Le poirier sauvage – Racines domestiques

En une vingtaine d’années, patiemment, Nuri Bilge Ceylan a bâti une œuvre cinématographique déjà monumentale et maintes fois primée : près de cent prix obtenus dans divers festivals. La reconnaissance internationale du cinéaste turc est désormais définitivement acquise notamment depuis Winter sleep, lauréat de la palme d’Or du festival de Cannes 2014. Quatre ans plus tard, Ceylan ajoute une pierre gravée Le poirier sauvage à son Panthéon cinématographique. Dans la lignée des précédents films du réalisateur, ce long-métrage est pétri de qualités mais fait aussi apparaître quelques faiblesses de construction. Non, Le poirier sauvage n’est et ne sera pas la clé de voûte de l’édifice précité.

Passionné de littérature, Sinan a toujours voulu être écrivain. De retour dans son village natal d’Anatolie, il met toute son énergie à trouver l’argent nécessaire pour être publié, mais les dettes de son père finissent par le rattraper…

Pour les spectateurs rompus au cinéma de Nuri Bilge Ceylan, s’accrocher aux branches de ce Poirier sauvage relève d’un exercice exigeant mais déjà pratiqué par le passé. En effet, ce long-métrage mixe des ingrédients déjà appréhendés : une Anatolie, ici urbaine et rurale ; un personnage écrivain en crise existentielle ; un récit au long cours laissant paisiblement défiler les saisons et leurs tonalités ; de longues conversations parfois philosophiques et introspectives, souvent polémiques voire politiques, toujours digressives mais jamais manichéennes.

Au rang des constantes observées, le goût du cinéaste pour l’écriture et son appétence à laisser s’écouler le temps trônent en bonne place. Mais citons aussi les scénaristes. Comme dans ses précédents films depuis Les trois singes (2008), Ceylan a coécrit le scénario avec son épouse. Le couple d’auteurs a cependant ici collaboré avec l’inconnu Akin Aksu qui signe à la fois ses débuts comme scénariste mais aussi comme acteur puisqu’il endosse le rôle d’un imam.

Bien des critiques ont pointé du doigt la durée trop longue du film (3h08) alors qu’elle est légèrement inférieure à celle de Winter sleep (3h16). Bien que réellement plus court, Le poirier sauvage paraît pourtant plus long que son aîné ! La faute en revient d’abord à la narration.

Certes, Ceylan dynamise les longues conversations en filmant ses protagonistes en mouvement (la séquence avec les imams est caractéristique de cette attention). Les dialogues sont ainsi captés dans leur durée réelle par de longs travellings objets de peu de coupes. Mais l’abondance finit par nuire au film. L’ambition narrative du Poirier sauvage embrasse trop de thématiques (affres de la création, sentiments amoureux, religion, rapports filiaux et sociaux, etc.). D’autant que nombre de ces thèmes sont abordés uniquement sous la trame de personnages secondaires et éphémères qui demeureront étrangers à la trame narrative principale. Ainsi, le film n’échappe pas à un sentiment d’empilement exhaustif et répétitif des divers thématiques abordées.

Le fil narratif principal dépeint une relation père-fils. Côté fils, Sinan, jeune étudiant auteur d’un premier manuscrit – Le poirier sauvage – qu’il cherche à faire publier. Ce personnage principal est incarné par Doğu Demirkol dont le peu charismatique sert l’impassibilité et l’ambiguïté mélangée d’arrogance de son personnage mais fait barrage à toute empathie. Le rôle du père de Sinan est tenu par Murat Cemcir dont la performance d’acteur est remarquable. Elle appelait à une plus grande présence devant la caméra, ce qui restera un vœu pieux.

Louons enfin la beauté plastique du film. Il y a d’abord un soin particulier apporté à la captation de bruits naturels. Il y a là de la virtuosité qui n’échappera pas aux oreilles attentives. Dans la campagne anatolienne, Ceylan prend aussi un évident plaisir à composer de somptueux plans. Ainsi, la scène de la rencontre de Sinan avec une amie de jeunesse est un ravissement tant visuel (mouvements de la caméra, teintes automnales) qu’auditif (feuillage brassé par un léger vent). Progressivement, les teintes orangées et automnales s’estompent. Dans la deuxième moitié du film, elles laissent la place libre à des couleurs plus ternes qui jettent imperceptiblement un voile sur les illusions de Sinan. C’est également en fin de métrage que Ceylan multiplie d’inattendues visions oniriques qui semblent accompagner le vacillement du protagoniste principal.

Avec Le poirier sauvage, Ceylan, en excellent dramaturge et fin portraitiste de l’âme humaine qu’il est, prolonge son œuvre dialectique et discursive caractérisée, entre autres, par sa justesse et son intelligence. Durant le festival de Cannes 2018, Le poirier sauvage fut le dernier film sélectionné et projeté de la sélection officielle. Sans invoquer la Palme d’Or, un prix d’accessit tel que celui du scénario ou de la mise en scène pouvait humblement être envisagé. Ceylan sera peut-être gratifié de l’Oscar 2019 du meilleur film en langue étrangère puisque que Le poirier sauvage sera le candidat turc à cette très convoitée récompense.

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2 réflexions sur “Le poirier sauvage – Racines domestiques

  1. En tant que cinéphile, je me dis que je devrais voir ce film. J’avais apprécié Uzak mais Winter sleep a été une telle torture pour moi que j’hésite à aller voir ce film. Ce n’est pas la durée qui me fait peur mais les tunnels de dialogue de Winter sleep ne m’avaient absolument pas intéressé et me faisaient piquer du nez – c’est toujours un peu honteux pour moi de s’endormir devant un « chef d’oeuvre ». Y en a-t-il d’autres de Ceylan chroniqués sur ce blog?

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    • Salut François
      Si tu n’as pas aimé Winter sleep, je crains que tu n’aimeras pas non plus Le poirier sauvage. Ces deux films sont semblables dans leur structure. Une structure narrative initiée dans Il était une fois en Anatolie qui constitue une belle porte d’entrée à ce cinéma très exigeant.
      Si tu as aimé Uzak (qui fait partie de mes Ceylan préférés), tu peux sans hésitation te lancer dans Kasaba qui appartient à la même veine. Nuages de mai et Les trois singes sont aussi des Ceylan « abordables ». Par contre Les climats est celui qui m’a le moins plu.
      Malheureusement, je n’ai pas démarré ce blog assez tôt, donc, pour l’instant, Le poirier sauvage est le seul Ceylan que j’ai chroniqué.

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