Jusqu’à la garde – Jusqu’à tout rompre

Auréolé de deux Lions d’Argent lors de l’édition 2017 de la Mostra de Venise – Prix de la mise en scène et Meilleur premier film – Jusqu’à la garde prolonge la narration amorcée par Xavier Legrand dans son court-métrage Avant que de tout perdre. En faisant cette fois-ci de son personnage masculin le rôle principal, le cinéaste livre un thriller psychologique réaliste là où un drame familial à conséquences judiciaires était attendu.

Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive.

Xavier Legrand inscrit son premier long-métrage en prolongement de son remarqué court-métrage : quatre prix au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, César du meilleur court-métrage et une nomination aux Oscars. En 2013, Avant que de tout perdre déclinait trente minutes de tension et de peur panique autour d’une femme et de ses deux enfants cherchant à fuir un mari et un père violent. La force de ce court-métrage provenait d’un sujet de société bien servi par une mise en scène dont la sècheresse était parfaitement dosée.

Passer du format court au format long n’est jamais une chose aisée. Dans Jusqu’à la garde, le réalisateur se facilite la tâche en reconduisant les personnages et les interprètes (Léa Drucker et Denis Ménochet) de son court-métrage, en reprenant le fil narratif là où il avait été laissé quatre ans plus tôt et en limitant la durée du film à un raisonnable quatre-vingt-treize minutes.

La longue première scène, souvent citée en exemple, jette un premier doute. Dans cette audience dans le bureau d’une juge des affaires familiales, Legrand cherche à placer le spectateur dans la position d’un citoyen juré. Mais cette séquence voulue réaliste, succession de champs et contre-champs invariablement épurés et frontaux donc impudiques, n’atteint pas la cible visée ni dans sa forme ni dans son fond. Sur ce dernier point, cette auditon est désamorcée par des dialogues un brin didactiques et une trop rapide orientation des « débats » sur des aspects financiers, certes inévitables, mais trop éloignés des aspects familiaux qui auraient dû rester le sujet principal.

Cette scène liminaire laisse craindre l’illustration d’un énième drame familial et de ses conséquences sur le plan judiciaire. Si le film ne se désappariera jamais d’une sobre mise en scène vecteur d’un naturalisme allant de pair avec les lieux filmés (ZUP, pavillon sans âme, voiture bas de gamme, salle des fêtes, etc.), il adopte pour autant les codes du thriller psychologique au fil d’un suspense allant crescendo. Cette tension grandissante bascule en effet graduellement le film sociétal attendu en chronique familiale explosive. Elle est portée par les actions filmées et, comme déjà dans Avant que de tout perdre, par un remarquable travail sur les bruitages, partie intégrante de la musique de Jusqu’à la garde.

Malheureusement, cette tension allant crescendo n’est pas soutenue par la même progressivité dans la narration. On peut ainsi regretter des dialogues de bas niveau dits « réalistes » agrémentés de quelques gestes déplacés servant d’ultimes arguments. Ces échanges verbaux insuffisamment précis et souvent de piètre qualité viennent ainsi désamorcer la portée dramatique de certaines scènes. Il en va ainsi de la dispute lors d’un repas familial. Une ultime réplique hors champ et forcée vient clore et anéantir cette séquence qui aurait pu être la meilleure du film.

A l’inverse de l’option choisie pour Avant que de tout perdre, Legrand s’attache ici au point de vue d’Antoine interprété par Denis Ménochet. Léa Drucker hérite ainsi d’un rôle à la fois effacé et manipulateur à l’image du scénario mis en œuvre. L’ambiguïté entretenue dans la lecture de son rôle vaut également pour celui de « l’autre » puisque tel est le surnom affublé à Antoine. Cette lecture brouillée des protagonistes et de leur psyché laisse libre cours à diverses interprétations et fait ainsi parfaitement écho au titre à double sens du film.

La présence physique de Denis Ménochet constitue une menace constante sous laquelle Jusqu’à la garde pourrait rompre à chaque instant. L’acteur est à créditer d’une interprétation tout à fait remarquable. Il dévore l’écran et, à travers un corps massif engoncé dans ses vêtements, pèse de tout son poids sur le récit. C’est la force du sujet – la violence domestique – qui maintient le film debout alors que tout s’écroule autour de son incontournable protagoniste principal.

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