Le client – Crime, châtiment et esquives

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Drame sombre et sans espoir de la discorde domestique, Le client prend appui sur un scénario moins intriqué et un finale moins ouvert que dans les précédents opus d’Asghar Farhadi. Ce film de vengeance traite de la complexité des relations humaines et des difficultés à dire. La fêlure intime mise en images devient fissure et vaut pour fracture dans la belle mécanique narrative du cinéaste iranien.

Contraints de quitter leur appartement du centre de Téhéran en raison d’importants travaux menaçant l’immeuble, Emad et Rana emménagent dans un nouveau logement. Un incident en rapport avec l’ancienne locataire va bouleverser la vie du jeune couple.

Trois ans après son escapade franco-iranienne du Passé, Asghar Farhadi nous livre un nouvel opus tourné à Téhéran et réunissant un casting entièrement iranien. Les principaux rôles ont été confiés à des acteurs rompus aux exigences du cinéaste. Nous avions ainsi déjà vu Shahab Hosseini dans Une séparation et A propos d’Elly, Taraneh Alidoosti avait participé aux Enfants de Belle Ville, La fête du feu et A propos d’Elly et Babak Karimi faisait partie du casting d’Une séparation et du Passé. Le synopsis promet un drame familial, un genre dont Asghar Farhadi s’est fait une spécialité. Enfin, en compétition officielle du dernier festival de Cannes, Le client a été récompensé par deux prix, celui du meilleur scénario et celui de la meilleure interprétation masculine décerné à Shahab Hosseini. Tous les ingrédients semblent réunis pour un retour du cinéaste iranien vers les hauteurs de sa filmographie que sont A propos d’Elly et Une séparation.

Récit téléguidé

En l’absence de son mari Emad (Shahab Hosseini), Rana (Taraneh Alidoosti) est victime d’une agression dans l’appartement familial. Par peur de la honte et de devoir détailler les faits à la police, Rana décide de taire son traumatisme malgré sa peur que l’agresseur revienne. Emad s’engage alors dans un processus de recherche du coupable. Comme le figure littéralement le poster du film Skammen (La honte, 1968) d’Ingmar Bergman, il s’agit bien pour Emad de se venger publiquement d’une honte subie.

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L’agression maintenue dans une ellipse contraint le spectateur à imaginer comment celle-ci a pu se dérouler et quelles étaient sa teneur et sa gravité. Entre les multiples indices matériels laissés par l’agresseur, le profil et l’état physique de ce dernier, notre recherche d’une explication rationnelle est restée vaine.

Asghar Farhadi cumule facilités et maladresses scénaristiques. Le scénario du Client ne bénéficie malheureusement pas de l’écriture rigoureuse à laquelle le cinéaste nous avait habitués. Là où la mécanique narrative de A propos d’Elly et Une séparation relevait d’un engrenage imparable, celle du client s’apparente plus à un tapis roulant mal huilé.

Fissures

En tenant à l’écart les autorités policières, Asghar Farhadi se prive d’un axe de critique de la société iranienne (et de l’exploitation scientifique des indices laissés par l’agresseur…). A peine pouvons-nous constater que l’absence d’Emad durant les faits est due à une réunion tardive avec la commission de censure. Car, Emad et Rana forme un couple à l’écran mais aussi sur les planches dans une adaptation de la pièce de théâtre Mort d’un commis voyageur (Death of a salesman) dont ils jouent les rôles principaux de Willy et Linda Loman. Le titre original (Forushande) et international (The salesman) du film font écho à celui de la pièce d’Arthur Miller et référencent le rôle central d’Emad. Pour sa part, le titre français renvoie également à un personnage clé mais secondaire.

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L’absence de cette veine sociale et politique déçoit d’autant plus que le récit ménage des zones de respiration. Le manque s’avère encore plus cruel en fin de film quand nous nous rendons compte que la mise en abyme théâtrale paraît plaquée au récit car elle n’apporte pas grand-chose à l’intrigue. Nous pouvons tracer un parallèle entre Emad et Willy Loman qui, en perdant leur moralité, vont s’éloigner de leur épouse Rana/Linda. Mais ce parallèle n’est que métaphore et ne sert pas l’intrigue du film. Le déroulement du Client fera démonstration d’une lente et progressive perte d’identité du personnage d’Emad. Par effet de bord, comme dans Une séparation, Asghar Farhadi fait le récit du délitement d’un couple symbolisé, entre autres, par les murs fissurés de leur chambre ou leur séance de maquillage respective sur deux plans distincts en fin de film.

Traumatismes féminins au masculin

Après l’agression subie par Rana, l’attention se porte rapidement sur Emad qui ne tardera pas à mettre à exécution ses désirs de vengeance pour servir un code d’honneur purement masculin. Il faudra attendra la fin du film pour voir enfin Rana tenter de s’opposer aux agissements de son époux et menacer de reconsidérer leur relation.

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Taraneh Alidoosti hérite d’un rôle difficile mais trop effacé. La parole ne lui est guère donnée. Le refus de Rana de relater les faits à la police vaut pour symbole. Au-delà, Asghar Farhadi traite peu du traumatisme vécu par son héroïne et Emad ne se soucie pas de l’état psychique de son épouse. Le personnage de Rana méritait une analyse plus approfondie tout comme les autres rôles féminins.

Nous pouvons ainsi regretter le traitement sous forme de vignettes de la femme dans le taxi, de la comédienne de théâtre divorcée et mère d’un fils qu’elle est contrainte d’emmener à ses répétitions. Le traitement mélodramatique et quelque peu caricatural de l’épouse du « client » ne satisfait pas non plus. L’ex-locataire de l’appartement, prostituée (mais jamais désignée sous ce vocable), bien qu’ayant laissé certaines de ses affaires dans l’appartement, n’apparaîtra jamais à l’écran. Son statut de mère célibataire au sein d’une société patriarcale était pourtant porteur d’une thématique forte. Nous imaginons volontiers que sa prostitution était plus contrainte que choisie.

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Ces femmes ont pour point commun d’être dominées ou soumises à la loi de l’honneur… masculin. Asghar Farhadi ne leur rend malheureusement pas justice en les reléguant à des seconds rôles sans relief car insuffisamment écrits et approfondis. Le cinéaste iranien pare également son film d’une certaine ambiguïté morale. Il dévitalise son propos en composant des scènes à lectures multiples et contradictoires. Il se fait juge mais de condamne pas. Ce procédé débouche sur une confrontation finale mélodramatique et moraliste plus démonstrative qu’accusatrice. Tous les personnages partagent finalement un même niveau de culpabilité.

De solides fondations

Film extrêmement sombre, dépressif et sans espoir, Le client brille cependant de belles qualités. La conduite de la narration par Asghar Farhadi demeure excellente. Il n’est par exemple fait aucun usage de flashback explicatif dans un schéma narratif indéfectiblement chronologique et limpide. Le metteur en scène joue également de son sens inné de la gestion des espaces. Les cadres flirtent avec les murs et les embrasures des portes. Les prises de vue jouent avec les angles pour dévoiler de nouveaux volumes au sein des espaces clos filmés.

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Le cinéaste iranien prouve une nouvelle fois sa maîtrise des drames psychologiques. Tout au long de leur dérèglement progressif, il capte parfaitement l’intimité et le quotidien de personnages ordinaires pris dans des dilemmes moraux. Cette parfaite captation est aussi le résultat d’une caméra toujours placée à bonne distance des personnages et d’une bonne direction d’acteurs. Le prix de la meilleure interprétation masculine attribué lors du festival de Cannes 2016 à Shahab Hosseini ne peut être contesté. Par contre, celui du meilleur scénario est beaucoup plus discutable à nos yeux au regard des griefs que nous venons de mentionner.

Finalement, Le client s’inscrit dans la même veine narrative et cinématographique qu’Une séparation. Mais les choix et facilités scénaristiques et une moindre écriture limitent le dernier opus d’Asghar Farhadi à suivre le sillon tracé par Une séparation sans le creuser davantage. Entre ces deux longs métrages, nous devons constater une perte de densité dans un propos aisément transposable hors Iran. En cela, Le client était parfaitement calibré pour éviter tout avis défavorable de la censure locale.

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