R.A.S. – Réfractaires Appelés à Servir

Censure oblige, ce n’est que dix ans après la fin de la guerre d’Algérie que les premiers films abordant cette tragédie apparaissent sur les écrans. Il y eut ainsi en 1972 Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier puis, un an plus tard, R.A.S. d’Yves Boisset. De cette guerre et des exactions commises restées longtemps taboues, le cinéaste fait œuvre d’engagement éminemment politique.

En 1956, en plein conflit algérien, le caporal Rémy March ainsi que les soldats Alain Charpentier et Raymond Dax sont appelés dans un camp disciplinaire. Malgré leurs divergences politiques, les trois hommes se lient d’amitié face aux difficiles conditions de la guerre.

L’acronyme-titre est bien sûr celui utilisé pour signifier un Rien à Signaler dans un rapport destiné à une lointaine administration, soigneusement tenue étrangère des faits. Pourtant dans R.A.S., Yves Boisset multiplie les signalements sur une époque, celle du mitan des années 50 en France, et sur une guerre menée en Algérie.

Le premier tiers du film voit ses actions se dérouler sur le sol français, plus spécialement à Dreux. Dans l’ambiance est potache qui anime la masse des jeunes appelés, nous remarquons sans tarder le soldat Charpentier. Communiste antimilitariste et fiché comme tel, ce personnage interprété par Jacques Weber dénote par son pragmatisme et son ton vindicatif. Plus débonnaire, l’anarchiste soldat Dax auquel Jean-François Balmer prête ses traits se montrera naturellement peu enclin à collaborer notamment avec l’hésitant caporal March (Jacques Spiesser). Charpentier et Dax semblent mûrs pour endosser le rôle de chefs de file des R.A.S. pour Réfractaires Appelés à Servir.

La première partie de R.A.S. sert à présenter des protagonistes un peu stéréotypés et à confronter les points de vue des jeunes appelés. Elle est aussi le réceptacle d’attaques contre la politique militaire française en Algérie. La moquerie n’est jamais très loin comme dans cet extrait d’une émission TV durant laquelle Guy Mollet tente d’expliquer que le service national n’est pas étendu au-delà des dix-huit mois réglementaires. Puis l’embarquement très agité des soldats sur les quais de la gare de Dreux donne lieu à une séquence très bien orchestrée.

Cette agitation annonce une deuxième partie à l’ambiance toute autre. L’abstraction administrative du réel suggérée par le titre du film prend sa pleine mesure sur les terres arides algériennes (en fait, tunisiennes suite au refus des autorités locales d’accueillir le tournage). Boisset s’engage et dénonce les évènements et faits couverts par la formulation administrative du R.A.S. Car si le cinéaste ne donne pas à voir des scènes de combats, il dénonce plus volontiers les méthodes mises en œuvre dans cette guerre de pacification. Un positionnement audacieux qui a bien failli avoir raison du film. Entre un financement bloqué à plusieurs reprises, des bobines « perdues » obligeant le réalisateur à filmer de nouveau les scènes de torture et une censure exigeant des coupes dans le montage final, R.A.S. sortit finalement en salle durant l’été 1973 estampillé de la mention « film interdit aux moins de 16 ans » et suscita les vives réactions de quelques membres de l’extrême-droite.

Boisset aborde de front des thématiques telles que l’insoumission, la rébellion, la désertion, le colonialisme sur fond de convections antimilitaristes. Le cinéaste dépeint avec justesse et détails (unités de spahis, troupes sénégalaises) une époque trouble. Il révèle aussi un très beau casting composé d’acteurs alors peu connus : à Weber et Spiesser déjà cités, ajoutons Claude Brosset, Roland Blanche et Michel Peyrelon par exemples. Deux comédiens font même leur première apparition sur grand écran : Jean-François Balmer et Jacques Villeret. R.A.S. a ainsi une double valeur historique, d’une part face à l’Histoire de France et d’autre part face à cette troupe de comédiens à l’aube d’une carrière depuis reconnue.

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2 réflexions sur “R.A.S. – Réfractaires Appelés à Servir

  1. Belle idée que de remettre à l’honneur ce brûlot adressé à la France coloniale, ce livre noir d’une page embarrassante de l’Histoire de France. Boisset a rencontré Kubrick et ça se sent. Non parce que R.A.S. adopte une structure bipartite comme dans « Full Metal Jacket », mais parce qu’il emprunte l’esprit frondeur des « sentiers de la Gloire », parce qu’un des personnages s’appelle Dax, comme le colonel joué par Douglas dans le film de Kubrick.
    On pourra toujours trouver que Boisset ne donne pas dans le subtil, et lui préférer le film de Vautier il est vrai tout aussi puissant, mais je garde un attachement particulier à l’œuvre d’Yves Boisset, peut-être parce qu’il raconte bien le cinéma, et parce qu’il en a toujours fait avec la conviction chevillée au corps.

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  2. Merci Princeranoir pour ce commentaire.
    J’avoue ne pas avoir fait le rapprochement que tu mentionnes avec Les sentiers de la gloire. Je concède aussi que ce Kubrick là ne fait pas partie de mes films de chevet.
    En phase avec toi sur la filmographie de Boisset. Je parle ici de « protagonistes un peu stéréotypés » mais la franchise du cinéaste dans ce film (et ses autres également) contrebalance amplement ce défaut mineur. Il y a le plaisir aussi de voir évoluer de jeunes acteurs dont bon nombre feront carrière ensuite. Boisset était aussi un sacré découvreur de talents.

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