Le déserteur – En réponse au Dictateur ?

Le déserteur est le quatrième film de Maxime Giroux dont les deux premières réalisations sont restées inédites en France. D’un point de vue chronologique, il fait ainsi suite au remarqué Félix et Meira (2014). D’un point de vue cinématographique et narratif, la filiation disparaît totalement au regard de la proposition radicale qui anime Le déserteur. Le parti pris du cinéaste québécois a valu à son film une faible distribution en salles malgré la réunion d’un beau casting composé, entre autres, de Romain Duris, Reda Kateb et Soko.

Quelque part dans le monde, une guerre fait rage. Terrifié à l’idée d’être mobilisé, Philippe a fui Montréal pour se réfugier dans un Ouest américain aussi sauvage qu’hypnotisant. Il vit tant bien que mal de concours d’imitation de Charlie Chaplin. Mais la cruauté de l’humanité ne se limite pas aux champs de bataille, et Philippe ne va pas tarder à découvrir la face obscure du rêve américain.

Le titre français du film, Le déserteur, est à la fois plus « vendeur » et plus significatif que son homologue original, La grande noirceur en allusion à une période très sombre de l’Histoire du Québec. Le personnage-titre interprété par Martin Dubreuil, acteur fétiche de Maxime Giroux, fuit un conflit anonyme dont on ne saura et verra rien. Cet anonymat se voit renforcé par l’absence totale de repères spatio-temporels. Sans carte, sans guide, la fuite racontée est universelle dans une atmosphère pesante instaurée très tôt par la musique lourde à base d’instruments à cordes composée par Olivier Alary. Une désertion dont l’intemporalité devient certaine quand viennent à nos oreilles par le biais d’un autoradio les paroles de Everybody hurts, tube de l’année 1992 du groupe R.E.M.

Sur le plan formel, le cinéaste québécois a opté pour un format carré dans lequel alternent plans serrés et plans larges aux cadres précis. Ces plans figurent respectivement l’enfermement psychologique du personnage principal et son isolement contraint. Un autre contraste fort naît entre une majorité de plans intérieurs réalisés dans la pénombre et des plans extérieurs lumineux filmés dans le Nevada et la Californie. La beauté des paysages baigne dans une luminosité parfaitement captée par Sara Mishara, directrice de la photographie, dans une patine proche de celle des années 1940.

Le personnage-titre se montre peu disserte et peu démonstratif dans ses imitations de Charlie Chaplin. En cela, le vagabond le plus célèbre du monde n’est qu’une silhouette d’emprunt pour ce déserteur cherchant l’isolement et l’anonymat. Remporter un concours d’imitation lui permettra peut-être de gagner les quelques billets de banque nécessaires pour rejoindre sa famille qui n’apparaîtra jamais à l’écran. Lors de deux conversations téléphoniques mettant en relation notre héros et sa mère, la voix faible à peine audible de cette dernière surligne l’isolement et l’éloignement des deux interlocuteurs.

La référence à Chaplin se matérialise aussi dès le début du film par un texte que Chaplin avait écrit pour Le dictateur (1940). Une logorrhée vieille de quatre-vingts ans mais, malheureusement, toujours d’actualité. A travers ces références tant visuelles que verbales, faut-il voir dans Le déserteur une sorte de réponse au Dictateur ? Oui, possiblement. Difficile en effet d’avancer la moindre certitude tant la narration du cinéaste se révèle distendue et métaphorique. Le récit s’avère très exigeant. Il questionne beaucoup sans livrer le moindre guide vers une amorce de réponses ce qui au passage ne permet pas aux émotions de percer. Au-delà de la métaphore, Le déserteur file l’allégorie politique jusqu’à en devenir énigmatique.

Ainsi, sur les chemins de sa désertion, le personnage central fera diverses rencontres qui, mises bout-à-bout, semblent reconstituer les composantes du système capitaliste : un homme lambda (Romain Duris) pensant être devenu « quelqu’un » ; son « employé » (Reda Kateb), simple sous-fifre quelque peu mégalomane ; un vendeur itinérant (Cody Fem). Enfin, une otage asservie (Soko) qui figure des prisonniers de guerre, une position à laquelle notre héros cherche à échapper. Derrière cet écosystème, l’humanité semble avoir déserté les lieux. Au-delà de ce récit et de ces protagonistes purement fictionnels, quelques images d’archive viendront raccrocher le film à la réalité d’une guerre, une affaire d’hommes mais où la cruauté peut aussi être féminine.

Surprenant dans sa forme, énigmatique sur son fond, Le déserteur est un film libre défiant les normes cinématographiques. Un évident désir de création anime le réalisateur-auteur québécois. Son indispensable pendant ne peut être qu’un fort engagement des spectateurs.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.