha Christie, Julien Duvivier fait endosser alternativement à chaque acteur le rôle de témoin, de juré, de juge, de suspect, voire d’accusé. Le match de catch télévisé vu par extraits est prémonitoire des coups bas et trucages à venir. Il sera ensuite utilisé par le cinéaste comme moyen figuratif du combat que se livre sous nos yeux ces anciens complices.

Une écriture rigoureuse

Julien Duvivier et Jacques Robert enchainent les rebondissements dans un scénario efficace et intelligemment construit. Ce procédé permet d’entretenir le suspense et d’alimenter la tension psychologique jusqu’au terme de Marie-Octobre. La trame narrative est à la fois simple et imparable. Elle respecte consciencieusement les unités de temps (récit en temps réel sans aucun flashback), de lieu (le salon d’une demeure bourgeoise) et d’action (identification du traitre parmi l’assistance). Elle se décline en un huis clos de type whodunit qui, une fois le traitre ou la traitresse démasqué(e), réserve un finale surprenant sur le thème de que faire du ou de la coupable ?

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Au cours de ce « procès », chaque personnage est un suspect potentiel. Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête, les petits secrets (trahison, vénalité, lâcheté, couardise, …) de chacun sont révélés. Les véritables personnalités se dévoilent peu à peu. Le doute, le mépris, la rancœur s’installent entre les protagonistes au rythme des répliques. Les dialogues d’Henri Jeanson comportent quelques savoureuses pointes d’ironie visant les sphères politiques et cléricales. La justesse de ces dialogues va de pair avec celle des interprétations livrées par des acteurs parfaitement dirigés par Julien Duvivier. Les regards, les gestes, les déplacements et les intonations participent à la mise en scène déployée par le réalisateur.

Une mise en scène au cordeau

Alors que l’acte de naissance de la Nouvelle Vague du cinéma français vient d’être rédigé, Julien Duvivier déploie dans Marie-Octobre une mise en scène rigoureuse, millimétrée, calculée. Elle fait inévitablement penser à une représentation théâtrale. Le salon dans lequel prend place l’action ressemble beaucoup à une scène de théâtre. Le réalisateur, son dialoguiste et Jacques Robert ont d’ailleurs adapté avec succès leur film en pièce de théâtre au début des années 60.

Cette mise en scène au cordeau paraît par moments artificielle mais jamais répétitive. Pour dynamiser sa scénographie, Julien Duvivier alterne plans larges et gros plans, plongées et contreplongées qui écrasent les décors. L’apparition sur de nombreux plans du monumental plafond du salon participe à l’effet huis clos souhaité. Le travail sur la profondeur de champ, les champs et contrechamps, les mouvements de caméra sont autant d’acteurs dans la traque du traitre.

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Marie-Octobre pourrait être érigé en symbole d’un cinéma classique de par sa mise en scène rigide et son écriture dramaturgique linéaire. L’académisme qui émane de ce film vaut pour leçon du langage cinématographique : alternance des plans d’ensemble et des gros plans, récurrence des contreplongées, mouvements de caméra et éclairage signifiants. Malgré ces attributs à priori défavorables, ce film de Julien Duvivier conserve étonnamment une fraîcheur que certains longs métrages issus de la Nouvelle Vague n’ont su préserver… Enfin, les secrets révélés par chacun des protagonistes invitent le spectateur à s’interroger sur l’ambivalence du comportement humain en temps troublé.

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